Michel Sitbon

Une guerre noire, Enquête sur les origines du génocide rwandais (1959-1994)

de Gabriel Périès et David Servenay, La Découverte, janvier 2007

Voici un livre qui traite de ce que Patrick de Saint-Éxupéry aura appelé la “méthodologie” du génocide rwandais. Où l’on découvre comment l’armée française aura appliqué au Rwanda une “recette” élaborée dans les écoles militaires depuis les années 50, la redoutable théorie de la “guerre révolutionaire”.

Deux auteurs pour ce livre. Un journaliste, David Servenay, et un universitaire, Gabriel Périès. Le premier est reporter à RFI depuis dix ans. Le second, docteur en sciences politiques, est rattaché au Centre Morris Janowitz/Forces armées et sécurité de l’IEP de Toulouse.

C’est le premier, le journaliste, David Servenay, qui prend la parole dans l’introduction, pour expliquer qu’il aura commencé à s’intéresser au Rwanda en 2003, « sans vraiment saisir la logique des faits dont les très nombreux livres, documents et témoignages livraient des versions aussi contradictoires que confuses ». Notons que c’est cruel pour la longue série d’auteurs qui, dès 1994, auront tenté d’éclaircir cette confusion. Colette Braeckman, Pascal Krop, François-Xavier Vershave, Jean-Paul Gouteux, Mehdi Ba, ou moi-même, et d’autres, avions déjà publié à cette date quelques livres que nous avions la faiblesse de croire intelligibles, pas tant en raison de nos vertus que par la quantité écrasante de faits qu’un examen un tant soit peu méthodique met inévitablement à jour, permettant de conclure dramatiquement à la responsabilité française.

L’histoire du génocide, par Gérard Prunier, comme les rapports d’ONG, tel celui, en anglais, d’African Rights, dès 1995, ou celui de Human Right Watch/FIDH, édité en français, paru en 1998, ou même le rapport de la mission parlementaire présidée par Paul Quilès, n’auront contredit en rien ce qui pouvait être décrit dès le premier instant, et qui avait même pu être dénoncé à l’avance.

Et, comme c’est d’ailleurs rappelé dans Une guerre noire, Patrick de Saint-Éxupéry, grand reporter au Figaro, avait livré en 1998, après quelques années d’enquête, deux magistrales séries d’articles qui auront semblé suffisamment « claires » pour provoquer six mois d’investigation parlementaire, dans le cadre de la « Mission d’information sur les opérations militaires menées au Rwanda par la France » décidée alors.

Accordons à Servenay qu’une telle enquête concluant aux très lourdes responsabilités de l’État et de l’armée française méritait d’être refaite. Et c’est ce à quoi il se sera attelé avec Gabriel Périès.

Spécialiste des doctrines militaires, et plus particulièrement de celle de la « guerre révolutionnaire » développée dans les années cinquante par les colonels Lacheroy et Trinquier, Périès aura pondu une thèse copieuse sur le sujet dont il est certainement un des meilleurs connaisseurs. C’est néanmoins à la journaliste Marie-Monique Robin qu’on doit la redécouverte de cette théorie militaire qui a connu son heure de « gloire » d’abord pendant la guerre d’Indochine, où Trinquier en organisait les premières applications, puis en Algérie, où Lacheroy enseignait, pendant que les « paras » la mettaient en œuvre – l’effet le plus célèbre de cette mise en pratique de la théorie étant le recours massif à la torture qui sera alors dénoncé.
Une guerre noire permet de mieux prendre la mesure de l’importance de la diffusion, en 2003, du documentaire de Marie-Monique Robin, « Escadrons de la mort, l’école française ». On y découvrait que non seulement cette « théorie », mais sa pratique ont été exportées en Amérique latine par l’armée française. Plus inouï encore, des soldats français se sont alors chargés directement de la formation et de l’encadrement de la totalité des dictatures militaires qui déferleront à partir du coup d’État de 1964 au Brésil. Et ensuite en « Argentine, Uruguay, Chili, Bolivie, etc », ainsi que le résume Servenay. Une longue liste noire.

Cette enquête remarquable donnera aussi un livre, non moins excellent, publié chez La Découverte en 2004. Les aveux que certains généraux argentins auront laissé échapper devant la caméra de Marie-Monique Robin provoqueront la réouverture d’enquêtes judiciaires à Buenos Aires. Et les effets de ces procédures auront commencé à se sentir même en France, lorsque certains militaires incriminés ont fait appel, pour leur défense, aux témoignages de Valéry Giscard d’Estaing ou de Pierre Messmer. Ce dernier fut longtemps ministre des Armées du général de Gaulle – et, à ce titre, responsabe de l’exportation de la « guerre révolutionnaire », dont il aura par ailleurs dirigé l’application très meurtrière qui en fut faite au Cameroun, dès 1956. Giscard, lui, était Président en exercice lorsque des centaines de militaires français participaient à la « guerre sale » aux bords du Rio de la Plata.

Dans Une guerre noire, Périès et Servenay reconstituent comment cette doctrine militaire aura été appliquée au Rwanda – ce que Marie-Monique Robin dénonçait déjà en conclusion de son livre. Si beaucoup avait déjà été dit sur l’implication directe de l’armée française dans le génocide rwandais – et si l’on en apprend chaque jour plus en particulier depuis que l’on s’intéresse aux paroles des rescapés –, il faut rendre hommage à nos auteurs pour avoir mis à plat cette énième application des théories criminelles de Lacheroy.

C’est Gabriel Périès qui aurait d’abord eu l’intuition qu’on trouvait suffisamment de « traces » de la doctrine de “l’école française” pour conclure que « des militaires français sont sûrement passés par là », ainsi qu’il le dira à Servenay, lors de leur rencontre, en 2003… Ce n’était pas à proprement parler un scoop. De ceci, il n’y avait malheureusement aucun doute dès avant le génocide de 1994, puisque l’armée française était officiellement intervenue au Rwanda dès octobre 1990. Mais c’est la vertu de la science que de rendre palpables même les évidences les plus crues. Admettons aussi qu’un peu d’ingénuité est nécessaire pour une approche proprement scientifique – et participe de son charme.

Peu de temps après, en mars 2004, Gabriel Périès était auditionné par la « Commission d’enquête citoyenne sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi » instituée pour le dixième anniversaire du drame. L’ensemble des observateurs seront alors extrêmement frappés par la pertinence de son apport. Comme le dit Servenay, Périès offrait alors une « clef » pour comprendre comment on est parvenu à exterminer un million de personnes en trois mois. C’était ce que Patrick de Saint-Éxupéry appellera la « méthodologie » du crime dans le livre qu’il fera paraître pour ce dixième anniversaire, L’inavouable, également nourri des informations de Gabriel Périès.

Servenay exagère toutefois lorsqu’il prétend qu’Une guerre noire serait d’une toute autre nature que les travaux antérieurs (parmi lesquels il ne mentionne que le rapport de la Commission d’enquête citoyenne, paru en 2005) : il reproche à ces auteurs de s’être « parfois laissé entraîner par leur recherche obstinée des preuves de la culpabilité française, au détriment des faits ». Cette critique, un peu sévère, mériterait d’être argumentée. Elle ne l’est pas. Le rapport cité en référence, L’horreur qui prend au visage, rend compte des travaux de la Commission citoyenne menés sous la direction de feu François-Xavier Verschave avec l’extrême rigueur qui le caractérisait – lui comme la plupart de ceux qui se sont penchés sur cette tragédie. Ne travaillent « au détriment des faits » que les divers avocats de l’armée française – toute la gamme des négationnistes et autres falsificateurs qui occupent aujourd’hui, il est vrai, un bon rayon en librairie.

Cette critique envers ceux qui auront effectivement recherché avec obstination les preuves de la « culpabilité française » peut sembler d’autant plus déplacée que l’enquête menée par Servenay avec Gabriel Périès confirme pour l’essentiel l’ensemble des travaux des auteurs précédemment cités. Mieux : elle ajoute à la connaissance du sujet et, sur bien des points, aggrave l’accusation portée jusque-là. Et lorsque, au contraire, Périès et Servenay se hasardent à instruire à décharge, comme lorsqu’ils contestent la critique qui est faite du rôle d’éléments de Turquoise dans l’extermination des derniers rescapés de Bisesero, nos auteurs seraient peut-être plus convainquants s’ils prenaient au moins en compte l’ensemble des éléments du dossier, et n’oubliaient pas le principal, comme ici les témoignages des rescapés. Ils ne les mentionnent pas. Or ce sont bien ces témoignages sur lesquels se fonde l’accusation – et ils sont tels que même le Tribunal des armées de Paris aura dû les recevoir.

Quant à la recherche « obstinée » des éléments qui établissent la responsabilité française dans le dernier génocide du XXème siècle, soyons clairs : elle ne fait plaisir à personne. Si certains s’y sont consacrés, c’est parce qu’il est nécessaire de faire face à cette réalité. Protéger le crime, voilà qui serait « criminel ». Le crime en lui même est scandaleux. Il est surtout horrible. Mais il serait doublement scandaleux qu’il ne soit pas pris en compte. Scandaleux et dangereux, puisqu’ainsi « le crime continue » comme disait – et décrivait – François-Xavier Verschave. Or, c’est malheureusement la situation, depuis treize ans maintenant… C’est indigne. Et l’on peut entendre résonner les derniers mots du dernier livre de Jean-Paul Gouteux : « Frères humains, restons dignes. »

Si certains se sont « obstinés », depuis treize ans, à essayer de faire voir l’indignité du crime, ce n’est certainement pas par plaisir, mais bien pour répondre à cette nécessité. Il était, et il est toujours, nécessaire de dire ce que l’on sait. Et puisque le mal semble tenace, en plus d’être redoutable, il est nécessaire de l’explorer, de le connaître, de l’étudier. Si c’est certainement instructif, ce n’est pas ce que l’on peut appeler un amusement. C’est même un exercice particulièrement peu plaisant quand l’expérience la plus banale est de rencontrer un très grand désintérêt pour le sujet – et, sous-jacente, une sourde hostilité. Ainsi, on est confrontés à ce qui peut passer pour un triomphe, particulièrement amer, de « l’idéologie française », où même le plus abominable crime trouve sa place. Où l’« action psychologique » au menu de la « guerre révolutionnaire » s’avère bigrement efficace.

Si Une guerre noire ajoute à ce que l’on savait déjà, c’est non seulement du fait de la connaissance poussée de la « méthodologie » mise en œuvre, qui permet d’éclairer l’ensemble du processus, mais aussi parce que nos auteurs ont un grand avantage sur la plupart des chercheurs qui ont labouré le sujet depuis treize ans : des militaires, ils en fréquentent. Et ceux-ci, parfois, leur disent des choses, tel ce général qui lâche « off the record » : « Ils ont été bien la mission Quilès, ils nous ont évité le TPIR ! », suggérant que le travail parlementaire aurait eu pour fonction de protéger les militaires français des foudres de la justice internationale… Avec un sourire, il ajoutait : « Mais ne remuez pas la merde, ça ne sert à rien. » Pour de tels détails, en dépit de ses imperfections, ce livre peut être considéré comme précieux.

S’il est probable, en effet, que le Tribunal pénal international sur le Rwanda pourrait conclure ses travaux sans avoir prononcé la moindre inculpation contre des militaires étrangers, ce n’est donc pas la logique des plaintes contre X instruites devant le Tribunal aux armées depuis 2005 qui visent explicitement des militaires français et leur hiérarchie, pour nombre d’actes commis dans le contexte du génocide – imprescriptibles par définition. Quant à ces plaintes, nos auteurs ont raison de souligner que, visant des actes particuliers, il n’est pas sûr que leur instruction suffise à établir la participation de l’armée française à « l’organisation et la préparation du processus génocidaire » – bien que ce soit la vocation d’une telle procédure que de remonter toute la chaîne de commandement. Or, « que savait la France au moment des faits ? » demandent nos auteurs. « Tout ou presque tout », répondent-ils sans grande hésitation.

Poursuivant leur questionnement, reconnaissant que ce « savoir » était partagé par « des militaires, mais aussi des diplomates, des journalistes et des responsables politiques », ils demandent : « Qu’ont-ils fait pour arrêter les massacres ? » Ils n’ont pas besoin d’y répondre, puisque cela au moins est avéré depuis fort longtemps : rien n’a été fait par les militaires français qui encadraient l’armée rwandaise – présents « tout le long » du génocide, si l’on en croit le témoignage du général Dallaire qui dirigeait les forces onusiennes sur place. Rien n’aura été fait non plus par les autorités politiques parisiennes – ce qui fut dénoncé en direct par Jean-Hervé Bradol, de MSF, sur TF1, le 16 mai 1994, sans pour autant provoquer la réaction qu’il appelait. Quant aux journalistes, nombre de critiques ont déjà été émises sur les graves lacunes qu’aura connu alors le traitement de l’information.

