Antoine Mugesera

Un nouvel avatar du négationnisme

Ou la tentative de réhabiliter Soeur Gertrude

Un nouvel avatar du négationnisme
Ou la tentative de réhabiliter Soeur Gertrude

Un certain Jérôme Gastaldi, de nationalité française travaillant dans le secteur des technologies de l’information, vient de publier un livre Rwanda 1994, la parole de sœur Gertrude [1]. Le sous-titre est révélateur : « Une sœur sacrifiée ? » Il s’agit de Sœur Gertrude Mukangango , ex- prieure de l’abbaye de Sovu au Rwanda, condamnée par La Cour d’assises de Bruxelles à 15 ans de prison pour crime de génocide dans le cadre d’une juridiction dite de « la compétence universelle ». Le livre cherche pour l’essentiel à réhabiliter Sœur Gertrude. Mais cette tentative n’est ni la première ni probablement la dernière en la matière. Nous rappellerons les tentatives antérieures visant à réhabiliter Sœur Gertrude, et leur échec.

L’hydre négationniste a plusieurs têtes. Vous en coupez l‘une et il en repousse d’autres. Nous allons le voir dans les pages suivantes.

Nous commencerons par rappeler quelques repères dans la vie du monastère de Sovu et de celle de sœur Gertrude, ainsi que son implication dans le génocide des Tutsi en 1994, tout comme sa condamnation ferme, pour crime contre l’humanité, en 2001. Nous n’entrerons pas dans les détails du procès puisqu’il ne s’agit pas de sa révision éventuelle. Nous dirons par contre un mot - et c’est important - sur l’autocritique des Sœurs Bénédictines de Sovu, en 2019, à-propos justement des agissements de sœur Gertrude pendant le génocide en 1994.

Notre but est d’alerter les personnes de bonne volonté pour dénoncer une autre forme de négationnisme subtile mais extrêmement dangereux qui vient de voir le jour : la réhabilitation des génocidaires par des auteurs qui, de prime abord, se présentent comme des gens de bonne volonté à la défense d’« une cause juste » alors qu’en réalité ils sont au service du négationnisme emballé dans de beaux livres édités par des maisons d’éditions aussi respectables que Les Éditions « Saint-Augustin », appartenant au monde clérical suisse.

Attention ! La vigilance s’impose.

C’est un nouveau piège destiné à attraper les bonnes âmes. Nous allons le voir dans les lignes suivantes. Puis viendra la conclusion.

Un peu d’historique

Le Monastère des Sœurs de Sovu a été fondé en 1959. C’est l’année de la chasse aux Tutsi. Ce jeune monastère abrita déjà les premiers Tutsi expulsés de leurs foyers, en 1959-1961. Il a acquis l’autonomie de gestion en 1962. La première Sœur Rwandaise, Sœur Annonciata Mutumwinka, a fait ses vœux le 1er octobre 1962 exactement. Le monastère fut dirigé par les supérieures belges jusqu’en 1993. C’est à cette date que la première Rwandaise, Sœur Gertrude dont il est question ici, est devenue la prieure de ce couvent qui comptait une trentaine de membres à cette époque.

S’agissant des massacres de 1994, ils se sont déroulés à Sovu en trois phases successives : du 21 au 23 avril ainsi que le 25 avril et le 6 mai 1994 [3]. Le 23 avril, avec l’aide du Bourgmestre, la Communauté de Sovu s’est réfugiée pour une nuit à la paroisse de Ngoma ; elle est revenue au monastère le lendemain. Mais certaines sœurs comme Sœur Benedicte Kagaju, Sœur Scholastique Mukangira et Sœur Fortunata Mukagasana étaient restées avec les réfugiés, parmi lesquels se trouvaient des membres de leur famille. En fait, six sœurs en tout y avaient des membres de famille venus, avec d’autres réfugiés, pour y chercher refuge.

Grâce à l’intervention du colonel Muvunyi, sollicitée par Mgr Gahamanyi de Butare, la communauté des Sœurs de Sovu quittera ce monastère le 1er juillet pour l’évêché de Butare et ICA. Les sœurs seront évacuées, le 3 juillet, une partie vers Murambi (Gikongoro) dans la zone dite Turquoise, et une autre partie vers le Burundi mais elle sera détournée en cours de route et massacrée à Ndago, dans les environs de la paroisse de Kibeho, le 4 juillet 1994 [4].

Sœur Gertrude et une partie des Sœurs arriveront à Goma, le 28 juillet 1994, pour s’embarquer en France via Bangui et gagner, en Belgique l’abbaye de Maredret, qui les accueille le 16 août 1994.

De sœur Gertrude Mukangango

Sœur Gertrude parle dans ce livre de sa malheureuse jeunesse. Née d’un père d’origine tutsie (p.56) [5] marié à une hutu et parvenu à obtenir la carte d’identité hutu au cours de la Première République, Sœur Gertrude héritera de son père cette double identité, l’une officielle, hutu, et l’autre, tutsi, cachée. Mais elle était officiellement considérée comme hutu et en portait la pièce d’identité. Personne ne se doutait de son origine tutsi.

Identifiée comme hutu en 1994, Sœur Gertrude avait l’oreille des autorités civiles et des miliciens génocidaires au moment des massacres de 1990-1994. Elle s’adressait facilement à ces autorités, participait à certaines de leurs réunions, leur demandait service et pouvait passer toutes les barrières où les Tutsi étaient massacrés. Pendant le génocide, sa carte d’identité hutu lui servait de passe-droit, de passe-partout incontournable.

Dans ce livre, Sœur Gertrude parle aussi de sa « vocation religieuse » acquise, faute de mieux, semble-t-il, car elle était frustrée de ne pas avoir suivi l’enseignement secondaire. Elle n’avait pu faire que « l’école familiale » (p.56) qui préparait des jeunes filles aux travaux ménagers de base, comme la cuisine et accessoirement la couture. Alors qu’elle rêvait de « sortir sa famille de sa pauvreté » (p.58), le chemin de l’école lui avait été barré. Elle passa par la voie détournée et embrassa la filière religieuse. Mais elle a toujours douté de sa vocation jusqu’à la veille même de son engagement définitif et même bien après. :

« La veille de la cérémonie, dit-elle, j’ai eu des doutes quant à la raison de mon engagement et à ma fidélité » (p.61-62).

Elle a été réconfortée par sa supérieure et a fait ses vœux définitifs. Elle a alors été envoyée en Europe pour deux formations de courte durée. C’est de retour en 1993 qu’elle a été nommée supérieure de sa communauté. Elle avoue que lorsqu’elle a exercé cette fonction, « la communauté vivait un moment bien spécial » qu’elle ne veut pas révéler « au risque de manquer au secret de [son] ordre » (p.77), dit-elle. Mais elle déclare qu’elle sentit de « la déception car l’une [de ses consœurs] se prévalait de présenter de meilleures qualités pour accéder à cette fonction » (p.77).

Sœur Gertrude admet qu’il y avait donc « lutte de pouvoir » au sein de la communauté car, «  cette fonction est malheureusement convoitée », révèle-t-elle. Elle ajoute aussi qu’elle manquait d’ « expérience », de « maturité » et de « confiance en soi ». Et que « son jeune âge, 35 ans, constituait une réelle faiblesse » (p.78).

Il y avait, en plus, au sein du monastère « une réelle opposition systématique du groupe de sœurs [qui] lui rendaient la tâche particulièrement difficile » (p.78).