Chacun appréciera ce qu’il peut considérer comme « le plus dramatique » parmi l’ensemble des faits reprochables à ces multiples intervenants. Ainsi que l’expose abondamment l’ensemble de l’ouvrage, c’est de la planification et de l’accompagnement de l’exécution de ce crime contre l’humanité que la France est accusable. Il n’est pas certain dans ce contexte que « le plus dramatique » soit que « cette France » ait « su » ce qu’elle savait, ni qu’elle ait « construit des leurres et des mirages pour éviter que ses errements soient mis à jour », comme le disent Périès et Servenay.

« Le plus dramatique » ce sont, évidemment, ces « errements » eux-mêmes – la participation à l’exécution du plus horrible des crimes. Les diverses tactiques entreprises pour « éviter le TPIR » relèvent plus d’une auto-défense dont les moyens peuvent être considérés regrettables, et certainement critiquables, souvent pathétiques, pas vraiment « dramatiques ». Même si l’on est en droit de se lamenter des œuvres d’un Péan, d’un Onana ou d’un Lugan, et de critiquer vertement le travail d’un Smith ou celui d’un Bruguière, ces messieurs interviennent après le crime, après le véritable drame. Que ces traces d’une intense activité de fabrication de leurres soient “dramatiquement” à charge de la responsabilité qu’ils prétendent occulter, c’est sûr. Mais cela n’enlève rien au caractère autrement dramatique de cette responsabilité en elle-même.

Contrairement à ce qu’avancent Périès et Servenay, « sérieusement réfléchir à la question de la responsabilité française dans le génocide » n’est pas réellement leur objet. Ainsi qu’ils l’expliquent, si tant de militaires et de responsables politiques ont accepté de leur parler, « c’est sans doute parce qu’ils ont compris [qu’ils n’étaient] pas là pour les juger ».

Ainsi Une guerre noire se distingue pour avoir bénéficié de nombreuses déclarations de militaires ou de politiques, vraisemblablement encouragés à se confier du fait de la « mansuétude » méthodique ici revendiquée. Mais la principale qualité de ce livre tient surtout à ce parti pris, formulé d’un mot : « Rien ne se dévoile à celui dont l’impatience le conduit à négliger les racines d’une époque ». Appliquant ce précepte, cet ouvrage est passionant par le cadre même de l’enquête proposée, qui s’attache à reconstituer la génèse du drame – et ce depuis la création de l’État rwandais en 1959.

La plupart des chercheurs jusque-là n’ont pas eu tant d’impatience, et avaient déjà identifié le fait que, dès l’indépendance, le Rwanda s’est construit sur des bases constitutionnelles racistes et génocidaires. Les épisodes relevant de ce qualificatif s’étant multipliés dès l’origine, le philosophe anglais Bertrand Russel pouvait dès 1963 dénoncer l’exécution d’un véritable « génocide » – le premier depuis la guerre prenait-il soin de préciser.

L’apport fondamental de Gabriel Périès réside en ceci que reconstituant l’histoire de l’État rwandais au vu de sa connaissance des doctrines françaises de la « guerre révolutionnaire », il a identifié, dès l’origine, plus que des « traces » du recours aux méthodes de la « guerre psychologique » théorisée par Charles Lacheroy et aux techniques de « quadrillage » inventées par Roger Trinquier. Et ça, personne ne l’avait soupçonné avant lui. Soulevant cette hypothèse a priori saugrenue d’une intervention française au Rwanda dès le départ, alors que celui-ci était sous administration belge, Périès suggérait, lors de son intervention orale devant la Commission d’enquête citoyenne, en 2004, que l’on regarde du côté de ce qu’on appelait les « affreux », ces mercenaires français, sous la direction de Trinquier lui-même, envoyé, en 1960, par Pierre Messmer au Congo pour soutenir la sécession du Katanga.

Le fait qu’à l’époque, ces « mercenaires » français se soient incorporés dans la « gendarmerie » belge est certainement un indice à prendre en compte lorsqu’on sait que c’est la même « gendarmerie » qui organisera de bout en bout le processus d’indépendance du Rwanda consistant à remettre le nouvel État indépendant entre les mains du parti génocidaire de Grégoire Kayibanda, premier président de la République rwandaise. Que Trinquier se soit, au passage, compromis dans l’assassinat de Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo voisin qui accédait au même moment à l’indépendance, est sans rapport. Mais il n’y a pas de doutes que Périès suggérait là une piste fertile, et on peut regretter que cet aspect-là des choses ne soit pas abordé dans ce livre.

Une qualité indiscutable d’Une guerre noire, est de reconstituer la génèse institutionnelle du drame françafricain. Ainsi connaît-on désormais son acte de naissance : le 9 février 1959, de Gaulle signait « seize textes » organisant « l’architecture administrative du nouvel Empire », « sans contrôle parlementaire, sans l’aval du gouvernement ni la moindre consultation populaire », à l’heure où tout le monde croyait qu’il était question de procéder à la décolonisation.

« La Communauté » – ainsi que s’appelait la Françafrique dans le langage des constitutionnalistes – voit les forces armées de l’ensemble des États la composant placées « sous une organisation unique de commandement », et prévoit la possibilité de mettre à disposition des « chefs de gouvernements des États membres » des « éléments de gendarmerie », « pour le maintien de l’ordre public ». Près de cinquante ans plus tard, on en est toujours là – à ce détail près que la « gendarmerie » s’est largement sophistiquée (en particulier avec le GIGN) et qu’elle bénéficie, au besoin, du renfort des diverses troupes d’élite de l’armée, si souvent mises à contribution.

L’autre dimension essentielle du nouvel ordre adopté alors sera la possibilité de suspendre le cadre ordinaire de la légalité, au bénéfice du pouvoir exécutif, pour faire face à toute « circonstance exceptionnelle ». Ceci dans le droit fil de l’anti-juridisme autoritaire d’un Hobbes ou d’un Carl Schmitt. Le fameux article 16 de la Constitution de la Vème République permet au Président de s’arroger des pouvoirs dictatoriaux « en cas de crise ». Nos auteurs détaillent comment, de 1960 à 1963, ce dispositif sera repris par les constitutions de l’ensemble des pays du « champ », d’abord en Côte d’Ivoire, puis au Dahomey (l’actuel Bénin), en Haute-Volta (le Burkina Faso), au Niger, au Cameroun, au Gabon, en Mauritanie, au Togo, en République centrafricaine, au Congo, au Tchad, au Mali et enfin au Sénégal.

Périès et Servenay commencent leur visite guidée de l’antre du démon, la bibliothèque de l’École Supérieure de Guerre, autrement nommée Collège de l’enseignement supérieur de l’armée de terre, où l’on trouve des choses telles que le trombinoscope des cent élèves par an qu’accueille ce gotha de la science militaire. À la recherche des stagiaires étrangers, véritables indices de politiques bien souvent inavouées, ils trouvent des asiatiques du Laos, de Thaïlande dès les années cinquante. Sur fond de guerre d’Indochine, où il fallait faire barrière contre le communisme.

Par la suite, arrivèrent à l’Ecole supérieure de guerre « beaucoup de sud-américains, Argentins, Brésiliens, Chiliens, etc ». Et, dans les années soixante, quelques africains. Il faudra attendre les années 80 pour que le premier Rwandais soit admis à l’École de guerre parisienne : Théoneste Bagosora. Après un premier stage en 80-81 (dont nos auteurs n’auront curieusement trouvé aucune trace dans les registres), il revient en 82. Il y recevra l’enseignement de l’usage de la « Septième arme », « enivrant » selon nos auteurs. L’arme psychologique.

Comme on le voit ici, cet enseignement de Lacheroy s’écartait bien peu de la pensée de Ludendorff, dont le livre, La Guerre totale, publié en 1936, détaille le programme. Tout d’abord gommer « la distinction civil/militaire », prenant acte des performances de « la propagande, la psychologie », ou de « la radio ». (À la même époque, Serge Tchakotine publiait, lui, à Paris, Le Viol des foules par la propagande, tirant les conclusions de la psychologie de Pavlov – dont il était disciple –, applicables à la manipulation des populations. Ou, comment conditionner les réflexes de peuples entiers…)
Ludendorff précisait que cette nouvelle « unité » psychologique forgée par la propagande moderne ne serait l’émanation ni de l’armée ni de la nation, mais de la race. Conséquence directe de cette conception : il fallait combattre « l’ennemi intérieur » – ce qui sera la vocation même de la « guerre révolutionnaire ». Chez Ludendorff, juifs, franc-maçons, communistes étaient déjà ciblés. Tout comme à Buenos Aires au temps de « l’école de mécanique », l’Esma de sinistre mémoire – d’où partaient les avions qui larguaient hommes et femmes dans le Rio de la Plata. Sans attendre Lacheroy et Trinquier, ni même la « guerre sale » argentine, dès avant 1936, Ludendorff avait été entendu...

Et lorsqu’en 1947, les généraux de Lattre de Tassigny et Beauffre demanderont d’incoporer les théories de Ludendorff au programme de l’École de guerre, ce ne sera pas seulement pour redonner confiance à cette armée vaincue en 40, mais parce qu’ils voyaient dans les grandes grèves quasi insurrectionnelles de cette année 47 un cas typique de manifestation de « l’ennemi intérieur » – le Parti communiste prenant figure de « cinquième colonne » de Staline… Le fait que ce mouvement de grèves a pris fin sous la pression du Parti communiste – suivant la volonté de Staline – ne changera rien à l’analyse paranoïaque des “stratèges”. L’ennemi “communiste” d’alors servant manifestement d’alibi, comme l’“anglo-saxon” en Afrique, ou le “terrorisme” mondialement. Le système militaire produit éternellement ses moulins-à-vents – pour justifier de ses budgets.

Vrai ou faux, le raisonnement anti-communiste de l’époque révèle le soubassement de cette pensée militaire : lorsque Trinquier retourne la phrase de Clausewitz, affirmant que “la politique est la prolongation de la guerre”, il s’agit tout d’abord de politique intérieure. Ainsi pourrait-on dire qu’au moins depuis 1940, l’armée française est d’abord une armée de guerre civile… La “drôle de guerre” qu’elle refusa de livrer contre l’armée allemande était bien le moyen de ménager “la divine surprise” de Maurras – et d’imposer un régime “ révolutionnaire ”/“ contre-révolutionnaire ” (déjà). Sortie du pétainisme bien plutôt que de la Résistance (où ni Trinquier, ni Lacheroy ne se distingueront), lorsque l’armée se remobilise, c’est contre “la cinquième colonne ” – “ l’ennemi intérieur ” qu’il s’agit “d’extirper” du “corps social”. « De force », précisent nos auteurs.

En 1951, Charles Lacheroy arrive en Indochine, où il est affecté à l’état-major de Bien-Hoa. Dès 52, il trouve sa “pierre de Rosette”, sous la forme d’un livre découvert sur un prisonnier vietminh, qu’il fait traduire du vietnamien, La guerre révolutionnaire, de Mao Tsé Toung. Lacheroy lit : « Les populations, l’arrière, sont plus importantes que tout le reste ». C’est l’illumination. Ainsi Mao recoupait Ludendorff…

Début 1953, Lacheroy est déjà à Paris, chargé de former en amont les soldats qui partent pour l’Indo, à la direction du “Centre des études africaines et asiatiques”. En 1954, la doctrine se sera déjà imposée au point qu’on institue le “centre interarmées de l’arme psychologique” que Messmer qualifiera de « cerveau de tout le système ». Et, dès 1955, apparaissent les “bureaux psychologiques”, autrement nommés 5èmes bureaux, « spécialisés dans l’action psychologique ». Ceux-ci se multiplieront épidémiquement à travers toute l’armée d’Algérie. En 1957, « chaque état-major de Corps d’armée, chaque zone et secteur opérationnel en Algérie reçoit un 5ème bureau ; plus tard on descendra jusqu’à l’échelon du bataillon », rappelle Messmer dans son livre de mémoires, Après tant de batailles. Et de décrire les « moyens mis en place » : des « compagnies de hauts-parleurs », et « un hebdomadaire, Le Bled, qui tirera jusqu’à 350 000 exemplaires ».
Il s’agit bien d’organiser la “Défense intérieure du territoire”, codifiée dans un décret de décembre 56, dont « le but est de mettre hors d’état de nuire, avant toute action illégale tout “ennemi intérieur” qui abuse de la protection des lois de la République », ainsi qu’on pouvait l’expliquer alors dans La Revue de la défense nationale. La légalisation de la terreur.

Les « 5èmes bureaux s’érigent en hiérarchie parrallèle » (conformément aux théories de Lacheroy), observe Messmer. Ils animent des milices sous le nom d’Unités territoriales, ou UT. Et le 13 mai 1958, c’est sur cette “hiérarchie parrallèle” que s’appuiera le coup d’État, les “UT” constituant « les bras armés provisoires des comités de salut public, des organismes militaro-politiques qui porteront le général De Gaulle au pouvoir », rappellent nos auteurs.

Lorsqu’en 1960, Pierre Messmer, l’administrateur colonial désaffecté par… les décolonisations, est désigné ministre des Armées, il mettra fin à ce “système” qui permettait à l’armée de “s’organiser” comme “force politique autonome”. « Pour fermer les 5èmes bureaux, j’invoque un seul motif : mon refus de toute hiérarchie parallèle », dira-t-il. Dans ses mémoires, il semble même ironique vis-à-vis de ces méthodes qu’il aura pourtant, le premier, mises en œuvre à grande échelle au Cameroun : « Où pouvait mener cette action psychologique pratiquant, en même temps et pêle-mêle, l’encadrement de la population, l’ouverture de pouponières et l’interrogatoire musclé des suspects ? »

Il s’agit alors de combattre la dissidence des officiers de la “guerre révolutionnaire” entraînés dans l’OAS. Dès avant, Messmer prend soin d’en sauver certains. Lacheroy est mis “au placard”, à la direction de l’École des officiers de réserve – où il “formera”, entre autres, un certain Valéry Giscard d’Estaing... Quant à Trinquier, il est envoyé « commander les troupes de Moïse Tschombé, au Katanga » – une région du Congo riche en diamants dont la sécession s’organisait, contre le nouvel État que Patrice Lumumba conduisait à l’indépendance. L’autre héros des parachutistes, Bigeard, sera, lui, expédié pour commander un régiment en république centrafricaine. « Il me remerciera plus tard de cet exil qui l’a éloigné d’Algérie, avant le putsch », dit Messmer dans ses mémoires.

Dès 1958, le général Bodet, « commandant en chef désigné de la zone stratégique de l’Afrique centrale » expliquait aux élèves de l’École de guerre : « En Afrique, comme en Europe, il s’agit en définitive de défendre la civilisation occidentale en barrant la route à l’impérialisme soviétique ». Poursuivant son exposé dans le langage typique de la “guerre révolutionaire”, il précise « la question qui se pose » : « la plate-forme d’Afrique centrale est-elle encore saine ? Peut-on faire fond sur elle ? ». Et il appelle à « rester vigilants et prendre certaines précautions dans le domaine militaire aussi bien que dans le domaine politique », pour éviter tout « embrasement ».

On comprend que c’est bien dans le cadre de ce raisonnement que Trinquier recevait mission d’aller faire le “mercenaire” au Congo. De même, faut-il entendre que, dès cette époque, « certaines précautions » seront prises au Rwanda ?

Nos auteurs pistent parmi les stagiaires étrangers à l’école de Lacheroy, à Arzew, un militaire belge, Louis Marlières, que passionnait l’idée d’appliquer les théories de la guerre anti-subversive au Congo – particulièrement « dans les régions à forte densité de population comme le Ruanda-Urundi » écrivait-il prophétiquement dès 1954 ! Marlières poussera jusqu’à se frotter aux méthodes de Trinquier en Indochine, où il passera quelques mois cette année-là, afin d’« étudier sur place l’organisation des bataillons autochtones vietnamiens ». Au retour, il conseille de former des unités « d’auxiliaires ou de miliciens » peu formés, encadrés « d’européens chefs de commandos ». Quarante ans plus tard, ce sera le schéma adopté, que décrivent les témoins des barrages de miliciens interahamwe, avec un soldat français, « chef de commando », pour superviser le filtrage des Tutsi : “il y avait des Français à toutes les barrières” nous dit Nicole Merlo.

Été 57, des manœuvres ont lieu au Katanga. Marlières en définit les objectifs et la méthode : « mettre au point le plan Troubles généralisés de la Province du Katanga […] appliquer tactique de guérilla et contre-guérilla en brousse […] exécuter une opération de maintien de l’ordre public dans un centre urbain ». Bientôt, riche de tous ces enseignements, le colonel Logiest, de la gendarmerie belge, procèdera à l’indépendance du Rwanda. Très bientôt aussi, c’est le colonel Trinquier en personne qui viendra, au Katanga, dans l’espoir de tirer le meilleur parti de l’application de ces techniques.
Ces techniques ? Nos auteurs nous expliquent : un « mélange d’action militaire couplée à l’action politique ou, pour être plus précis, psychologique, restera la marque des Forces spéciales françaises ». Parmi lesquelles le fameux “11ème choc” d’Aussaresses, devenu le service action du contre-espionnage. Messmer le dissoudra, lors de sa grande purge des anti-gaullistes. Reconstituées ou maintenues, ces “forces spéciales” comprennent les parachutistes des 1er et 3ème RPIMA (de l’infanterie de marine), ceux du 2ème REP (composé de légionnaires), et du 13ème Régiment de dragons (spécialisés dans le renseignement). Au total, 2 500 hommes, guerriers-psychologues, qui forment ce qui est appelé ici « l’armée secrète du pouvoir ». Au vu de l’effrayant palmarès de ces « guerriers-psychologues », il est au moins évident que devrait s’imposer l’urgence de la dissolution de ces régiments dont le crime de grande envergure est la principale spécialité (idem pour la Direction du Renseignement Militaire ou le Commandement des Opérations Spéciales, deux institutions datant de 1992 : les instruments du génocide).

Périès et Servenay nous rappellent comment depuis le XIXème siècle, l’infanterie de marine forme l’ossature de l’entreprise coloniale. Ses “paras” en sont encore aujourd’hui le fer de lance. Quant aux fondements idéologiques qui permettent d’endoctriner cette armée prête pour tous les crimes, on ajoutera ici pour mémoire que les pratiques les plus cruelles sont encensées depuis Toqueville, qui n’hésitait pas à revenir, en 1840, d’une mission de parlementaire en Algérie, en approuvant les méthodes très meurtrières de “pacification” pratiquées là-bas encourageant à leur maintien et à leur développement. Sans aller chercher si loin, Lacheroy et Trinquier sont les héritiers de la pensée “révolutionnaire” de la Collaboration pro-nazie, pour laquelle la suspension du jugement moral comme l’abolition des droits individuels ne posaient pas problème.

Supposé “de l’autre bord”, Messmer se flatte dans ses mémoires des succès remportés à Madagascar et au Cameroun (deux sommets dans l’histoire de la barbarie). Monde ingrat où l’homme d’État est réduit à s’accrocher lui-même ses médailles : c’est bien lui qui institua, fin 57, la ZOPAC, c’est ainsi qu’il avait baptisé la « Zone de pacification » du Cameroun dans laquelle la terreur allait se déchaîner.

Poursuivant leur recherche dans le vivier des « étudiants » de ce qui s’appelle désormais « l’école française », nos auteurs ont trouvé aux côtés de Messmer un autre brillant disciple de Lacheroy, le lieutenant-colonel Jean Lamberton, auteur de conférences à l’École de l’état-major sur le thème de la “guerre psychologique”. On appréciera comment les moyens pour vaincre dans le “champ psychique” de l’adversaire se matérialiseront, pour les bamilékés, sous la forme de bombardements au napalm. Mais, riche des enseignements de la bataille d’Alger, notre guerrier-psychologue mise d’abord sur le “renseignement” pour vaincre les “communistes” de l’UPC. Leur leader Ruben Um Nyobe finira traqué, à la manière du Che, et mourra pareillement assassiné.

Si Messmer en est réduit, bien longtemps après, à féliciter lui-même le Haut-commissaire au Cameroun qu’il fut dans ses plus jeunes années, c’est qu’il sera parvenu non seulement à triompher de l’UPC, mais également à ce que l’extermination des Bassas et des Bamilékés au long de dix années de très sale guerre, dans la bien nommée ZOPAC, sera passée quasi totalement inaperçue à ce jour. Les Camerounais eux-mêmes en ont perdu la mémoire. Les références dans la bibliographie étaient quasi inexistantes, jusqu’à ce que François-Xavier Verschave y consacre quelques pages dans La Françafrique. Dossier que corrobore Une guerre noire.

Dans un livre de souvenirs paru en 1988 sous le titre OK Cargo, un pilote d’hélicoptère, Max Bardet, présent au Cameroun de 1962 à 1964, évaluait de 300 à 400 000 le nombre de morts du napalm en pays bamileke. « Ce n’est pas possible, tous ces villages morts, où sont les habitants ? », demandait, stupéfait, un général à qui il faisait la promenade. Plus de quarante ans après, on peut risquer la réponse : disparus. Disparus jusque du fond de la mémoire humaine. Ou bien faut-il espérer que se constitue enfin une commission d’enquête. Et que les derniers vieux rescapés encore vivants aujourd’hui nous disent ce qui s’est passé alors dans la « Zone de pacification du Cameroun » ?

Revenant sur l’histoire du “petit génocide” de la Noël 63, nos auteurs le détaillent de telle façon qu’il apparait comme une monstrueuse répétition générale. À ce “détail” près que l’ambassadeur de France pouvait alors dénoncer… la Belgique : « ses responsabilités demeurent grandes du fait de l’assistance fournie non seulement pour le maintien de l’ordre, mais aussi pour la sûreté, qui découvre chaque jour, me dit-on, les ramifications du “complot tutsi” ». Ces guillemets appliqués au “complot tutsi” ne sont certainement pas d’un Martres ou d’un Marlaud, ces ambassadeurs français successifs qui, de 1989 à 1994, accompagneront sans jamais faiblir le parti génocidaire dans sa paranoïa anti-tutsi. Ceci laisserait supposer que, ces années-là, hormis l’infusion originelle de “guerre révolutionnaire” transmise essentiellement par Marlières et Logiest, la politique française se serait alors, un temps, désengagée du programme raciste.

Ce n’est pas tout-à-fait certain, lorsqu’on voit les très nombreuses références au Rwanda, tout le long de ces années, dans le Journal de l’Élysée que Jacques Foccart publiera avant sa mort. Quoi qu’il en soit, on notera que trois ans après le “petit génocide”, en 1966, un premier contrat d’armement pouvait se négocier à Paris, la France n’hésitant pas à équiper une armée fraîchement compromise dans le meurtre de masse.

Périès et Servenay évoquent également le cadeau que Georges Pompidou fera, juste avant de mourir, d’un… avion, au nouveau président du Rwanda, Juvénal Habyarimana. Bien qu’issu d’un coup d’État dont la plupart des promoteurs, à commencer par Habyarimana lui-même, s’avèrent avoir été des élèves de Logiest, son régime apparaîtra d’abord comme plus clément que celui de son prédécesseur, Grégoire Kayibanda, mis en selle lui-même par Logiest lors de l’indépendance. Mais il faut souligner qu’en même temps qu’une caravelle présidentielle, Pompidou offrait au Rwanda « une assistance militaire pour créer la gendarmerie ». Cette gendarmerie, analysée retrospectivement comme la grande œuvre du nouveau régime, permettait de quadriller tout le territoire, selon les plus purs préceptes de la “guerre révolutionnaire”.

L’intérêt pour le Rwanda signifié spectaculairement par Pompidou sous forme de cette caravelle rutilante ne sera pas démenti par son successeur, Valéry Giscard d’Estaing, sous la présidence duquel se développeront les accords de coopération avec la gendarmerie rwandaise voulus par son prédecesseur sur son lit de mort. Nos auteurs ont probablement raison de suggérer que, de ce septennat, date le grand retour de la “guerre révolutionnaire” dans la stratégie française. La désignation de Bigeard en personne comme secrétaire d’État aux armées doit être retenue comme un tournant important si on en juge par le déploiement spectaculaire de cette doctrine et des “guerriers-psychologues” en Argentine – qui interviendront alors.

Simultanément, on peut relever qu’en Angola, les services français engageaient une relation durable avec le « maoiste » Jonas Savimbi – adopté avec enthousiasme en raison de son combat raciste anti-métis. S’ouvrait un bon quart de siècle de guerre civile qui ne prendra fin qu’avec la mort de Savimbi. Quelques années plus tôt, celui-ci rendait hommage à Mitterrand – et Roland Dumas –, qu’il estimait avoir été ses meilleurs soutiens à travers les âges, dans une interview à l’Événement du Jeudi, en 1997. Il aurait pu aussi évoquer Dominique de Roux, décédé en 1977, à quarante-deux ans, aux lointains débuts de cette relation, sous Giscard, où l’agent-écrivain avait crapahuté des centaines de kilomètres en brousse, à la recherche du chef de l’Unita, dont il assurera également les relations publiques, à Paris comme à New York.

Ces mêmes années, une autre forme d’assistance française fera adopter au Rwanda toutes les dispositions qui permettront de passer du relatif amateurisme du “petit génocide” de la Noël 63 à l’époustouflant “succès” du génocide d’avril 94. « Le Rwanda des années 1970 s’est transformé en une gigantesque zone de protection fonctionnant avec les instruments utilisés lors de la bataille d’Alger ! » soulignent Périès et Servenay. Après avoir examiné le cursus des étudiants de l’École supérieure militaire rwandaise, ils confirment : « Dans les années 70, il est très net que les Rwandais adoptent le savoir-faire de l’école française ». Entre autres « grâce aux instructeurs français de la gendarmerie », comme le leur précisera l’un de leurs élèves.
En 1983, c’est sous le nouveau régime socialiste de François Mitterrand que la forme d’engagement des gendarmes français change de nature, lorsqu’il sera convenu que « les personnels militaires français » « servent sous l’uniforme rwandais » – un simple badge “coopération militaire” permettant de les identifier. « Autrement dit, à partir de 1983, les Français peuvent faire la guerre au Rwanda », explicitent nos auteurs. C’est néanmoins en 1992 que cet accord originellement prévu pour la gendarmerie sera élargi à l’ensemble des forces armées, “régularisant” avec retard l’intervention française, et autorisant le camouflage des soldats français au sein de l’armée rwandaise. Ceci alors que s’instaurait le Commandement des opérations spéciales – le tristement célèbre COS –, la chaîne de commandement direct qui reliait François Mitterrand et l’amiral Lanxade aux exécutants des opérations secrètes qui conduiront le génocide sur le terrain.