Il régnait une certaine anarchie au sein du monastère et il arrivait à sœur Gertrude de téléphoner à Maredsous, au Père-abbé en fonction à cette époque pour lui « présenter sa démission » (p.78). Mais cet abbé la refusait catégoriquement.

La nouvelle prieure, n’étant pas sûre d’elle-même, essaya de diriger la communauté d’une main de fer, mais en vain : elle fut toujours contestée. Son pouvoir dictatorial desservit la communauté. A ce moment particulièrement difficile, Sœur Gertrude agissait à sa tête, sans rechercher les conseils - sauf ceux de sa complice Kizito - et encore moins le consensus de ses consœurs. Elle ne les informait même pas de toutes ses démarches auprès des autorités civiles [6].

La sœur Gertrude se vengera-t-elle, pendant le génocide, de ces sœurs qui lui avaient rendu la vie difficile ? On n’en sait rien mais une chose est sûre : Sœur Gertrude était « mère supérieure d’une communauté désunie » [7] mais elle n’abandonnera pas à proprement parler ses consœurs Tutsi.

Par contre les membres de leurs familles venus chercher refuge au monastère payeront les pots cassés : ils seront abandonnés à leur triste sort. Sœur Gertrude y jouera même un sale rôle : elle fera tout son possible pour les expulser et les exposer aux assassins. Elle en sera d’ailleurs inculpée et déclarée coupable de crimes contre l’humanité [8]. Le prononcé du jugement a été fait le 8 juin 2001 par la Cour d’assises de Bruxelles. Sœur Gertrude écopera de la prison pour une durée de 15 ans mais bénéficiera entre-temps d’une interruption de peine, le 28 décembre 2008, après plus de sept de prison ferme.

Elle vit actuellement dans l’abbaye de Maredret (Maison-Mère), un monastère de moniales bénédictines situé dans le diocèse de Namur, en Belgique. C’est là où l’a rencontrée Jérôme Gastaldi, qui se démène aujourd’hui pour sa réhabilitation.

De la première tentative de réhabilitation de Soeur Gertrude

Cette tentative de réhabilitation de Sœur Gertrude menée aujourd’hui par Jérôme Gastaldi fait suite à une première tentative lancée immédiatement après le génocide. Déjà en 1995 en effet, le Père Blanc André Comblin, mandaté par le Père-abbé Célestine Cullen, abbé président de la Congrégation bénédictine de l’Annonciation, avait entrepris les premières démarches de réhabilitation de Sœur Gertrude.

Il cherchait à ce que deux Sœurs bénédictines, Scholastique Mukangira et Marie Bernard Kayitesi, qui avaient quitté la Belgique sans autorisation de leur Supérieure Gertrude, fassent un démenti officiel concernant les informations qu’elles avaient donné à la presse belge relatives au rôle de Sœur Gertrude pendant le génocide.

Père Comblin voulait que « ces deux sœurs, [ Scholastique Mukangira et Marie Bernard Kayitesi], se rétractent quant aux soi-disant fausses accusations faites à la presse, selon lesquelles ces deux sœurs [Gertrude et Kizito] auraient trempé dans le génocide à Sovu ». Sœurs Scholastique Mukangira et Marie Bernard Kayitesi devaient se désolidariser des « rumeurs disant que Sœur Gertrude est une criminelle » [9]. Ces deux Sœurs résisteront à la pression et ne se rétracteront pas. Au contraire, elles se rebifferont, alors que le Père-abbé Cullen, leur supérieur hiérarchique, tenait à « disculper la supérieure Sœur Gertrude, l’honneur de l’institution [étant] en cause » [10].

Les deux sœurs ne se laissèrent pas conter par le Père Comblin.

Ce dernier recourut même à des témoignages extérieurs de « réhabilitation » moyennant argent et nourriture. Une sorte de corruption étant en cours, la gendarmerie rwandaise intervint, le 22 septembre 1995, et arrêta le Père Comblin, le fouilla et trouva sur lui des documents compromettants [11]. Son visa devant expirer le 12 février 1996 ne fut pas renouvelé, et Père Comblin fut prié de regagner l’Europe illico. La première tentative de « réhabilitation » de Sœur Gertrude s’arrêta là, avec l’expulsion en douceur du Père Comblin. Elle ne refera donc surface qu’en 2018, sous la plume de Jérôme Gastaldi, dans le livre ci-haut cité.

De la deuxième tentative de réhabilitation de Soeur Gertrude par Jérôme Gastaldi

Dans ce livre, Jérôme Gastaldi admet qu’il ne parle « ni comme journaliste ni comme juriste ni encore moins comme historien. Son cœur et sa conscience ont été ses seuls outils » (p.28), reconnaît-il. Il déclare même que rien ne le prédisposait à raconter cette histoire s’il n’y avait pas eu une rencontre exceptionnelle, de celles qui changent le sens d’une vie, sœur Gertrude condamnée pour crime de génocide des Tutsi, et Marie, victime de ce même génocide. Deux femmes aux destinées incroyables qui, selon toute logique, auraient dû se haïr mais que l’auteur voit « spontanément tomber dans les bras l’une de l’autre » (p.8). Marie est belge, d’origine rwandaise, devenue amie de l’auteur. C’est elle qui va faciliter la rencontre de sœur Gertrude avec Jérôme Gastaldi.

Ce dernier découvre de prime abord que Sœur Gertrude n’a pas vraiment l’air d’une « criminelle » de génocide. Il est plutôt fasciné par cette brave religieuse qu’il a en face de lui. Bien vite, il se décide à l’aider. Il s’engage à lutter pour sa réhabilitation.

Comment ? Il trouve une façon de le faire : passer par une série de questions bien orientées. Il posera donc à Sœur Gertrude environ 124 questions. Ce sont les réponses à ce questionnaire, avec celles, 17 au total, posées à l’abbé Vénuste Linguyeneza, qui constituent le contenu du livre susdit et accouchent de « la vérité » de sœur Gertrude.

Cette dernière se justifie comme elle peut : elle triche, drible, ment et, surtout, se fait « victime innocente ». Elle se croit être au centre d’une cabale aussi bien politique que médiatique. Gastaldi la croit au mot et tombe dans le panneau. Un coup de cœur, donc, qui change sa vie.

Gastaldi croit à ce que Sœur Gertrude raconte et, surtout, à ce que lui-même avait vu de ses propres yeux : une femme, Marie, victime du génocide, qui s’embrasse avec Soeur Gertrude, une condamnée pour crime de ce même génocide !

Une révélation donc pour Jérôme Gastaldi qui en fait toute une affaire. Il fait même un pas de trop : de cette embrassade entre deux femmes, il conclut à « l’innocence » de Sœur Gertrude. Le raisonnement est simpliste : Puisque ces deux femmes se saluent alors que normalement elles devraient se haïr, c’est la preuve que Sœur Gertrude est « innocente ».

Ajoutez-y les déclarations auto-justificatrices de l’intéressée elle-même et l’affaire est bien ficelée. C’est comme cela que Gastaldi recrée de toutes pièces « l’innocence » de Sœur Gertrude.

On le voit : il va trop vite en besogne. Que les criminels se déclarent eux-mêmes innocents, c’est une manœuvre bien connue. Qu’une accolade se fasse entre rescapé du génocide et condamné pour ce même génocide, cela n’est pas un fait rare et ne rend pas pour autant l’innocence au criminel.