Mais n’anticipons pas : viennent les années 90, et l’intervention militaire française déjà maintes fois racontée. Le coup de téléphone de Habyarimana à Jean-Christophe Mitterrand, en présence de Gérard Prunier, le 2 octobre. « Le lendemain, mercredi 3, nouvelle alerte en direction des militaires qui entourent François Mitterrand », précisent Périès et Servenay. « Dans l’après-midi, les hélicoptères d’attaque Gazelle armés de roquettes détruisent les véhicules et camions d’un convoi logistique des assaillants. » « Les instructeurs français sont à bord au moment de l’attaque mais, officiellement, ils ne tirent pas », nous rappelle-t-on. Arrivent dans la foulée le 3ème RPIMA – le régiment jadis commandé par Trinquier puis par Bigeard –, et le non moins fameux 2ème REP, les légionnaires. C’est « Noroît – le vent du nord », expliquent nos auteurs, soulignant la dimension glaciale qui aura présidé au choix du nom de l’intervention militaire française.

On fera mine de débattre, dans les jours suivants, d’accorder ou non un soutien aérien à Habyarimana. Or, dès le premier jour, avant même que n’arrive Noroît, des militaires français bombardaient au lance-roquettes les colonnes du FPR, du haut de leurs hélicoptères d’attaque. Leurs munitions, les roquettes, feront l’objet de toutes les attentions. Le 8 octobre, l’amiral Lanxade, alors chef d’état-major particulier du Président de la République, informe Mitterrand dans une note écrite : « Un petit lot de roquettes pour l’armement de ses hélicoptères pourrait utilement lui être envoyé [à Habyarimana]. » En marge de cette demande, « François Mitterrand appose sur la page une flèche reliée à un gros “OUI” », prennent le soin de décrire nos auteurs, évoquant ce document inédit jusque-là.

Plus intéressante encore, cette autre note inédite de Lanxade à Mitterrand, du 11 octobre, dans laquelle le conseiller du président suggère de « retirer une compagnie ». C’est son motif qui mérite d’être souligné : « Ce retrait nous permettrait de ne pas paraître trop impliqués dans le soutien aux forces rwandaises si des exactions graves envers la population étaient mises en évidence dans les opérations en cours. » Comme on le voit, son seul souci est de ne pas “paraître impliqué”, et non le fait que de telles « exactions graves » peuvent se produire « dans les opérations en cours » – le seul problème posé par ces « exactions graves » étant qu’elles puissent être « mises en évidence ». Au moins l’amiral Lanxade ne pourra pas dire qu’il ne savait pas.

En effet, manifestement encouragés par la “rassurante” présence française, dès le 5 octobre les massacres avaient commencé, Habyarimana n’hésitant pas à proclamer l’état de siège et raffler des milliers de Tutsi dans les grandes villes. Le 13, l’ambassade pouvait informer Paris que « des massacres sont signalés dans la région de Kibilira […] Le risque de généralisation […] parait ainsi se concrétiser. »

Le 24 octobre, l’attaché de défense, en charge de la coopération militaire sur place depuis 1988, René Galinié, informe explicitement sa hiérarchie du risque de génocide de 500 à 700 000 Tutsi. Cas unique parmi les nombreux cadres impliqués dans la mise en place de la politique française, René Galinié quittera volontairement le Rwanda quelques mois plus tard, en 1991.

Dès le 11 octobre, plutôt que de « retirer une compagnie » comme le suggérait Lanxade, il était procédé à la nomination du lieutenant-colonel Gilbert Canovas comme « conseiller militaire », premier patron de “l’opération spéciale”, venu officiellement « pour aider les autorités militaires rwandaises ». Sous ses “conseils”, en quelques mois, l’armée rwandaise atteindra vingt mille hommes, les nouvelles recrues ayant droit à quinze jours de formation – conformément au scénario prévu par Marlières… en 1954... Le succès de la mission de Canovas est tel que les Rwandais demandent en janvier 1991 qu’elle soit prolongée.
À la fin du même mois, le FPR procède à l’attaque de la prison de Ruhengeri, pour libérer des prisonniers politiques. Aussitôt seront exterminés, en représailles, des éleveurs tutsi du nord – les Bagogwe.

Dès lors, « le cycle de la violence ne s’arrête plus pendant trois ans ». Et, « de manière constante, l’Élysée définit une ligne politique maximaliste » soulignent Périès et Servenay. Leur plongée dans les archives est sans appel : Mitterrand se sera systématiquement opposé à toute suggestion, ne serait-ce que d’alléger le dispositif militaire. (Que Pierre Péan ait osé tirer des conclusions diamétralement opposées des mêmes archives laisse rêveur quand on pense que ce monsieur prétend dénoncer de « blancs menteurs » – peut-être le biographe de Foccart, Genoud, Mitterrand et Chirac, se regarde-t-il dans une glace ?)

Février 91 : c’est la création du Dami-Panda. Ses effectifs monteront jusqu’à une centaine d’hommes. Des parachutistes du 1er RPIMA. Ils sont chargés d’instruire les troupes rwandaises au centre d’entraînement de commando de Bigogwe et au camp de Gabiro. Le lieutenant-colonel Chollet remplace Canovas. L’un comme l’autre, aujourd’hui décédés, n’ont pu répondre aux questions de nos auteurs-enquêteurs.

À la suite de Canovas, Chollet prenait donc la direction effective des Forces armées rwandaises, son mandat consistant officiellement à “conseiller” Habyarimana aussi bien que le chef d’état-major quant à l’organisation ou l’instruction de l’armée, mais également quant à « l’emploi des forces ».
Novembre 91 : est créé un nouveau “DAMI”, conçu spécifiquement pour entraîner la Garde présidentielle. On connaît les exploits ultérieurs de ladite Garde présidentielle, fer de lance du génocide. Peu après, en janvier 92, apparaît un troisième DAMI, pour former la gendarmerie non seulement aux interrogatoires, mais aussi au fichage. Aussitôt fleuriront les listes de suspects. Objet de critiques, ce Dami aurait été supprimé en novembre 92.
Avril 92 : deux ans avant le génocide, le lieutenant-colonel Jean-Jacques Maurin, du 3ème RPIMA, vient “discrètement” prendre le relais de Chollet considéré comme trop voyant, ayant bruyament affiché son anti-tutsisme. Chollet avait surtout été dénoncé publiquement comme “chef d’état-major de fait” de l’armée rwandaise. Une fonction que reprendra Maurin, toujours là en avril 1994, lors du coup d’État militaire de Bagosora.

Dans la même période est instituée la Direction du renseignement militaire (DRM) avec, à sa tête, le général Heinrich. Celui-ci se flattera de la qualité de son information sur le Rwanda. Son autre spécialité ayant été, à la même époque, la Bosnie… C’est également alors que l’amiral Lanxade, promu chef d’état-major des armées, est remplacé auprès de Mitterrand par Christian Quesnot – « l’un des plus brillants esprits de sa génération », selon Périès et Servenay. Et le général Huchon, détaché, comme Lanxade, du staff de l’Élysée, remplacera Jean Varret à la tête de la Mission militaire de coopération – la “direction du personnel” de ces soldats qu’on envoie à l’étranger.

Le dispositif est complet, et l’on peut s’étonner que nos auteurs omettent la création, au même moment, du Commandement des opération spéciales, taillé sur mesure pour Lanxade, Quesnot et Huchon dans leurs nouvelles attributions, en permettant de court-circuiter la chaîne de commandement pour diriger les « opérations spéciales » avec le minimum de témoins.

Le général James Kabarebe, actuel chef d’état-major de l’armée rwadaise, raconte les combats livrés contre les Forces armées rwandaises (FAR) à l’époque : « – Les français dirigeaient les bombardements ? », lui demande-t-on « – Oui, répond-il, mais pas seulement les bombardements. Ils commandaient les FAR, tout l’ensemble. » La proximité des lignes de front aura permis qu’il entende une “engueulade” : « Le ton de colère du commandant français (…) montrait qu’il se sentait plus concerné que les Rwandais eux-mêmes. C’était son affaire. »

Février 93, des renforts du 1er RPIMA sont envoyés sous le commandement du colonel Didier Tauzin. C’est le détachement Chimère – « encore plus près de la ligne de front, encore plus engagé, encore plus convaincu de la cause à défendre », disent nos auteurs. L’objectif est d’encadrer et de « commander indirectement » l’armée rwandaise, selon les termes du rapport de la Mission d’information parlementaire.

Un sergent de ce 1er RPIMA a failli atteindre un certain degré de célébrité : c’est “Étienne” Pascal Estrévéda, dénoncé pour avoir exécuté les fameux tirs de missiles contre l’avion d’Habyarimana. C’est un message d’un chef de milice de Kigali qui parviendra à la journaliste belge Colette Braeckman, dans lequel l’un des tireurs est identifié comme “Etienne” – et non des « allégations du Service général de renseignements (SGR) » comme disent Périès et Servenay. Et ce n’est pas non plus « sans préciser s’il faisait partie du commando de l’attentat », mais bien en dénonçant explicitement “Etienne” comme tel. Quant à lui, le chef de milice disait faire partie de la demi-douzaine de personnes dans le secret de cette opération.

L’enquête permettra d’établir que le soldat “Dami” se faisant appeler Etienne était bien Pascal Estrévéda, sergent au 1er RPIMA, « chef de section mortier ». « Il a servi plusieurs mois au Rwanda », confirme Une guerre noire en note de bas de page. Colette Braeckman aura également retrouvé sa trace, dans les mois suivants, au Burundi, où il aurait été chargé de… la protection du nouveau Président. Rappelons qu’en même temps qu’Habyarimana, l’avion frappé par les missiles tirés de la colline de Masaka avait également entraîné la mort du précédent Président du Burundi… « Bien qu’ayant publié son identité, la mission d’information parlementaire n’a pas jugé utile de l’interroger », remarquent Périès et Servenay. Ni lui, ni Paul Barril, présent alors « sur une colline du Rwanda », selon ses propres dires, et également dénoncé, lui par Gérard Prunier, comme pouvant « connaître » les hommes chargés d’exécuter ce « contrat » sur Habyarimana.

Notons simplement que Braeckman comme Prunier sont reconnus comme parmi les meilleurs spécialistes de la région. L’un, chercheur au CNRS, est l’auteur de Rwanda : le génocide, chez Dagorno, cité de tous côtés comme ouvrage de référence sur le sujet. L’autre, journaliste au Soir de Bruxelles, le quotidien belge le plus réputé, couvre avec un très grand professionalisme la région. Ce n’est pas exagéré de dire qu’elle rend compte de “l’histoire immédiate” du Congo-Zaïre, comme du Rwanda ou du Burundi, avec rigueur, prudence et un constant souci d’impartialité. Cet esprit de mesure qui l’anime est d’autant plus admirable qu’il ne l’empêchera pas de dénoncer aussi bien le Zaïre de Mobutu que le Rwanda génocidaire soutenu par la France.

Soupçonnée depuis le premier jour, comme dans ce livre, d’être une simple courroie de transmission des services belges, son apport décisif à la connaissance des faits ne sera jamais pris en compte. « Il est plus que probable que la journaliste a été instrumentalisée », affirment Périès et Servenay. On l’est toujours d’une manière ou d’une autre... Recevant par porteur une enveloppe, déposée à la réception de son bureau à Bruxelles, contenant la “missive” d’un chef des milices de Kigali, encore fallait-il l’authentifier – hormis son épouvantable cachet d’authenticité, de l’objet lui-même à la graphie de son auteur, en passant par la critique interne du texte, de son vocabulaire comme de sa grammaire. Bonne connaisseuse du terrain, la journaliste ne tarda pas à identifier ce “chef de milice”. Son principal souci sera d’abord de protéger cet informateur, possiblement encore vivant, qu’elle craignait de mettre en danger en publiant ses informations quand les tueries battaient leur plein.

Complétant son enquête, Colette Braeckman recueillait un deuxième témoignage corroborant le premier : l’après-midi de l’attentat, il y avait sur la colline de Masaka, à l’endroit même d’où partiront les missiles, des soldats vraisemblablement français, puisque portant le beret penché “à la française”, à l’inverse des Belges ou des Rwandais qui ont repris la tradition belge.
Ces informations prennent d’autant plus de poids, treize ans plus tard, lorsqu’on n’a toujours pas fourni les alibis ni de Pascal Estrévéda, ni de Paul Barril. Savoir si Colette Braeckman ou Gérard Prunier auront été “instrumentalisés” par leurs sources n’est certainement pas la question essentielle. Mais nos auteurs ont raison de souligner que « l’action psychologique se poursuit en France »…

Le modèle du genre, « le comble de l’absurde » – ainsi que c’est ici qualifié – aura été atteint par Stephen Smith dans les colonnes du Monde, lorsqu’il entreprendra de relancer le mystère de la “boîte noire” , à simple fin de brouiller les cérémonies du dixième anniversaire du génocide – et les informations qui se mettaient à jour pour l’occasion (tels les livres de Patrick de Saint-Exupéry ou du général Dallaire, comme les importants travaux de la Commission d’enquête citoyenne réunie à Paris). Supposée appuyer l’enquête du juge Bruguière, annoncée dès lors comme bouclée, cette baudruche se dégonflera tout comme la même histoire de “boîte noire” rapportée par Barril, dès juillet 94, pour détourner l’attention des informations publiées peu avant par Colette Braeckman.