Les déclarations de Sœur Gertrude ne diffèrent en rien d’avec celles de tout condamné génocidaire non repenti : il se proclame toujours « innocent ». Quand les faits montrent le contraire et donc le désavouent, alors il les admet tout en jurant par tous les dieux qu’il n’a jamais eu « l’intention » de commettre le génocide. Que de toute façon « sa conscience » est tranquille. Et il s’enferme dans cette cage reconvertie en « vérité ».

C’est exactement la stratégie de Sœur Gertrude. Elle n’accepte pas le verdict de la justice. Mais, tout de même, il lui est arrivé de regretter ce qu’elle a fait. En prison, en date du 3 avril 2008, elle note dans son journal ceci :

« Aujourd’hui, je regrette ce que j’ai fait. Je regrette les menaces et ma peur qui m’ont conduite à faire sortir les réfugiés du monastère… Je regrette de ne pas être restée solidaire avec elles [sic] jusqu’au bout. Je leur en demande pardon. Je ne les oublierai jamais » [12].

Malheureusement une fois sortie de prison, Sœur Gertrude n’a plus suivi la voie du pardon. Au contraire, elle s’est barricadée à son tour dans sa carapace de « bonne conscience » et de « vérité ».

Mais n’est-ce pas peut-être de sa part la meilleure façon de se protéger et de ne pas sombrer ? Car, qu’on le veuille ou non, cette religieuse qui s’est fourvoyée dans le génocide n’est pas à l’aise dans sa peau. Ni dans son âme et conscience, quoiqu’elle en dise. Elle n’a pas la conscience tranquille face à la société qui la regarde comme l’œil de Dieu regarderait Caïn, assassin d’Abel, son propre frère.

Les Tutsi massacrés à Sovu étaient frères et sœurs de Sœur Gertrude. Cette dernière a fait ce qu’African Rights appelle « l’inconcevable » [13]. Elle-même l’avoue : « Imaginez-vous, dit-elle, que vous soyez accusé d’avoir voulu la mort des vôtres ? » [14].

Parlant du calvaire que ce procès lui cause, elle ajoute : « Écrasée par le poids de la culpabilité, le sentiment terrible de ne pas avoir été à la hauteur et de ne pas avoir fait tout mon possible, j’ai laissé faire et laissé dire » [15]. Cette prieure religieuse sait qu’elle n’a pas fait ce qu’elle devait faire. Elle en est consciente.

Sœur Gertrude est même fragile, comme tous les génocidaires le sont. Plus qu’il n’y paraît. Aussi ont-ils besoin de s’enfermer sous un semblant de carapace inébranlable pour se protéger psychologiquement. Ils veulent se convaincre d’abord eux-mêmes et le monde entier ensuite, de leur bonne foi, de leur bonne conscience. Ce n’est qu’à ce prix qu’ils peuvent tenir debout. Ses amis, comme elle le déclare elle-même, « [lui] ont conseillé d’écrire, ne serait-ce que pour évacuer la douleur que je garde toujours en moi. Une thérapie en quelque sorte » [16].

Sœur Gertrude est dans ce jeu. Ses déclarations constituent pour elle une cure : elle essaie de se convaincre elle-même, et convaincre la galerie ensuite, de sa pureté face au crime de génocide. Gastaldi ne parvient pas à sortir de ces dédales et se laisse embourber dans ce piège des négationnistes endurcis. Le fait de s’embrasser ou les déclarations de l’intéressée elle-même ne peuvent être la preuve de rien du tout, en tout cas ni de son « innocence », ni de « sa « vérité » ni de «  sa bonne conscience ».

L’embrassade n’absout jamais le criminel

Lorsque Marie, la rescapée du génocide, s’est embrassée avec Sœur Gertrude, condamnée pour crime de génocide, ce geste a ému Jérôme Gastaldi. C’est pourtant un geste purement symbolique auquel il ne faut pas faire dire ce qu’il n’est pas. Au Rwanda, l’accolade entre rescapés du génocide des Tutsi et génocidaires condamnés n’est pas un fait rare. Mais surtout ce geste en soi n’innocente jamais le criminel, même repenti. Non.

Au cours des séances dites de réconciliation et de pardon, des criminels de génocide s’embrassent avec des rescapés du génocide sans que cela ne devienne quelque chose d’extraordinaire. Et surtout, sans que ce geste ne soit pris comme signe d’innocence de la part des criminels [17].

Le pardon et la réconciliation n’innocentent jamais de leurs crimes les génocidaires concernés. Le fait de pardonner le criminel, et encore moins celui de l’embrasser, ne le rendent jamais innocent pour autant. On est génocidaire pour la vie qu’il y ait ou non pardon, réconciliation et autres embrassades. L’innocence est pureté, c’est-à-dire manque de souillure. L’innocent(e) en matière de génocide est celui ou celle qui ne s’est jamais souillé(e) de par ce crime des crimes. L’embrassade et autres accolades n’y changent rien. N’y peuvent rien.

Il y a même une organisation internationale (ONG) dite Prison Fellowship qui a une branche au Rwanda et dont une des missions est de réconcilier génocidaires repentants et rescapés du génocide. La cérémonie définitive se fait en public, après un cheminement plutôt progressif d’éducation socio-psychologique des intéressés, c’est-à-dire les criminels de génocide, demandeurs de pardon, et les rescapés du génocide, disposés à leur accorder le pardon demandé. Quand le processus est couronné de succès, les intéressés le déclarent devant l’assemblée du peuple et se font des accolades mutuellement. Jamais ce geste n’innocente les criminels en question.

Leur culpabilité subsiste même si, par contre, ses conséquences sont atténuées, sinon mises de côté. On les laisse tomber. On regarde l’avenir sans oublier le passé, tout en cherchant à le dépasser, éventuellement.

Mais une chose reste sûre : Un criminel repenti et même pardonné ne redevient pas de ce fait un innocent. Il ne recouvre ni sa pureté, ni sa non culpabilité antérieures. L’innocence ne se retrouve jamais par le pardon. Le coupable ne redevient pas innocent du seul fait d’être pardonné. Il ne faut pas mélanger les deux notions : le pardon et l’innocence.

Gastaldi se trompe donc quand il veut tirer de l’accolade entre criminel de génocide et rescapé de ce même génocide une certaine innocence pour le premier. Non, le raccourci de l’accolade n’est pas générateur d’innocence. Ni d’ailleurs l’auto-justification des criminels eux-mêmes. Les déclarations de Sœur Gertrude ne valent rien. Sa conscience et sa soi-disant « vérité » encore moins.

Une conscience dévoyée ne vaut rien

Jérôme Gastaldi croit à la seule voix de la conscience. C’est dans ce cadre qu’il fait appel à Bertrand Michaud, « ami de l’auteur » et préfacier de l’ouvrage, précise-t-on dans ce livre. A son tour, Bertrand Michaud n’y va pas par quatre chemins : il estime que le seul juge de nos actes est notre conscience qui « peut seule prononcer une condamnation sans limite ni appel pouvant emprisonner l’être plus sévèrement qu’une privation matérielle de liberté » (p.10). Donc, d’après lui, seule la conscience de chacun(e) est son propre guide. Elle est sa seule « vérité ».

C’est un axiome absolu. Et d’office, le récit de sœur Gertrude devient sa « vérité », parce que née de sa seule conscience. C’est cette seule « vérité » que Jérôme Gastaldi a recueillie et mis sur papier dans l’intention de nous la faire avaler. Et admettre.