En 2004 comme en 94, il ne faudra pas longtemps pour comprendre que l’enregistrement des dialogues de la cabine de pilotage ne risquait pas de désigner l’identité des tireurs de missiles. En dépit de son caractère absurde, le feuilleton de cette quête tiendra en haleine les lecteurs du Monde pendant plusieurs semaines. Que l’existence de ces boîtes s’avèrent de surcroît totalement fantaisistes se passe tout bonnement de commentaires – et confirme l’évidence de la mauvaise foi des auteurs de ces prétendues “informations”. Si l’hypothèse d’une opération française manquait de preuves, l’extrême incohérence de ces “informateurs” supposés faire la “preuve” inverse, de même que les pathétiques élucubrations du juge Bruguière, fournissent au moins ce qu’on pourrait appeler de très forts indices en faveur de la vraisemblance d’une responsabilité française qu’on essaye si maladroitement de camoufler.

Rideau de fumée typique de “l’action psychologique”, le roman de cette pseudo-boîte noire suffit à certifier que leurs auteurs, Barril ou Smith, sont bien, eux, “instrumentalisés” et ce, manifestement, en défense des services français. C’est ce que l’on peut dire aussi du travail du juge Bruguière, qui n’aura instruit qu’à charge de l’hypothèse la moins vraisemblable, ne se donnant même pas le mal d’instruire sérieusement à décharge de l’éventualité d’une responsabilité française, hypothèse pourtant forte à l’examen du dossier.

Autre rideau classique de “l’action psychologique” : SAS le prince Malko Linge, auquel Gérard de Villiers prête d’avoir élucidé cette histoire d’attentat, élaborant jusque dans ses détails l’hypothèse Bruguière “pour le peuple”, enveloppant le tout de sexe et de sang, suivant son éternelle recette. « Gérard de Villiers a beaucoup d’amis dans le milieu des mercenaires et des services spéciaux », expliquent nos auteurs à qui le prince du roman de gare aura accordé un entretien. Celui-ci ne cache pas ses sources : « Pour cette enquête je suis d’abord allé voir mon vieux copain, le juge Bruguière. »
Paradoxe, dont il est fréquent que les désinformateurs abreuvent leurs lecteurs, bien que Gérard de Villiers écarte toute implication française pour instruire l’hypothèse saugrenue d’un commando américain, lorsqu’au terme de son roman il fait se rencontrer son héros, SAS Malko Linge, face à face avec « le chef de tir et organisateur de l’opération », nos auteurs soulignent que le « vieux monsieur » au « visage mou » et aux « yeux d’un bleu cobalt » aura été reconnu par « les africanistes » comme correspondant à… Jacques Foccart.

On savait déjà que Foccart, en dépit de son grand âge et bien que supposément retiré des affaires depuis bien longtemps, se déplacera effectivement alors à Gbadolite, pour rencontrer Mobutu – et obtenir sa collaboration au génocide en facilitant le passage de l’aéroport de Goma pour l’approvisionnement en armes des FAR, en plein milieu du massacre, lorsqu’il ne sera plus possible de faire ces livraisons directement à Kigali. Il est d’autre part souvent relevé que Mobutu pourrait avoir été informé à l’avance du risque de cet attentat. Quoi qu’il en soit, on imagine qu’un homme de l’envergure de Foccart, patron opérationnel de l’Afrique et des “coups fourrés” durant plus d’un quart de siècle, ne peut qu’avoir fait figure de “grand patron” en se risquant, en 1994, sur le terrain. Ce clin d’œil à la vérité éclaire d’une profondeur réaliste l’ensemble de l’opération, si l’on veut bien oublier le reste du livre.

Mais revenons à la “guerre psychologique” appliquée directement au Rwanda. Alison des Forges avait bien identifié le psycho-sociologue Roger Muchieli, comme auteur de cours dont les cahiers auront été retrouvés à la préfecture de Butaré. Périès et Servenay nous en disent plus sur ce Muchieli, auteur d’innombrables ouvrages, mais identifié ici comme « théoricien de la pensée anti-subversive ». Il se serait en particulier penché sur… la « recette de l’accusation en miroir : comment vilipender son ennemi en lui attribuant l’intention de commettre le propre crime que l’on prémédite ». Le monsieur détaillait la “recette”. À toutes fins utiles.

À la veille de l’attentat nos auteurs relèvent ce discours prémonitoire tenu par un journaliste sur Radio Mille Collines. Tel une cartomancienne, celui-ci évoque « une petite chose » à venir le 6 avril. Depuis « la révolution du 1er octobre 1990 », origine de l’intervention française, d’où se daterait la nouvelle ère génocidaire, pendant laquelle « les forces armées rwandaises sont restées dans leurs casernes », « elles n’ont taquiné personne », dit le journaliste dans le langage estampillé du crime, appelant le peuple à se lever, en « quatrième colonne » pour tenir « les arrières ». « Je me demande par où vous vous échapperez », pouvait-il ajouter visualisant par avance le quadrillage complet du territoire prévisible dès le début de l’exécution du programme pour qui en avait connaissance. Les témoignages de rescapés décrivent cette horreur d’un monde où l’on est instantanément prisonnier, sans échappatoire possible, sinon le miracle d’un repli du territoire, abri aussi providentiel que provisoire.

Une demi-heure après l’attentat contre l’avion présidentiel, avant même que celui-ci soit annoncé, les barrages se mettaient en place, et les exécutions sur listes se déchaînaient dans l’intérieur du pays, relèvent nos auteurs. Soulignons que ce point, à lui seul, permet d’établir la vraisemblance d’une complicité entre les auteurs de l’attentat et ceux du génocide.
On ne peut que regretter, à ce degré de pertinence, que Périès et Servenay parsèment leur récit d’imprécisions, d’opinions à l’emporte-pièce ou d’omissions signifiantes telle que, dans leur minutieuse description du coup d’État de Bagosora, la réunion à l’ambassade de France de l’ensemble du GIR (Gouvernement interimaire rwandais, responsable du génocide) à la veille de son intronisation, si bien qu’il est difficile de dire que le nouveau régime ne bénéficiait pas pour son baptême de « la moindre présence d’un représentant étranger », comme ils le mettent en avant. Les “présences” de l’ambassadeur Marlaud et du lieutenant-colonel Maurin – qui avait installé alors son QG à l’ambassade –, n’étaient certainement pas à compter pour “la moindre” des choses.

Parmi les “imprécisions” et autres indélicatesses dont est parsemé ce livre, on peut relever le renvoi dos à dos des adversaires militaires, FPR et FAR, accusés de « faire des civils une arme de guerre » également, « d’un côté comme de l’autre ». Nos auteurs feraient mieux de soupeser parfois leurs mots. Après avoir décrit par le menu l’application de la « septième arme » à « l’ennemi intérieur », ils ne se rendent pas compte qu’une telle mise en équivalence n’a pas grand chose à envier à la théorie du double génocide qu’ils dénoncent par ailleurs, avec pertinence, en note de bas de page. Une telle mise en équivalence relève bien de « l’accusation en miroir » telle que Muchieli l’a théorisée, et telle que Périès et Servenay nous l’ont patiemment décrite....

Riches de cet esprit de “mesure”, nos auteurs seront reçus par Édouard Balladur. Celui-ci montre aussitôt sa bonne connaissance des “principes”. Pédagogue, l’ancien premier ministre explique. La “guerre révolutionnaire”, il la connaît bien : elle consiste à « avoir une action de provocation de la violence ». « Et pour ça, il faut faire peur aux gens », poursuit celui qui gouvernait du temps du génocide. « En leur faisant peur, on les rend cruels », n’hésite-t-il pas à ajouter en révélant d’un mot l’alpha et l’omega de ce crime impensable. Mais, bonhomme, il fait mine de “relativiser” : « C’est vieux comme le monde, vous savez. » Survolant l’histoire du crime de Néron à Mao, peut-être veut-il montrer sa culture ? Non, il est simplement doctrinal : « La diffusion de la peur est le fondement de l’action révolutionnaire. » Et il précise, prenant la précaution de ne pas induire ses interlocuteurs en erreur sur ce point : « Que l’on soit de droite ou de gauche, c’est pareil. » Extrayant en effet la quintescence de la “guerre psychologique”, comprise à la sombre lumière des résultats de “l’opération spéciale”, l’ancien premier ministre a le sens des formules : « Quand les gens ont peur, ils deviennent méchants. » Ou encore : « inquiéter, comme on rend un chien méchant ». Tout est dit.
On s’étonne de la réputation “sympathique” qu’Édouard Balladur sera parvenu à faire passer, y compris auprès de nos auteurs qui recueillent des propos aussi hallucinants. Ils disposent également d’un document inédit : le compte-rendu du premier conseil des ministres “restreint” inaugurant la “cohabitation”, le 2 avril 1993. Cette réunion ne sera pas seulement le moment où la droite nouvellement élue apportera son soutien à l’intervention entreprise sous la gauche depuis 1990. On peut la voir aussi comme une “conférence de Wannsee”, où se décidera la mise en place des moyens nécessaires au génocide.

Le tour de table commence par François Léotard, ministre de la Défense, qui présente une situation militaire « redoutable », appelant implicitement des renforts. Juppé, alors aux Affaires étrangères, est catégorique : « Nous ne pouvons pas partir », affirme-t-il, tout en ayant conscience que « si nous renforçons » – la décision qui sera prise –, « nous nous enfonçons dans ce dossier ». Michel Roussin, le gendarme de la DGSE promu ministre de la Coopération – après avoir été l’adjoint de Chirac à l’Hôtel de Ville –, prévient qu’il va falloir approvisionner en armes et en munitions. Indépendamment des questions budgétaires, prend-il soin de préciser. « Nous avons déjà beaucoup de dettes vis-à-vis du ministère de la Défense. Mais le ministère de la Coopération doit participer plus activement à ce dossier. »

On a vu comment en langage militaire, un génocide peut s’appeler une « opération spéciale ». On voit ici comment, en langage administratif, il ne s’agit que d’un « dossier ».

Efficace, Mitterrand s’empare aussitôt de cette demande budgétaire, pour y répondre affirmativement : « Cela se passera sûrement comme cela », dit-il, très sûr de lui, préjugeant de l’opinion à venir, tout en renvoyant prudemment la responsabilité : « car cela dépend de monsieur le Premier ministre », qu’il interroge : « Monsieur le Premier ministre ? »
« Le statu quo n’est pas tenable », commence Balladur, comme pour justifier par avance de sa décision de rompre ce « statu quo » en engageant une politique offensive. « Nos forces sont trop faibles. Nous devons être davantage présents. » Il propose d’envoyer d’emblée mille hommes de plus. « Il faut apporter des moyens supplémentaires à nos forces », insiste-t-il.
Où est la “colombe” pour qui l’objectif « clair » aurait été « un dé-sengagement progressif de la France » « trop engagée du côté du gouvernement hutu », ainsi que l’ancien premier ministre se présente aujourd’hui à nos auteurs ?

Mitterrand clôture ce conseil martial en expliquant qu’il se sent obligé de déroger à son principe de non intervention dans les affaires intérieures, « car il y a le problème tutsi ». La preuve de l’internationalisation du conflit étant de ce fait toute trouvée : « Le président [de l’Ouganda] Museweni est lui-même apparenté tutsi. » « On doit faire comme vous l’avez souhaité, Monsieur le Premier ministre », conclut humblement le Président après avoir fourni cette pauvre justification de la décision de mettre en branle le processus génocidaire, en ce mois d’avril 1993. Un an avant le “génocide d’avril”, la décision était ainsi prise de fournir, sans limite budgétaire, en armes et en munitions, autant qu’il le faudrait à l’armée qui projetait sans ambiguïté ce crime à venir.

Pour resituer le contexte, rappelons que quelque temps plus tôt, lors d’une tournée au Rwanda, le dernier ministre de la Coopération, le socialiste Marcel Debarge, devait encourager les Dami à poursuivre la lutte « anti-terroriste » – pour annuler l’instruction précédente du général Varret. De même, celui-ci se verra retirer toute autorité sur les Dami après leur avoir signifié « sa détermination à sanctionner tout manquement », que des associations de défense des droits de l’homme avaient pu dénoncer. Comme Varret aura l’ocasion d’en témoigner devant la Mission d’information parlementaire, Marcel Debarge lui fera savoir alors que « ses instructions n’étaient pas les bonnes ». Au contraire, il s’agissait donc d’encourager les “manquements”…
Varret agissait à la demande du précédent Ministre de la coopération, Edwige Avice, elle même aussitôt démise, et remplacée par Debarge. En même temps s’instituait le COS. L’amiral Lanxade passait chef d’état-major des armées. Quesnot prenait la place de Lanxade auprès de Mitterrand, et Huchon quittait l’Élysée pour prendre celle de Varret, chef de la Mission militaire de coopération.

À l’occasion d’un second voyage au Rwanda, Debarge se signalera aussi pour son soutien au CDR (le parti génocidaire), qu’il encouragera à créer des fractions “power” dans tous les partis, ainsi qu’il fut fait, en application de ses précieux conseils.

Aussi mal informés qu’ils aient pu être, les participants d’un tel « Conseil restreint » pouvaient avoir vu alors Jean Carbonare apporter son témoignage au journal télévisé de Bruno Masure le 24 janvier 1993, et prévenir de la nécessité urgente de changer de politique si l’on voulait éviter le génocide à venir.

On ne comprend pas bien comment Périès et Servenay ont pu voir là « d’un côté un Président décidé à respecter la règle de l’intervention française » – alors qu’au contraire Mitterrand se croit obligé de justifier, médiocrement, de pourquoi il fait exception à cette règle, Museveni étant “apparenté tutsi”… ; et « de l’autre un gouvernement qui veut sortir du “piège rwandais” » – alors que, tout au contraire, dès ce premier « Conseil restreint » de la “cohabitation” consacré au Rwanda, on ne voit que les ministres et le premier ministre surenchérir à qui sera plus va-t-en-guerre. Ceci dans le contexte de montée des tensions connu de tous.

Exonérant un peu vite le Premier ministre, nos auteurs permettent à celui-ci d’exonérer à son tour Mitterrand, avec lequel il trouvait « toujours une solution ». Aucun « clivage » entre lui et le patron du COS. Non, ce serait « son entourage » qui poussait Mitterrand à intervenir. Le « clivage » aurait été entre lui, Balladur, et « certains milieux, soit des milieux avec ce que veut dire le terme milieu ».

Cet ancien Premier ministre, présumé responsable de crime contre l’humanité, voudrait distraire le public avec une telle fantaisie. Après les « boîtes noires » de Barril et de Smith, le « milieu » de Balladur pourra figurer en bonne place dans la liste des « leurres » proposés pour escamoter la responsabilité de l’État qu’il gouvernait alors. Lors de son audition devant la mission parlementaire, avec Juppé et Léotard, il n’avait pas hésité à proposer de façon fracassante les “preuves” de la responsabilité de Paul Kagamé et des Américains dans l’attentat du 6 avril. Les rapporteurs oseront relever que ces messieurs avaient singulièrement manqué de sérieux dans la circonstance, en ne fournissant pas le moindre élément à l’appui de leurs énormes accusations.

Encore un peu et l’ensemble de l’affaire pourra être attribué à Fantomas.
Nos auteurs relatent le navrant ballet international pour surtout ne pas empêcher le génocide – et d’abord ne pas le reconnaître. Précis, ils rendent à Jean-Paul II l’hommage d’avoir été le premier à dire “génocide”, le 27 avril, suivi de Boutros Boutros Ghali, le 4 mai, qui enregistrait avec un certain retard l’information déjà donnée par le Vatican. Il faudra attendre encore quelque temps, le 16 mai, pour que Jean-Hervé Bradol, de MSF, se résigne à « pousser un peu la machine en terme de médiatisation », selon les termes d’un Rapport interne de MSF que nos auteurs auront eu l’autorisation de citer.

En attendant ce 16 mai, pendant près d’un mois et demi, MSF aura assisté au génocide en silence, Bradol ayant signé dès le départ un accord avec la Croix Rouge, excluant toute « déclaration politique sur les Tutsi et les Hutu ». Le 8 mai, pour l’assemblée générale de MSF-Belgique, Réginald Moreels ne pourra remettre son “rapport moral”. « Ce que j’ai vu dépasse ce que je pourrais raconter », dit-il en larmes.

Au Conseil des ministres “restreint” du 13 avril 1994, quelqu’un au moins semble avoir compris. C’est François Mitterrand, qui résume placidement : « On voit bien de quelle manière cet attentat meurtrier a donné le signal du déclenchement du massacre collectif. » Un « massacre collectif », au singulier : exactement le phénomène de la “machine à tuer” abondamment décrit. « Les massacres vont s’étendre ? » demande-t-il au chef d’état-major. Et Lanxade de répondre : « Ils sont déjà considérables. » Ajoutant sans rire : « Maintenant ce sont les Tutsis qui massacreront les Hutu dans Kigali », affirmant au futur le “deuxième génocide”, dans le plus pur style de “l’accusation en miroir”.

Incroyablement violent, Michel Roussin, ministre de la Coopération, et à ce titre patron des soldats engagés sur le terrain – encore officiellement ce 13 avril –, intervient : « Nous sommes dans une situation où les comptes vont se régler sur place. » Où il faut comprendre qu’à ce niveau de gendarmerie on peut confondre un génocide avec un “règlement de compte”…

Lanxade ayant annoncé par avance la chute de Kigali, Mitterrand réfléchit : « Il serait quand même étonnant que le gouvernement d’Habyarimana (sic) ne trouve pas un endroit sûr dans le pays où il puisse tenir quelque temps. » On aura peut-être oublié d’aviser l’Élysée de l’assassinat du premier ministre du “gouvernement d’Habyarimana” – comme de la création du GIR dans les murs de l’ambassade de France…

Ce jour-là, Juppé et Mitterrand se diront favorables à une “suspension” de la Minuar, l’intervention onusienne originellement destinée à empêcher le génocide. Ils se disent en accord avec les Belges sur ce point. C’est pourtant trois jours plus tard que l’assassinat de dix casques bleus poussera Bruxelles à retirer son contingent.

Pendant ce temps, c’est MSF qui décrochera le pompon de la mauvaise foi. Après avoir passé un mois dans l’enfer de Kigali, Jean-Hervé Bradol n’est pas décidé à parler. « On avait une prévention à parler de génocide », raconte Philippe Biberson. « Les premiers à en parler sont les Belges [en l’occurrence, Réginald Moreels de MSF-Belgique, comme on a vu] » « À Paris, on se prend la tête là-dessus. » Suprême hypocrisie, après avoir assisté plus d’un mois au développement du massacre systématique : « On commence à y voir clair : il y a une opération planifiée pour exterminer les Tutsi en tant que tels. » « On commence à entrer en contact avec des chercheurs[…], à lire des ouvrages. » C’est méritoire, mais peut-être un peu déplacé quand on sait que les morts tombent alors au rythme de 10 000 par jour. Et que les french doctors sont aux premières loges.

Le 10 mai, Mitterrand ose dire à la télévision : « Nous ne sommes pas destinés à faire la guerre partout […]. Nos soldats ne peuvent pas être les arbitres internationaux des passions qui, aujourd’hui, bouleversent tant de pays. » Pour un peu, il ne saurait situer le Rwanda sur une carte.
Sans se résoudre à parler de génocide, le 16 mai, MSF réagit enfin : Jean-Hervé Bradol révèle sur TF1 qu’il ne s’agit pas de « tribus en train de se massacrer ». Mieux, il dit tout ce qu’il y a à savoir : « Les gens qui massacrent aujourd’hui, qui mettent en œuvre cette politique planifiée et systématique d’extermination sont financés, entraînés et armés par la France. » Patrick Poivre d’Arvor lui aura consacré six-sept minutes, sans images, en ouverture de journal. Un traitement exceptionnel pour un aveu fracassant bien que tardif.

Lorsque Bruno Delaye propose deux jours plus tard à la délégation de MSF de rencontrer Mitterrand, Philippe Biberson estimera que c’était inutile… L’irresponsabilité, ou plus exactement la conscience morale auto-limitée, restera la posture des french doctors de bout en bout, à tel point qu’après avoir examiné les frasques de Bernard Kouchner, les palinodies vertueuses de Bradol laissent un goût amer de demi-vérité. Trop peu, trop tard.
Extraordinairement cynique, Bruno Delaye : « 500 000 morts de plus, ça ne change pas l’équilibre du monde, ça change peut-être le cours du café »…
Le 12 juin, c’est Alain Juppé qui reçoit la délégation de MSF au Quai d’Orsay. Comme pris la main dans le pot de confiture, il se débat lamentablement : « En ce qui concerne mes services, je peux vous dire que depuis fin mai il n’y a certainement plus aucune livraison d’armes au régime Habyarimana ». Lui aussi ne semble pas s’être encore avisé de la mort d’Habyarimana et du coup d’État du GIR conduit par Bagosora avec le soutien de l’ambassadeur Marlaud et du lieutenant-colonel Maurin. Ni même que des livraisons d’armes par “ses” services jusqu’à fin mai, constituent un soutien caractérisé au régime génocidaire… S’il peut garantir l’inaction de ses services depuis douze jours – bien après qu’il a lui même officiellement reconnu le fait du génocide –, il n’hésite pas à dénoncer Mitterrand : « Ce qui peut se passer là-bas [à l’Élysée], moi je n’en sais rien », avoue le ministre des Affaires étrangères.
Le 14 juin, le même Mitterrand, dont Juppé suggérait qu’il pouvait bien être encore en train d’organiser les livraisons d’armes clandestines aux forces génocidaires, reçoit à son tour la délégation des french doctors. Ils ont droit au grand jeu. L’acteur consommé prend la parole : « C’est une bande d’assassins ». Pour un peu, il témoignerait à charge : « J’ai eu Agathe Habyarimana à la maison. C’est une folle qui voulait appeler à la continuation du génocide sur les radios périphériques françaises. » Il lui aura peut-être expliqué que RTL n’était pas la même chose que RTLM... « Maintenant, on en a marre, on va intervenir », conclut le vieux Président plein d’une soudaine énergie, deux mois et demi après le début du génocide, à l’heure où celui-ci est quasiment achevé. « On va essayer de mettre de l’ordre dans tout ça et de sauver des gens ».

Le drame approche de sa fin. Reste l’épisode de la “zone humanitaire sûre”, au cœur de laquelle, à Bisesero, les derniers résistants tutsi seront liquidés durant les premiers jours de l’intervention française de Turquoise. Critiquée depuis l’origine pour avoir abrité les troupes génocidaires en déroute, et facilité leur installation dans des camps de réfugiés au Zaïre, l’opération Turquoise est particulièrement sur la sellette depuis que l’on a recueilli des témoignages de rescapés dénonçant l’intervention de militaires français aux côtés de miliciens génocidaires pour débusquer les derniers Tutsi dans les montagnes de Bisesero.

Diffusés, en partie, lors de la Commission d’enquête citoyenne, en mars 2004, ces témoignages seront reproduits dans le rapport de celle-ci. D’autres témoignages mettant également en cause le comportement des troupes de Turquoise dans la si mal nommée “zone humanitaire sûre”, conduiront aux plaintes instruites devant le Tribunal des forces armées de Paris. Patrick de Saint-Éxupéry et d’autres journalistes témoigneront aussi de ces débuts de l’opération Turquoise où ils assisteront à des manœuvres incohérentes des troupes françaises, laissant s’accomplir les derniers massacres sans lever un petit doigt.

Un autre témoignage précieux recueilli dans Une guerre noire est celui de Jacques Martin-Berne, colonel à la retraite. Il était à l’époque à l’état-major de la Force d’action rapide, heureux bénéficiaire d’une conférence hebdomadaire faisant un tour d’horizon des problèmes planétaires. Il se souvient que dès février-mars l’inquiétude montait quant à la “poudrière” rwandaise. Chargé fin juin de la coordination de l’intervention “rapide” de Turquoise, il en conserve de l’amertume : « On n’a pas sauvé les Tutsi […] Nous sommes arrivés trop tard. […] Voulait-on faire massacrer tous les Tutsi ? […] Je pense que nous avons été manipulés par le pouvoir politique. Tout le monde savait fin avril que c’était un génocide. […] Pourquoi a-t-on attendu la fin du mois de juin ? Le pouvoir politique a caché quelque chose et on n’a pas voulu le dire. »

Un autre des militaires qui accepteront de recevoir nos auteurs sera le général Lafourcade, patron de cette opération Turquoise. Il plaide sa totale ignorance de la situation avant d’arriver : « Il y avait eu des reconnaissances de Mirage IV mais, avec les nuages, on ne voyait rien. » Il ajoute : « Cela prouve que l’on n’avait plus grand monde au Rwanda, nulle part. À part ceux qui étaient enfermés à Kigali. » Périès et Servenay relèvent l’aveu. Mais c’est pour mieux le démentir : « Tous les officiers rwandais que nous avons rencontré – des FAR ou du FPR – ont eu la même réponse : ils n’ont pas vu de Français à Kigali pendant le génocide », affirment nos enquêteurs. Et dans le reste du Rwanda ? La question ne sera pas posée.