C’est le hic de cette malheureuse tentative de réhabilitation d’un « monstre » [18] génocidaire.

L’erreur de cette approche est claire : elle ignore qu’il existe des principes de base et des règles morales et juridiques indépendants de notre seule conscience, et auxquels nous devons nous conformer. Il existe d’autres vérités que celles de notre seule conscience. Ces principes nous imposent même une sorte de contrainte morale au point de nous commander des attitudes et des comportements adoptés à contrecœur.

Les exigences sociales sont différentes des convictions individuelles. Un individu peut être condamné par la société pour des actes ou des fautes qu’individuellement il dit avoir accomplis en toute bonne conscience. C’est le cas justement des génocidaires : ils étaient conscients de ce qu’ils faisaient et il n’est pas sûr que leur conscience les en ait empêché mais ils ne sont pas innocents pour autant. Quand aujourd’hui la société leur demande d’en rendre compte, ils cherchent à se cacher derrière leur « bonne conscience » qui devient leur « vérité ».

Non, cette soi-disant « vérité » n’est pas crédible. C’est de la saloperie. Car la société a ses propres exigences. Elle impose même des sanctions, des peines, des blâmes, des réparations à celui qui s’écarte du comportement exigé par cette même société. Il existe une sorte de conscience collective supérieure à la conscience individuelle.

Gastaldi devrait le reconnaître. Qu’on le veuille ou non, il existe dans toute communauté des contraintes sociales qui règlent le comportement collectif des individus en société. Sinon la vie en commun serait impossible. Chacun ne se comporte pas comme il veut, ou comme sa seule conscience le lui dicte. Il est soumis aux règles établies par la société. Si donc Sœur Gertrude a commis des actes interdits par la société, tels des crimes contre l’humanité, elle doit en être responsable et sanctionnée par la société, que sa conscience ne lui reproche rien ou non.

Ainsi l’exige la société pour le bien de tous ses membres, collectivement. L’approche de Jérôme Gastaldi n’est donc ni crédible ni acceptable parce qu’elle est fausse par principe.

Qu’un jugement soit révisé ou révisable, cela ne pose pas de problème en soi, mais il y a des principes et des règles à suivre en la matière comme, par exemple, la découverte de faits nouveaux pouvant servir à la révision du procès. Ce n’est pas le cas ici : la seule conscience de Sœur Gertrude et ses déclarations, reconverties en « vérité », jointes à celles de ses amis, n’y peuvent rien en la matière. Sa pauvre conscience, non plus.

Il ne s’agit pas de la révision du procès

Précisons cette idée : la démarche de Jérôme Gastaldi ne vise pas à réviser le procès. Il n’y a pas de faits nouveaux pouvant servir à en enclencher le processus. Les accusés ont bel et bien épuisé leurs arguments : le recours en cassation a été rejeté.

La Loi belge du 16 juin 1993 donne aux juridictions belges la compétence universelle en matière de violation graves du droit international humanitaire. On peut critiquer ce principe mais la loi belge l’a reconnu.

Toutes les procédures exigées par la loi en matière de défense ont été respectées. Sœur Gertrude et ses coaccusés ont même, selon Gastaldi lui-même, bénéficié de l’assistance d’avocats « réputés et compétents qui assuraient la défense de deux religieuses » (p.32). L’audition a porté sur 170 témoins considérés comme suffisants pour que le jury se fasse son intime conviction du niveau de responsabilités des accusé(e)s. Les jurés, au nombre de 12 citoyens libres belges, ont dû répondre, chacun, à 55 questions sur l’innocence ou la culpabilité des accusés. Ils ont retenu tous les chefs d’accusation à l’encontre de Sœur Gertrude et de Higaniro. La décision fut plus nuancée pour Sœur Kizito et Ntezimana. Les jurés ont conclu sans exception à l’inculpation des « quatre de Butare », y compris donc Sœur Gertrude. Les accusés ont été reconnus coupables de crimes contre l’humanité.

Alors que l’avocat général avait requis la peine de prison à perpétuité, le verdict fixé par les 12 jurés et les magistrats composant la Cour d’assises, a été plus clément : 20 ans de prison pour Alphonse Higaniro, 15 ans pour Sœur Gertrude (Consolata Mukangango), et 12 ans pour Sœur Kizito (Julienne Mukabutera) et Vincent Ntezimana.

Nous l’avons dit : Le recours en cassation a été rejeté. La presse belge a reconnu le verdict  : La Libre Belgique du 9 juin 2001 a écrit que « le jury s’est à tout le moins montré honnête dans sa décision ». Le même journal précise que « le jury… a rendu un verdict équilibré. » [19]

Le journal Le Soir du 9 juin 2001, sous la plume de Jean Pierre Borloo, nuance et dit que « certes tout n’était pas parfait… mais qu’au moins, ce procès a eu le mérite d’exister, d’arriver à son terme, de fournir des débats d’une bonne qualité et d’aboutir à un arrêt crédible » [20]. D’autres points de vue ont été exprimés portant soit sur « la nuance contre la clémence » soit sur « les leçons à tirer du procès », etc.

Une chose est sûre : Sœur Gertrude et sa complice, sœur Kizito, « ont été reconnues coupables d’avoir contribué à la mort de quelques 5.000Tutsi réfugiés dans leur couvent, en les livrant et en fournissant de l’essence à ces derniers pour brûler vives les victimes » [21]. Sœur Gertrude a donc été déclarée coupable de crime de génocide. Sa soi-disant « innocence » n’est pas avérée.

Gastaldi ne cherche qu’à la recréer de toutes pièces.

Aujourd’hui, ceux qui tentent de réhabiliter Sœur Gertrude, y compris elle-même, ne recherchent donc pas la révision du procès. Ils n’osent pas s’aventurer sur cette voie. Ce serait peine perdue parce qu’ils ne peuvent trouver aucun argument pour la réouverture du procès.

C’est donc par seuls effets de style que Jérôme Gastaldi termine son livre par : « Sœur Gertrude,… Je te souhaite par-dessus tout que la justice te soit un jour rendue  » [22].

Il n’y a rien pour appuyer ce vœu. Seule la soi-disant voix du cœur pousse ses défenseurs à brandir cette prétendue « innocence » de Sœur Gertrude en vue de la blanchir. Ils jouent sur la corde sensible du cœur et de la conscience, et aussi sur les émotions, mais les faits leur donnent tort. La tentative de réhabilitation d’une criminelle comme Sœur Gertrude est en réalité une voie détournée du négationnisme pur et dur.

Nous l’avons dit : ce n’est pas la révision du procès qui est recherchée. Ni l’innocence des « quatre coaccusés » de Butare dans l’ensemble. Il n’y a pas d’ « innocence » réclamée ni pour Alphonse Higaniro ni chez Vincent Ntezimana, ni encore moins pour Sœur Kizito complice directe de Sœur Gertrude.

Non, seule cette dernière est proclamée innocente par la grâce de l’abbé Linguyeneza et le coup de cœur de Jérôme Gastaldi. Alors que tous les « quatre coaccusés de Butare » ont été reconnus coupables dans un même et seul procès, alors que Sœur Kizito est accusée presque des mêmes crimes que sa supérieure, Sœur Gertrude, c’est cette dernière qui bénéfice, seule, de la tentative de réhabilitation. C’est louche au départ comme à l’arrivée. A moins que Gastaldi ne soit au service de l’Institution qui veut son propre honneur, ce qui est fort vraisemblable.

Pourquoi Sœur Gertrude et pas les autres ? Pourquoi pas Sœur Kizito ? Aucune raison objective n’est avancée. Aucun argument. Seul un coup de cœur de Jérôme Gastaldi fait l’affaire. Est-ce que Sœur Kizito n’a pas une bonne tête comme Gertrude, « femme posée et souriante »…, « personne gaie, douce et sensible » (p.22) s’il en est, comme nous le fait remarquer Gastaldi ?

Je parie que oui, sinon elle serait elle aussi associée à cette nouvelle aventure de réhabilitation. Sœur Kizito, condamnée pourtant à une peine inférieure à celle de Sœur Gertrude, n’a pas eu l’honneur de figurer sur la liste des « réhabilitables ». Pourtant, d’après le jugement, Sœur Gertrude n’est pas moins coupable qu’elle. Alors quoi ? Il y a anguille sous roche. Est-ce que Sœur Kizito n’est pas aussi « gaie, douce et sensible » que Sœur Gertrude ? Donc moins sympathique ? Peut-être.

Une chose est sûre : Sœur Kizito n’a même pas eu droit à deux paragraphes dans le livre de Gastaldi. C’est que ce dernier ne se base pas sur les faits mais sur les sentiments. Il devrait en avoir honte parce que sa démarche, n’étant fondée sur rien de concret, est inconsistante. Mais il est vrai que le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas.

De la contribution de Vénuste Linguyeneza

Outre Mr Bertrand Michaud, préfacier du livre de Jérôme Gastaldi et dont le seul argument est « la conscience individuelle », l’auteur se fait aussi aider par l’abbé Vénuste Linguyeneza qui a, lui aussi, l’amitié et le profond respect de Jérôme Gastaldi. Ceux qui se ressemblent s’assemblent, dit-on.

L’abbé Lingueyeneza n’est pas le premier venu. Il s’était exprimé, déjà en 2001, après le procès des « quatre de Butare » dans lequel étaient impliqués Alphonse Higaniro, Vincent Ntezimana, Sœur Gertrude et Sœur Kizito. Il avait alors écrit un papier dans la revue Dialogue n˚223, publiée à Bruxelles, en juillet-août 2001 (p.15-19). Il y avait posé toute une série de questions que le procès lui semblait n’avoir pas abordées. Il était resté sur sa faim mais il ne mettait pas en doute le procès en tant que tel. Aujourd’hui, il n’apporte aucun élément nouveau mais, par contre, il devient plus catégorique : « Il donne son intime conviction concernant l’innocence de Sœur Gertrude  » (p.25).

D’où vient donc cette subite «  intime conviction de l’innocence  » attribuée à cette condamnée de justice ? L’abbé Linguyeneza répond :

« Elle [Sœur Gertrude] n’a tué personne. Elle n’a fait tuer personne. Pour avoir tenté l’impossible, même l’accusation de non-assistance à personne en danger ne vaut pas du tout. Pour moi elle est innocente » [23], conclut-il.

Voilà, telle est la conviction de l’abbé Linguyeneza. Malheureusement les faits, comme du reste le jugement, lui donnent tort.

Non seulement Sœur Gertrude n’a pas apporté assistance à personne en danger, au contraire elle a contribué matériellement à ce que ces gens soient mis en danger de mort. Elle les y a même poussés. Elle a fait tuer des gens. Sœur Gertrude n’a pas seulement péché par omission mais aussi et surtout par action.

« Sœur Gertrude a forcé les réfugiés à quitter le monastère, les a livrés à la milices et aux soldats en armes… qu’elle avait elle-même appelés pour sortir les réfugiés du couvent tout en sachant parfaitement que le génocide se poursuivait et que ces derniers pouvaient très bien être tués par les soldats eux-mêmes » [24].

Ils les ont d’ailleurs tués. Nous allons le voir dans les faits qui sont reprochés à Sœur Gertrude. Bien entendu, elle n’est pas d’accord avec le jugement prononcé à son égard – ce serait trop lui demander – au contraire, elle persiste à dire qu’elle garde aujourd’hui au fond du cœur « le souvenir d’un procès injuste et faussé » [25]. Elle déclare la main sur le cœur qu’elle n’avait pas « l’intention » de faire tuer les gens, même si elle regrette amèrement certaines décisions et actes qui lui sont imputés et qui ont conduit ces gens au chemin de la mort. Tout génocidaire impénitent, coincé par ses actes, fait de pareilles déclarations. Tout négationniste aussi.

Du recours aux négationnistes de tout bord

L’auteur du livre susdit, pour appuyer ses dires, recourt aux écrits et autres témoignages de personnages parmi lesquels on en trouve les plus indignes parce que négationnistes notoires ou opposants déclarés au Gouvernement actuel de Kigali.

Les plus en vue sont par exemple Filip Reyntjens [26], Père André Pirmez [27], Vincent Ntezimana [28], impliqué dans le même dossier de génocide que Sœur Gertrude, Jane Corbin avec son Rwanda Untold Story de la BBC et Pierre Péan [29]. Ceci n’est qu’un échantillon ; il y en a bien d’autres dont le dénominateur commun est d’être à la fois des négationnistes, des anti-régime de Kigali et des anti-président Paul Kagame lui-même. Ces trois faits vont ensemble. C’est même étrange : ne peut-on pas être anti-régime de Kigali et même éventuellement anti président Kagame sans devoir être nécessairement négationniste ? Il semble que ce soit impossible. C’est d’ailleurs compréhensible : le Président Kagame, ayant joué un rôle déterminant dans l’arrêt du génocide, ne peut être dissocié des discours et autres écrits qui le nient.

Mais à coup sûr les négationnistes de Gastaldi desservent sa cause parce qu’ils n’ont jamais été ni crédibles, ni donc fiables, dans les affaires qui concernent le génocide des Tutsi rwandais. Au contraire, ils ont toujours pris parti pour les génocidaires et leur régime. Mais à quelque chose malheur est bon : de pareils témoins mettent à nu et dévoilent les intentions de Jérôme Gastaldi. C’est du négationnisme de la pire espèce.

Ce négationnisme est aussi transparent dans le langage même de l’abbé Linguyeneza et de Sœur Gertude. L’abbé Linguyeneza use du langage négationniste pour dire que « les Rwandais se sont entre-tués ». Sœur Gertrude, quant à elle, prétend qu’il n’y avait qu’ « une guerre fratricide » et « des affrontements interethniques entre habitants… » (p.92), car elle « n’a appris l’existence du génocide qu’une fois arrivée en Europe », en août 1994, concède-t-elle (p.109).

Elle croyait jusqu’alors à la soi-disant théorie des « affrontements interethniques » et à une « guerre fratricide » ! Y-a-t-il pire négationniste ?

On le voit : comme tous les négationnistes, Sœur Gertrude n’est pas de bonne foi. Elle savait bien que les Hutu, sauf exception, n’étaient pas en danger. La Preuve ? Seuls les Tutsi se trouvaient au monastère comme réfugiés au moment des massacres.

De l’autocritique des moniales de Sovu

A la veille de la XXVe commémoration du génocide en 2019, les Sœurs de Sovu ont fait leur propre autocritique interne portant sur ce que chacune d’entre elle a fait de bien ou de mal pendant la période du génocide.