Quant à une éventuelle présence « à Kigali », nos auteurs réservent la possibilité qu’il y ait eu des « sonnettes » – soit des « agents dormants », « capables de rester des jours, voire des semaines immobiles ». Prolongeant cette hypothèse, ils suggèrent : « Si des “sonnettes” ne sont pas des troupes régulières, peut-être s’agit-il de mercenaires ? » « L’hypothèse n’est pas si incongrue », insistent-ils. Ils appellent à la rescousse le témoignage du général Lafourcade : « C’est possible », dit celui-ci. Pour nourrir cette hypothèse, Lafourcade se souvient que, lorsqu’il avait été amené à refuser des armes à des représentants des FAR, ceux-ci, mécontents, menaçaient de demander « au capitaine Barril ».

Si ce témoignage est accablant pour Barril, et si ce dernier répond bien au qualificatif de “mercenaire”, on peine à voir, en particulier au Rwanda, ce qui aura distingué l’action de l’ancien gendarme de l’Élysée de celle d’autres coopérants militaires français, qu’il n’aura fait que renforcer. On ne lui prête pas, en tout cas, le profil de la “sonnette”, « capable de rester des jours, voire des semaines, immobile »… On se souvient que ce “mercenaire” se vante d’avoir hissé le drapeau sur l’ambassade de France, où il dit avoir résidé. Pendant le génocide.

Il n’est pas sûr que Périès et Servenay soient ainsi parvenus à écarter la question d’une présence militaire française alors. Rappelons que le général Dallaire a déclaré avoir vu « plein » de militaires français à l’état-major, et en particulier dans la Garde présidentielle, « tout le long » du génocide – dans une interview à Daniel Mermet diffusée sur France inter en février 2004. Il est néanmoins bien possible que cette présence ait été discrète à Kigali où, dès le 6 avril, les dizaines de coopérants militaires – encore officiellement présents en contradiction avec l’esprit des accords d’Arusha – sont cantonés à leur résidence au camp de Kanombe – ainsi que c’est spécifié dans les annexes du rapport parlementaire. La date du départ officiel de ces “AMT” est elle-même débattue. On aura pu relever que leur patron, le colonel Cussac, a obtenu du Conseil d’État le réglement de ses indemnités de résidence à Kigali pour la période même du génocide…

Et qu’en est-il des Dami, dont on sait qu’ils vivaient au sein des troupes rwandaises, immergés dans le pays – ainsi que l’expliquera le général Varret aux députés ? De trop nombreux témoignages de rescapés évoquent cette présence de militaires français sur le terrain “tout le long”, pour que cette “hypothèse”, moins “incongrue” que scandaleuse, puisse être ainsi écartée sans plus d’examen.

Nos auteurs auront peut-être entendu parler de ces militaires français capturés par le FPR au cours des opérations, dont Jean-Christophe Ruffin, alors « conseiller politique » du Ministre de la défense, viendra négocier la restitution avant le déploiement de Turquoise. Le fait sera évoqué en marge de l’audition de Ruffin devant la Commission d’enquête citoyenne. Il était déjà mentionné par Braeckman dans son livre, dès 1994. Qu’en est-il de ces soldats pris alors aux côtés des FAR ?

Constatons simplement que Périès et Servenay glissent un peu vite sur ces questions. Pourtant, reconnaissons-leur d’avoir collectionné des “perles”, particulièrement au long de leurs entretiens avec des militaires. Ainsi Lafourcade : « Ma première proposition […] est de couper le pays en deux ». « Et puis, on négocie avec le FPR un cessez le feu. » Position maximaliste alors, celle que Kouchner avait tenté d’imposer sans succès peu avant. Celle que l’on attribue à Mitterrand et que Balladur aurait contrecarré en décidant d’une opération Turquoise limitée à la « Zone humanitaire sûre » que Lafourcade était chargé de diriger. Tout au contraire de cette version officielle, le commandant en chef de cette opération « humanitaire » nous dit maintenant qu’il envisageait d’abord une action offensive.

Ce que confirme le colonel Rosier responsable, lui, du COS. Rappelons qu’il s’agissait des troupes spéciales sous chaîne commandement réduite qui obéissaient directement au Président et au chef d’état-major, pour des opérations exclusivement secrètes, “spéciales”. « Courant mai », il avait étudié « la possibilité de la mise en place d’un détachement du COS à Kigali ». D’humeur toujours belliqueuse, le 4 juillet 1994 il déclarait encore à des journalistes : « Le FPR va être surpris, car Gikongoro ne sera pas un Dien Bien Phu, mais plutôt un Austerlitz. »

Vient l’examen de Bisesero. « D’emblée », nos auteurs annoncent qu’ils vont « décevoir », et proposent pour commencer une estimation globale du nombre de rescapés encore présents sur les collines alors – 3 000 dont 800 seront sauvés. On discuterait ainsi du sort de 2 400 personnes. On sait que les Tutsi s’étaient réfugiés là dès le début du génocide par dizaines de milliers – et qu’ils résisteront héroïquement, pendant trois mois, aux tentatives répétées des assassins. Combien en restait-il au début de Turquoise ? La seule “estimation” que l’on connaisse sera donnée par les montagnes de cadavres que l’on retrouvera après les premiers passages des soldats de Turquoise. Il semble que l’on ait oublié de les dénombrer.

“D’emblée”, Périès et Servenay formulent ainsi leur question : « L’inaction des troupes françaises » pendant les trois premiers jours de Turquoise « est-elle volontaire ou non ? » Nos auteurs ne semblent pas avoir compris que ce qui est reproché par les rescapés, c’est au contraire “l’action” des soldats du COS. Rappelons que l’amiral Lanxade a expliqué aux députés que « les premiers jours » Turquoise dépendait du Commandement des opérations spéciales, précisant qu’il ne remettra qu’ensuite les pouvoirs au général Lafourcade.

À la recherche d’une vérité “autorisée”, Périès et Servenay ne prennent pas en compte les voix des rescapés. Ils veulent bien entendre le journaliste, Patrick de Saint-Éxupéry, mais c’est pour relever dans son récit « une erreur » – il n’aurait pas bien repéré la chaîne hiérarchique : s’il a cru que le capitaine Marin Gillier avait autorité sur le lieutenant-colonel Duval, ce serait faux, chacun de ces hommes ayant autorité sur « deux zones distinctes ». Notons que cette “erreur” peut sembler légère, et de peu de conséquence relativement au récit détaillé et accablant qu’on peut lire dans L’inavouable.
Nos auteurs en profitent pour balayer l’ensemble du dossier d’un revers de la main, et nous proposent la version presque drôle que leur donnent les autorités. Marin Gillier « pensait avoir affaire à des troupes infiltrées du FPR » – et non à des rescapés. C’est la forme même de l’accusation contre “l’ennemi intérieur” qui est acceptée ici comme “justification”. Tout le génocide sera développé autour de cet artifice : il fallait débusquer les “infiltrés”, les Tutsi sur “les arrières” constituant dans leur ensemble la “cinquième colonne du FPR”. Les rescapés de Bisesero seront effectivement traités comme des “infiltrés du FPR” par les troupes du COS accompagnée de leurs miliciens à machettes.

Duval et Saint-Éxupéry tenteront alors de faire bouger la hiérarchie ? Périès et Servenay recueillent les témoignages du colonel Rosier et du général Lafourcade qui disent ne jamais avoir été alertés. « C’est parole contre parole », concluent-ils. Au passage, Rosier n’hésite pas à renvoyer la responsabilité sur Duval dont il était, indiscutablement, le supérieur hiérarchique. « Je pense qu’il a fait une connerie qu’il voulait cacher […]. Peu importe. »
Nos auteurs oublient de relever l’incohérence de Rosier : « une connerie » aurait été commise telle que la mission officielle de protection des derniers Tutsi aurait pu être criminellement négligée, sans que cela “importe” ? Et il ose énoncer une accusation aussi grave comme une opinion personnelle – « je pense », dit-il. Entre-temps, il aura omis, lui, de faire part de ses pensées à la mission parlementaire, pour la réserver, douze ans après les faits, en février 2006, à nos journalistes.

Périès et Servenay reprendront aussi les déclarations que leur fait le général Lafourcade, un peu facilement, suggérant que celui-ci fournirait « la clef » de lecture de cet épisode. Le patron de Turquoise renvoie, lui, la faute sur celui qui dirigeait le COS sur le terrain, Rosier. Celui-ci ne lui aurait « pas rendu compte » du fait qu’il y avait des réfugiés à sauver dans les montagnes de Bisesero… Le général ose alors une contrevérité que nos auteurs omettent de relever : « Même lorsque François Léotard est venu le 28, il n’en a jamais été question. »

Or, de cette visite de Léotard jusqu’aux avant-postes de Turquoise, à quelques kilomètres de là où survivaient encore de nombreux rescapés, on dispose déjà du compte-rendu qui a pu en être donné par Alison des Forges, dans Aucun témoin ne doit survivre. Alors que Lafourcade et Rosier prétendent avoir été victimes d’un “malentendu”, à cette date les journalistes, dont l’envoyé spécial du New York Times, en savaient plus. Ce dernier interpelle le ministre avant qu’il ne reprenne son hélicoptère : « Que comptez-vous faire pour Bisesero ? » Ayant d’abord considéré qu’« on n’a pas d’hommes pour ça », Léotard corrige le tir, et demande qu’une patrouille soit envoyée. Celle-ci partira avec retard, le lendemain, pour constater la présence de nombreux réfugiés, et ne reviendra que trois jours plus tard pour découvrir les montagnes de cadavres de ceux-là mêmes qui étaient encore sauvables trois jours plus tôt. Négligence ?

Lafourcade dit n’avoir “rien su” avant le 30 juin. Nos auteurs ont ici l’occasion de rappeler que, sur les ondes de RFI, on pouvait entendre dès le 28 ce dialogue entre un rescapé et le lieutenant-colonel Duval : « – Emmenez-nous. » « – Je ne peux pas », répond Duval.

C’est avec leur coutumière “mansuétude” que nos auteurs osent conclure : « Seule certitude : il y a eu quelques dysfonctionnements au sein de la chaîne hiérarchique du COS sur le renseignement et une vérité occultée. » On aurait aimé qu’ils nous en disent plus sur cette dernière. Quant à leur “certitude”, ils ne font que paraphraser ce que leur aura dit Lafourcade : « Il y eu un malentendu au niveau du COS, de l’unité qui a eu le renseignement. » Parole de général comme vérité d’évangile…

On approche de la conclusion. Que reste-t-il à examiner ? « Au moins aussi grave » pour nos auteurs que les accusations sur la participation de l’armée française à la liquidation des derniers rescapés de Bisesero qu’ils auront évité de reprendre, le fait d’avoir laissé Radio Mille Collines continuer à émettre à partir de la “zone humanitaire sûre”.

Le général Hoggard “témoigne” à son tour : « Une fois mon équipe du CRAP a failli attraper une camionnette et l’émetteur, mais ils sont arrivés trop tard. C’est un échec, ce n’est pas faute d’avoir essayé. »

Lafourcade le dément : « Trois à quatre jours » après son arrivée, les émetteurs de la radio sont repérés, « à l’aide de goniomètres ». Parvenu à « la localiser », Lafourcade demande l’autorisation de « monter une opération spéciale » pour “la” neutraliser. « Cela m’a été refusé par l’état-major des armées », affirme-t-il. La “faute”, inexistante selon Hoggard, incomberait selon Lafourcade aux “politiques” : « Un coup comme ça, le chef d’état-major va demander au Premier ministre ou au Président : “Est-ce qu’on y va ?” ».

Ainsi voilà un premier “responsable” identifié, c’est l’amiral Lanxade, chef d’état-major des armées, “référent direct” de Lafourcade. Lanxade refuse de répondre. Mitterrand est mort. Reste Balladur, que nos auteurs interrogent sur ce point : il n’en a pas gardé mémoire, mais veut bien assumer la décision prise alors de ne rien faire. « C’était tout-à-fait conforme à ce que je souhaitais », dit-il. « J’avais donné instruction de ne pas se laisser emporter dans des opérations de guerre » – feignant de considérer que pour arrêter le fonctionnement de ces émetteurs identifiés, il n’y aurait eu d’autre recours que de les “bombarder”, alors qu’il n’était bien sûr question que d’une simple opération de police.

Adepte forcené de la contrevérité, Édourd Balladur conclut l’entretien en philosophe : « Vous savez, la politique, c’est le choix du moindre inconvénient ». Plutôt que d’arrêter quelques propagandistes génocidaires, plutôt continuer de diffuser les appels au meurtre de Radio Mille Collines… « Il fallait faire notre devoir moral » ajoute-t-il. Qu’entend-il par là ? « Nous nous étions laissés embourber dans cette affaire rwandaise depuis des années et des années », sous-entendu : solidairement avec ce que ces messieurs appellaient encore “le régime Habyarimana”. « Le drame ayant éclaté », c’est bien là qu’il fallait « faire son devoir moral » – et là, il faut bien comprendre : ne pas abandonner ses alliés dans la difficulté. Ainsi comprenait-il « le devoir moral ».

« Nous n’étions pas en mesure de faire davantage [comprendre : pour les alliés Hutu Power] ». « Nous sommes allés à la limite de nos possibilités ». En effet.