Ce courageux exercice s’est fait au cours d’une session supervisée par l’abbé Edouard Sinayobye du 23 au 29 mai 2019. Les papiers de cette session, quoique internes, ont circulé sous le manteau jusqu’à l’extérieur du couvent [30].

Les sœurs ne se sont rien caché entre elles. Et c’est bon signe. Elles ont alors passé en revue les actions positives ou négatives de chacune d’entre elles pendant cette période du génocide. Concernant Sœur Gertrude, elles ont montré que cette dernière ne fut pas toujours un « monstre » mais qu’elle l’est devenue progressivement. C’est classique : On ne naît pas génocidaire, on le devient. Cela s’est bien vérifié au Rwanda : des honnêtes gens, de bons pères et mères de famille, des prêtres, des religieux et religieuses auparavant irréprochables se sont métamorphosés en monstres génocidaires, en avril-juillet 1994. Puis ils sont redevenus « normaux ». On dirait un volcan qui explose et anéantit tout sur son passage pour, quelque temps après, se refroidir et devenir même fréquentable.

Les sœurs de Sovu ont donc fait leur autocritique, disions-nous. Elles ont alors relevé les actions positives que leur consœur et prieure Gertrude – mais pas la seule – a posé au moment du génocide. Fort intéressant. Elles sont principalement au nombre de trois :

Primo : Au début du génocide, Sœur Gertrude a demandé à ses consœurs de ne pas s’afficher avec leur carte d’identité portant mention ethnique. Elle leur recommandait de dire à celui qui leur demanderait cette carte d’identité que leur seule et unique identité est d’être chrétiennes. Ses consœurs ont apprécié ce geste qui ne cherchait pas à séparer les sœurs hutu de leurs consœurs tutsi.

Secundo : En date du 18 avril 1994, lorsqu’un flux de réfugiés s’est présenté au monastère, Sœur Gertrude, tout en leur refusant l’entrée au monastère, est allée tout de même demander au bourgmestre de sa commune de lui donner des policiers pour la garde du Monastère et donc des sœurs et des réfugiés. Le Bourgmestre a mis à sa disposition deux policiers à cet effet. Les Sœurs de Sovu ont perçu ce geste comme positif de la part de leur supérieure, même si ces policiers n’ont en rien empêché les massacres des réfugiés.

Tertio : Lorsque la situation s’est gravement empirée, Sœur Gertrude a distribué des voiles à des postulantes pour qu’elles soient prises pour de vraies sœurs consacrées. Porter le voile servait de garantie de relative sécurité parce que les sœurs, portant le voile, semblaient alors moins menacées que les jeunes filles ordinaires. Le fait de distribuer les voiles fut aussi pris comme un acte positif de sa part. Malheureusement, ce geste fut entaché d’une ignominie de la part de cette même religieuse : elle refusa cet habit à la postulante Aline Kamanzi, nièce de sœur Bénédicte, qui suppliait Sœur Gertrude de lui donner aussi le voile pour son éventuelle chance de survie. La demande fut rejetée : Sœur Gertrude condamnait de ce fait cette fille à une mort certaine. Ce refus de sa part ne lui fut jamais pardonné par ses consœurs.

Le côté « monstre » de Sœur Gertrude

L’autocritique des Sœurs Bénédictines de Sovu, au mois de mai 2019, a relevé le côté « monstre » de Sœur Gertrude [31]. Le problème n’est pas de savoir si cette pauvre sœur pouvait sauver ou non les réfugiés Tutsi venus au monastère. Non, certainement pas. Cette sœur est jugée en fonction de ses actes personnels, concrets. Ils sont les suivants :

1) Refus de secourir les personnes en danger de mort. En date du 18 avril 1994, Sœur Gertrude a refusé d’abriter les réfugiés arrivés sous une pluie battante. Elle les a refoulés rudement alors que deux sœurs, Mechtilde et Véronique, la suppliaient de les laisser se protéger des averses car la place était disponible. Ce fut en vain. Parmi ceux qui sollicitaient l’abri, il y avait des femmes avec des bébés, des enfants, des vieillards et des vielles mamans et même des malades, mais Sœur Gertrude resta insensible et intraitable. C’était déjà mauvais signe. La suite allait le montrer. Cette religieuse n’a jamais toléré la présence des réfugiés tutsi dans son monastère. Ce fut d’ailleurs son grand problème auquel elle n’a pas pu faire face correctement : la gestion des réfugiés en général et en particulier les membres des familles de sœurs bénédictines venus s’y réfugier. La présence de ces réfugiés hanta Sœur Gertrude dès leur arrivée. Et ce dilemme la poursuivra jusqu’aux massacres de ces gens. Elle n’a cessé faire tout son possible pour les expulser du monastère.

2) L’acte de chasser les réfugiés et de les livrer aux génocidaires : Jamais Sœur Gertrude n’a montré un cœur sensible et compatissant ni envers ses propres consœurs en général, ni envers les réfugiés en particulier [32]. Trois actions lui sont reprochées à ce sujet :

Elle est d’abord tenue responsable de ne pas avoir permis aux réfugiés de se cacher partout où c’était possible dans le monastère. Elle leur a refusé cette chance.

Elle a même sorti trois individus qui se cachaient dans le faux-plafond du monastère. Ils étaient entrés et nourris à son insu par Sœur Liberata. Quand Sœur Gertrude l’a su, elle en a sorti le premier dont les miliciens se sont saisi pour le massacrer immédiatement.

Le plafond devenu peu sûr, deux sœurs, Liberata et Fortunata, ont transféré un deuxième individu qui s’y cachait dans la cave du monastère, toujours à l’insu de Sœur Gertrude. Quand cette dernière l’a appris, elle a sorti ce malheureux de cette cachette, et l’a livré aux génocidaires qui l’ont massacré sur le champ.

Un troisième fugitif est descendu de son propre gré du faux-plafond devenu peu sûr et est allé se cacher dans la pièce aux outils de nettoyage (« aho babika imyeyo »). Sœur Gertrude et une autre sœur l’en ont purement et simplement chassé et exposé à la pâture des génocidaires.

En date du 25 avril 1994, Sœur Gertrude a rejeté un enfant de 8 ans qui s’accrochait à ses habits en quête de protection. Elle s’en est vite débarrassée et l’a lancé aux génocidaires qui l’ont massacré sur le champ. Il semble que cet enfant n’était ni le premier ni le dernier à être rejeté par Sœur Gertrude. Sœur Gertrude, « un monstre » [33] ? Les faits le prouvent à suffisance. Elle était sans pitié [34].

3) Le fait d’inviter les génocidaires à se saisir des Tutsi cachés dans les chambres des sœurs : A la même date du 25 avril, Sœur Gertrude a demandé à ses consœurs de laisser ouvertes toutes leurs chambres et de venir se recueillir à la chapelle du Monastère. Quelle ne fut leur surprise de voir qu’une fois sorties de leurs chambres, Sœur Kizito, en complicité avec Sœur Gertrude, s’est amenée avec des militaires à la recherche des réfugiés éventuels, membres des familles des Sœurs, qui se seraient cachés dans les chambres de ces dernières [35].

A cette occasion, non seulement les militaires ont saccagé les chambres des sœurs, mais aussi partout ailleurs, jusque dans la tour de l’Église. Les réfugiés attrapés ont été rassemblés au parloir du monastère avant d’être conduits au massacre par les miliciens sous la direction d’un certain Rukeraho [36]. Il y aura des survivants et Sœur Gertrude recourra encore au service de ce sinistre Rukeraho pour venir débarrasser le monastère de ces malheureux membres de famille des Sœurs qui s’y cachaient encore. Mais Rekeraho ne s’exécutant pas assez vite, Sœur Gertrude fera appel au Bourgmestre de la commune, qui fera l’affaire en un seul jour.

4) Le fait d’inviter le Bourgmestre à venir se saisir des Tutsi se trouvant au monastère : A la fin des fins, en effet, Sœur Gertrude a écrit une lettre, en date du 05 mai 1994, au Bourgmestre de la Commune Huye, le suppliant de venir débarrasser le monastère de ces intrus de réfugiés Tutsi qu’elle disait y vivre en toute « illégalité ». Elle fixait même la date d’ultimatum. La Lettre dont l’objet était : Demande de protection aux autorités, disait entre autre ceci :

« […] Depuis la reprise de la guerre qui a envahi tout le pays, il y a eu d’autres personnes qui sont arrivés de façon improvisée. Tous se cramponnent à rester ici alors que nous n’avons pas la possibilité de les garder, sinon dans l’illégalité. Depuis un certain temps, j’ai demandé à l’autorité communale de venir leur ordonner de retourner chez eux et de les expédier ailleurs, là où ils veulent vivre parce qu’ici au monastère, nous n’avons plus moyen de les garder.

Je vous demande avec insistance, monsieur le Bourgmestre, de nous aider à ce que cela soit fait sans dépasser la date du 6/05/1994 afin que les travaux habituels du monastère puissent continuer sans inquiétude.

Nous vous confions à Dieu dans nos prières

La sœur supérieure, sœur Gertrude Consolata Mukangango » [37].

Cette lettre, écrite le 5 mai 1994, révèle que pareilles démarches étaient entreprises depuis un certain temps déjà. La particularité de cette dernière est que Sœur Gertrude prend pour illégal c’est-à-dire non autorisé, le fait pour la population en danger de mort de venir chercher refuge au monastère.

Elle cherche à être en accord avec la soi-disant légalité et donne à ces réfugiés une date limite pour avoir quitté le monastère, de gré ou de force, soit le lendemain, le 6 mai. Copie de la lettre est faite au Préfet de Préfecture, génocidaire devant l’éternel. Sœur Gertrude est décidée à expulser les Tutsi, au besoin par la force. Elle est en plus de mauvaise foi : elle prétend que ces gens peuvent « retourner chez eux » ou que les autorités planificatrices du génocide devraient « les expédier ailleurs ».

Gertrude est cynique et sans pitié.

Elle reconnaît aujourd’hui qu’en écrivant cette lettre, elle signait « sa condamnation » parce que « cette lettre a été au centre de l’acte d’accusation. Elle sera considérée comme la preuve tangible de ma culpabilité » [38] avoue-t-elle. Les faits parlent d’eux-mêmes.

Le Bourgmestre répondra à son appel et viendra effectivement le 6 mai 1994, soit le dernier jour de l’ultimatum, pour emporter les derniers réfugiés à la préfecture de Butare où ils seront tous massacrés.

D’autres auront été assassinés à l’intérieur même du couvent. Sœur Gertrude dira qu’ « il y avait là une bonne trentaine de réfugiés, mais la violence et les menaces m’ont enlevé tout courage pour les protéger » [39]. Elle ne dit pas la vérité : ce n’est pas un problème de manque de courage, parce que c’est elle-même qui avait invité le bourgmestre à débarrasser le monastère de ces réfugiés.

5) L’injonction faite aux sœurs de chasser elles-mêmes leurs parents réfugiés au monastère. Le 6 mai au matin, soit le dernier jour de l’ultimatum, mais avant que le Bourgmestre n’arrive, Sœur Gertrude avait ordonné à ses consœurs concernées de « sortir leurs familles de leurs cellules, sinon je le ferai faire par la force » [40], avait-elle hurlé en français et en kinyarwanda. Cet ordre souleva l’indignation et la colère de Sœur Marie Bernard qui demanda à sa supérieure, Sœur Gertrude, où elle voulait que ces gens aillent ? Ils ne pouvaient qu’aller à la mort puisque les milices génocidaires rôdaient autour d’eux et que les barrières dressées le long des chemins ne pouvaient laisser passer aucun Tutsi. Sortir du monastère signifiait la mort immédiate. Il n’y avait pas d’autres alternatives [41]. Sœur Gertrude le savait pertinemment puisqu’il y avait eu, en date du 25 avril justement, d’autres réfugiés forcés de quitter le monastère sous le fallacieux prétexté d’aller à « la maison communale » et qui, une fois sortis, ils avaient été tous massacrés sans exception.

Ce 6 avril 1994, les sœurs ne s’exécutèrent pas : elles n’obtempérèrent pas à l’ordre de Sœur Gertrude d’expulser les membres de leur famille. Elles s’y refusèrent jusqu’à ce que le Bourgmestre de Huye, Jonathan Ruremesha, arrive dans l’après-midi avec policiers et miliciens pour fouiller toutes les chambres où se cachaient les parents des Sœurs Tutsi. Ceux qui furent découverts furent mis à mort, certains, dans le jardin même du monastère, d’autres à Butare où, comme déjà dit, le bourgmestre les avait emportés pour y être massacrés. Ce même bourgmestre les en avait averti bien avant : Il s’était présenté au couvent, début du mois de mai et avait menacé les Sœurs. Sœur Gertrude dit :

« Il nous avait menacées en nous disant que si nous gardons encore les réfugiés… c’est que nous collaborons avec le FPR. Par conséquent, nous n’échapperons pas à l’attaque des miliciens tôt ou tard » [42].

C’est ce Bourgmestre à qui Sœur Gertrude fait appel et qui vient avec ses milices et ses policiers. Le sort des réfugiés est réglé d’avance. Ils n’avaient plus aucune chance de survie.

6) Sœur Gertrude savait ce qui attendait les réfugiés qu’elle cherchait à expulser : la mort. Il y avait eu d’autres massacres horribles dans lesquels Sœur Gertrude avait joué un rôle de premier plan. Les réfugiés venus les 17 et 18 avril auxquels elle avait refusé l’entrée au monastère s’étaient repliés au Centre de santé du même monastère, situé à 100 m du couvent. Ils y avaient été massacrés par les miliciens en dates du 21-23 avril 1994. D’autres qui avaient réussi à rentrer à l’intérieur du monastère y avaient été à leur tour délogés et massacrés trois jours après, soit le 25 avril [43], devant l’église du monastère alors qu’on leur avait dit qu’ils iraient au Bureau communal. La liste de leur présence avait été faite et présentée aux miliciens par Sœur Kizito, complice de Sœur Gertrude. Le départ forcé de ces gens fera dire encore à Sœur Gertrude :

« Le groupe composé de plusieurs dizaines de personnes n’atteindra jamais la maison communale et sera massacré sommairement devant l’église du monastère » [44].

A cette occasion, Sœur Gertrude avait encore rejeté la demandé de ceux qui, sentant le piège, avaient demandé à rester au Monastère. Elle avoue aujourd’hui ceci :

« Lorsqu’un d’eux me demandait de rester au couvent, je lui disais que s’il restait, il allait mourir comme nous et qu’il valait mieux qu’il parte » [45].

Elle reconnaît ce fait et dit : «  Le fait que je les fasse partir est l’un des arguments à charge du procès  » [46].