Dernière question : pourquoi les soldats de Turquoise ont-ils omis de procéder à l’arrestation des responsables du gouvernement génocidaire, alors que le crime imprescriptible de génocide était alors reconnu par l’ONU comme par le Pape ? À ce sujet aussi, nos auteurs recueillent sans sourciller les plus invraisemblables justifications que leur fournissent les responsables militaires. « On n’avait pas les moyens de le faire », répète Lafourcade.
Particulièrement gentils, nos auteurs comprennent qu’il s’agissait-là comme dans l’ensemble de l’opération Turquoise de « ne pas insulter l’avenir ». Autrement dit : ne pas arrêter les responsables du génocide évitait à l’armée française de se voir aussitôt dénoncée pour sa propre participation au génocide…

Extrêmement gentils, ils laissent le colonel Hoggard leur fournir le plus extravagant alibi : s’il n’a pas procédé à l’arrestation des génocidaires, ce serait parce qu’il n’avait « pas envie qu’une affaire comme celle des dix Casques bleus belges nous arrive ». Les limites de la décence sont parfois pulvérisées. Juste après, le même reconnaît avoir été face au Président et au Premier ministre du régime génocidaire qui quémandaient son aide. Mais, encore une fois, c’est à la responsabilité politique qu’il renvoie : « Si on avait eu le mandat de les arrêter, on l’aurait fait. » « Ça ne me posait aucun problème », croit-il utile d’ajouter.

L’heure de la conclusion est arrivée. Périès et Servenay posent la question « qui tue » : « La France fut-elle vraiment impliquée, et si oui à quel degré ? » « D’ailleurs “impliquée” est-il le mot juste ? », se demandent-ils. Ils finissent par convenir néanmoins que, même dans le contexte doctrinal de la “guerre révolutionnaire”, l’institution de la « machine à tuer ne peut s’expliquer sans l’apparition d’un projet politique spécifique » qu’ils attribuent à « des opérateurs politiques et militaires ».

De “quand” daterait ce “projet” ? Nos auteurs considèrent que les pièces qu’ils versent au dossier sont insuffisantes pour “conclure”. Ils se rassurent en s’appuyant sur un propos de Raul Hilberg, le spécialiste de « la destruction des Juifs d’Europe », où celui-ci considère que cette question serait “insoluble”. L’expert de la Shoah propose alors une explication invraisemblablement mécaniste : « Les bureaucraties sont mues par une sorte de structure latente : chaque décision en entraîne une autre, puis une autre, et ainsi de suite, même s’il n’est pas possible de prévoir l’étape suivante ». La déresponsabilisation totale de l’État contenue dans cette vision semble convenir à nos auteurs.

Les génocides, selon cette citation de Hilberg, seraient des mécaniques incontrôlées où la seule question serait de situer « le point de non retour », le moment à partir duquel « tant de massacres ayant été commis » qu’il n’est « plus possible d’enrayer la machine ». Mais le moindre des responsables de “la destruction des Juifs d’Europe” manifesta-t-il jamais la moindre intention “d’enrayer la machine” ? Et quel est donc ce “mécanisme” qui aurait obligé les nazis à exterminer en catastrophe 400 000 juifs de Hongrie, à la veille de leur défaite ? De quoi parle Hilberg ?

Néanmoins nos auteurs sont plus affirmatifs : ils disposent à ce sujet de l’agenda de Théoneste Bagosora, dont l’examen leur permet de conclure qu’il est « certain que le premier trimestre 1993 marquerait ce “point de non retour” ». Jusque-là on considérait que le “franchissement du Rubicon” pouvait avoir eu lieu un peu plus tard, au mois d’août, lors de l’adoption des accords d’Arusha, quand Bagosora aurait déclaré « préparer l’apocalypse ». Au vu du « conseil restreint » du 2 avril 1993, on peut désormais dater de ce jour la décision budgétaire d’équiper l’armée du crime. Mais Périès et Servenay résistent là aussi à conclure : « Faut-il vraiment s’acharner à trouver un ordre écrit du “cerveau” du génocide des Tutsi ? »
Ils rappellent Hilberg au secours : le crime serait ainsi le produit de la rencontre entre la « bureaucratie », « une structure organisationnelle », et « un groupe d’hommes » qui se disent à un moment que « l’histoire de leur nation n’a qu’un sens : celui de la terreur comme mode de résolution du conflit ». Remarquons au passage que ce raisonnement exclu par avance l’hypothèse d’une responsabilité française. Ceux qui décident ainsi pour « leur nation », ce sont bien évidemment des Rwandais, tel Bagosora dont on scrute l’agenda.

On peut s’inquiéter de la phrase suivante, où nos auteurs se risquent à de lourdes prédictions : « Cette fascination de la terreur, en tant qu’outil de contrôle des populations, devrait connaître de nouvelles perspectives dans les guerres futures. » Et l’on ne peut qu’espérer que Périès et Servenay soient en train de dire n’importe quoi, là comme sur d’autres points. Par exemple, lorsqu’ils prétendent, pour finir, tirer « les leçons politiques » de leur travail.
Oubliant un instant le “leurre” constitué par Bagosora, et tirant effectivement les conclusions de ce qu’ils ont observé quant à l’engagement français, nos auteurs conviennent qu’« à bien suivre le fil, on constate que les décisions à propos de l’affaire rwandaise se seront prises parmi un groupe d’hommes très réduit, pas plus de vingt-cinq, au sommet de l’État ». Ils confirment même la « forte domination de l’Élysée » dans ce groupe décisionnel, déjà pointée par la plupart des observateurs. Mais « si ces [vingt-cinq] hommes ont été, à l’évidence, impliqués dans le processus politique qui conduisit au génocide, la question reste ouverte de l’ampleur de cette implication, donc, de leur responsabilité ». Ainsi, serait « ouverte » la question de la « responsabilité » y compris au sommet de l’État.
Le problème serait qu’il manque une instance pour évaluer ces responsabilités. « Une mission d’information semble bien légère par rapport à l’ampleur du désastre ». L’hypothèse d’une comparution devant le Tribunal d’Arusha, chargé de juger les principaux responsables du génocide, n’est pas envisagée. L’appel implicite à une commission d’enquête parlementaire, moins « légère » qu’une mission d’information, reste néanmoins une bonne idée qu’il n’est pas interdit de reprendre.

Examinant méthodiquement l’échelle des responsabilités françaises, nos auteurs descendent dans la hiérarchie et se penchent sur le cas des « quelques centaines de personnes », « appartenant à l’armée, à la diplomatie et à la coopération ». « À défaut d’être impliqués », ceux-là ne peuvent pas dire qu’ils ne savaient pas : « eux sont les initiés ». « Ils ont vu, ils ont compris, et ils n’ont rien pu faire. » Ne pouvaient-ils donc dénoncer ce qu’ils savaient ? Refuser d’obéir ? Ou, au moins retrospectivement, participer à l’établissement de la vérité ? Non, ceux-là sont réduits à conserver « une profonde blessure à l’âme » aux yeux de Périès et de Servenay. Souhaitent-ils mettre en balance les « blessures à l’âme » des fonctionnaires complices de l’exécution d’un génocide avec les blessures infligées aux corps des innombrables victimes ? L’indécence de leur conclusion ne semble même pas les effleurer.

Enfin, est examiné le cas des « hommes de terrain ». Ceux-ci porteraient la charge d’avoir « tenté de mettre en œuvre cette absurde politique de neutralité », en obéissant aux ordres qu’on leur donnait. Nos auteurs oublient encore ici que ce n’est pas tant la « neutralité » de l’intervention française qui est dénoncée, mais au contraire sa partialité en faveur du projet criminel – un fait qu’ils ont pourtant suffisamment instruit en près de 400 pages. Ils reconnaissent bien là, pourtant, que « les actes et les gestes » de ces « hommes de terrain » « se sont trouvés en contradiction complète avec tous nos principes moraux et politiques ». Alors ? Périès et Servenay nous assurent que ceux-là « ne s’en sont pas sortis indemnes ». Peut-on demander là aussi une pensée pour ceux qui ne s’en sont pas “sortis indemnes”, dans les fosses communes du Rwanda supplicié ? Ou bien faut-il en appeler aux témoignages des rescapés, aux femmes violées, aux amputés, à ceux qui ont été défigurés – et à tous ceux qui ont perdu tout ou partie de leurs familles ?

Les auteurs d’Une guerre noire veulent bien admettre que la responsabilité de ces exécutants puisse être « aussi » en cause, « mais à une toute autre échelle ». Il n’est pas certain que l’aptitude à prendre des mesures sur une telle échelle des responsabilités soit le point fort de ces messieurs, ainsi qu’on a pu le voir à répétition au long de cet ouvrage, et ainsi qu’on le vérifie encore ici.

Le commandant de Saint-Quentin, présent au Rwanda au moins jusqu’au début du génocide en tant que responsable de la formation du Bataillon parachutiste basé à Kanombé, s’il est identifié pour s’être précipité sur les lieux où est tombé l’avion présidentiel, ne se sera pas seulement distingué en étant aussi le premier militaire français convoqué devant le tribunal d’Arusha, fin 2006 – à la demande de la défense du “procès des militaires” où comparait Bagosora. Grégoire de Saint-Quentin est aussi écrivain. Il est, en particulier l’auteur de Vers un retour de la guerre révolutionnaire ? paru en 1997 dans la Revue de la défense nationale.

Périès et Servenay invitent à réfléchir à « cet encombrant héritage » de la « guerre révolutionnaire », et nous alertent sur le fait que Saint-Quentin « n’est pas le seul » à souhaiter le “retour” des pratiques criminelles de l’armée française. Frémissons. Dans Guerre, subversion et révolution, paru en 1968, le colonel Trinquier prenait soin de préciser, en note de bas de page, que « dans des villes comme Paris, Lyon ou Marseille, par exemple, les districts coïncideraient avec les arrondissements », prévoyant d’appliquer les méthodes de la bataille d’Alger, y compris au cœur de nos villes. Mais ce n’est pas seulement pour nos propres os, ou ceux de nos enfants, que nous avons toutes les raisons de nous alarmer, mais bien pour ceux de tous nos frères humains qui en ont assez vu.

Les auteurs d’Une guerre noire ajoutent malheureusement un dernier paragraphe, dans lequel ils se hasardent à l’analyse politique. Ils estiment qu’on serait « à l’heure du désengagement progressif et réel [de la France] du continent africain ». Plaidant en faveur d’un « véritable partenariat stratégique » entre la France et les États africains, ils prêteraient à sourire : qu’y a-t-il d’autre qu’un « véritable partenariat stratégique » entre la France et ces États depuis le processus des indépendances ambigües qu’ils ont si bien décrit ? Que peut-on souhaiter d’autre que de « véritables » indépendances africaines, qui n’ont que trop tardé depuis un demi-siècle ?

Aujourd’hui, nos auteurs voient surgir en Afrique « d’autres forces que celles des États », « des prédateurs économiques, des groupes d’armement et autres mafias ». Que nous chante-t-on là ? Les « prédateurs économiques », au premier rang desquels figurent certainement les « groupes d’armement », mais aussi les groupes pétroliers, ou les papetiers comme Bolloré, ou encore les bétonneurs comme Bouygues, ne s’abritent-ils donc pas tous sous l’aile de l’État néo-colonial ? Et tous les fils de cet empire nommé Françafrique ne sont-ils pas rigoureusement centralisés entre les mains de la Présidence de la République, rue de l’Élysée, y compris institutionnellement, ainsi que Périès et Servenay eux-mêmes l’auront suffisamment démontré ?
Mais non, nous aurons mal compris. Ces “mafias” qui permettent de nouveau d’escamoter la responsabilité d’État, nos auteurs y voient l’expression de « ces forces extrêmement dynamiques du libéralisme anglo-saxon et du national-capitalisme chinois »…

On peine à distinguer en quoi leur vision s’écarte ici des fantasmes d’un Bernard Debré imprégnés du fameux “complexe de Fachoda”. Mieux encore, face à ces dangers, il n’y aurait d’autre rempart que… la francophonie. Et nos auteurs de se féliciter, pour mot de la fin, de ce que Paul Kagamé « s’est mis à apprendre le français ». Un million de morts ? Pourquoi pas si, à l’arrivée, on enregistre un ou deux nouveaux inscrits à l’Alliance française ? Envers et contre tout, Balzac avance…

Nos lecteurs comprendront peut-être qu’on préfère ici appeler à un peu plus de sérieux. Non seulement un million d’hommes, de femmes et d’enfants auront été horriblement victimes d’une énième exportation de la « guerre psychologique » enseignée dans les – mauvaises – écoles de la République. Mais, plus encore qu’un usage insensé de l’armée française et des fournitures militaires payées sur le budget de la Nation, c’est une volonté criminelle, articulée sur une stratégie au long cours, qui est mise à jour dans cette « enquête sur les origines du génocide rwandais ». Face à une telle monstruosité, il n’y a pas lieu de tergiverser ni de ruser avec des vérités génantes. Il faut aller jusqu’au bout de l’enquête et en tirer toutes les conclusions qui s’imposent.

Michel Sitbon est journaliste et éditeur. Fondateur de Maintenant et des éditions L’Esprit frappeur-Dagorno. Il est l’auteur d’Un génocide sur la conscience.

Mis en ligne par Michel Sitbon
 31/03/2007

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