Sœur Gertrude s’était piégée et ne voulait pas garder les réfugiés. Au contraire, elle faisait tout pour s’en débarrasser parce qu’elle avait un secret bien gardé, confié par les militaires du régime assassin. Elle dit :

« L’autorité militaire nous avait pourtant bien averties : Si vous accueillez les réfugiés, on brûle vos bâtiments et on tue les sœurs ». [47]

On n’a pas pu ne pas les accueillir mais Sœur Gertrude, munie de ce secret, a toujours fait son possible pour s’en débarrasser. Elle croyait que sa survie et celle de ses consœurs, et même celle du patrimoine du couvent, étaient fonction du départ des réfugiés, leur mise à mort certaine étant, à ses yeux, un fait collatéral inévitable. Elle était convaincue que la présence des réfugiés au monastère constituait un danger de mort pour les religieuses [48]. Elle en était d’ailleurs avertie. C’est pourquoi elle voulait s’en débarrasser quoi qu’il arrive et quoiqu’il en coûte. Elle le reconnaît aujourd’hui et dit : « En les séparant [les sœurs et les réfugiés], j’ai posé un acte décisif » [49]. Elle utilise le terme de «  séparer » alors qu’elle devrait dire « expulser les réfugiés ». L’objet de sa lettre au bourgmestre est révélateur à ce sujet  : « demande de protection aux autorités », sous-entendu contre le danger que constitue la présence des réfugiés au monastère.

De la conclusion ou la lutte contre la réhabilitation des génocidaires

Une nouvelle forme de négationnisme est née : La réhabilitation des génocidaires. Nous connaissions pas mal de formes de négationnisme : une vingtaine au total [50] mais dont la réhabilitation des génocidaires ne faisait pas partie. C’est aujourd’hui chose faite et c’est du nouveau.

Nous savions aussi qu’il y avait quelques génocidaires condamnés qui, après coup, entreprenaient leur propre « auto- réhabilitation ». Il en fut ainsi de Jean Kambanda, de Ferdinand Nahimana et de bien d’autres. Après leur condamnation, ils écrivaient un livre d’auto-justification ou d’auto-réhabilitation. Aujourd’hui, ce sont des personnages externes mais très proches de l’église catholique, comme Jérôme Gastaldi, l’abbé Linguyenneza, Père André Comblin et son collègue Père André Pirmez (+), qui se mettent à la tâche pour défendre leurs amis génocidaires du monde religieux, comme Sœur Gertrude.

Il y en a bien d’autres qui ont rejoint les rangs des tueurs comme Sœurs Bernadette Mukarusine, Bernadette Mukanyangezi, Josephine Uzamukunda, Petronile Nyirabirori, etc [51]. Elles ne sont pas si innocentes que ça.

Comme il y en a d’ailleurs d’autres qui ont fait l’honneur à l’humanité et à leur église en se sacrifiant jusqu’à la mort pour sauver les Tutsi pourchassés. Ceux et celles qui se sont sacrifiés n’ont pas racheté les crimes des génocidaires. Malheureusement, non. Chacun est responsable de ses actes.

Les négationnistes nient le crime de génocide, le relativisent ou cherchent à nier l’intention de ses planificateurs et exécutants, ou à cacher leur propre responsabilité. C’est le cas de Sœur Gertrude : elle nie avoir eu l’intention d’envoyer les gens à la mort [52]. C’est pourtant ce qu’elle a fait, à moins de dire qu’elle en était inconsciente. En réalité, il s’agit dans le cas présent d’un phénomène d’autodéfense et d’autojustification. Jérôme Gastaldi et Sœur Gertrude, avec bien d’autres, faute d’arguments pouvant faire réviser le procès, cherchent à semer de la confusion dans le cœur et l’esprit des gens. Leur argument se résume en peu de mots, déjà entendus pendant le procès : cette brave sœur n’a pas la peau d’un génocidaire. Elle n’en a pas l’air. Elle ne peut être entrée dans le jeu des génocidaires. C’est impossible parce qu’inconcevable. Donc elle n’est pas génocidaire ; elle est, non un « monstre », mais une pauvre « innocente » calomniée. Et par conséquent, ce qu’elle déclare elle-même est vrai. Voilà. C’est ça la malheureuse preuve avancée par de Jérôme Gastaldi. Il demande à ses lecteurs d’accorder foi à ce que raconte Sœur Gertrude, et de ne pas se fier à la « justice humaine ».

Heureusement que les faits restent têtus et lui donnent tort à souhait.

Sœur Gertrude n’a tué personne de ses propres mains, mais elle en a fait tuer des milliers, massacrés de par ses décisions : elle leur a refusé l’abri et le refuge, les a recherchés, débusqués, expulsés de leur dérisoires cachettes et livrés aux génocidaires, au besoin en faisant appel aux autorités communales. Des milliers de gens innocents ont péri de par ses décisions et engagement, et de sa non-assistance à personne en danger. La tentative de la réhabiliter ne peut l’innocenter.

Par contre une leçon claire est tirée de cette affaire : il faudra rester vigilant car cette nouvelle forme de négationnisme qui cherche à réhabiliter les criminels vient de voir le jour.

Si l’on ne fait pas attention, d’autres « vérités » pareilles surgiront et inonderont le marché du négationnisme qui ira bien loin : prêtres, moines, nonnes et autres moniales seront absous de leur crime du seul fait qu’il serait « inconcevable » qu’ils soient génocidaires.

Et pourtant il y en a eu, parmi eux, qui sont devenus des monstres pour avoir trempé dans l’ignoble génocide. Sœur Gertrude est de ceux-là. Sa « vérité » n’est que de l’auto-justification et de l’affabulation « post mortem ». Gastaldi lui donne un coup de main pour la faire revenir dans le monde des vivants, dans le monde des hommes et femmes normaux. C’est peine perdu : elle ne regagnera ni sa pureté ni sa « virginité ».

Face à la nouvelle forme de négationnisme, la vigilance s’impose.

Sinon son avenir est assuré : comme on le voit, il ne suffit que de brandir le drapeau de l’innocence et de la bonne conscience des criminels et le tour est joué.

Cette nouvelle forme de négationnisme est trop facile à manipuler et pourrait piéger bon nombre de gens. Soyons donc vigilants et résolus à débusquer toute forme de négationnisme et à la combattre.

La présente contribution cherche à donner l’alerte.

Antoine Mugesera

Mis en ligne par Antoine Mugesera
 4/03/2020

[1Jérôme Gastaldi, « Rwanda 1994, la parole de sœur Gertrude », Saint-Augustin Éditions, 2018.

[2Jérôme Gastaldi, « Rwanda 1994, la parole de sœur Gertrude », Saint-Augustin Éditions, 2018.

[3Le Journal Golias-Magazine n˚ 48-49 de l’été 1996 parle des massacres du 21 avril. Jérôme Gastaldi avec Sœur Gertrude et même les Sœurs de Sovu dans leur autocritique de 2019 évoquent « la boucherie » du 22 avril. Il y a eu aussi ce que African Rights dans Moins innocentes qu’il n’y parait. Quand les femmes deviennent des meurtriers, Publication d’African Rights, London, août 1995, appelle « l’attaque totale » du 23 avril. Cette dernière date est aussi confirmée par Golias Magazine déjà mentionné. Ce dernier journal parle d’autres massacres qui ont eu lieu le 24 avril. Tous rapportent les massacres du 25 avril ainsi que ceux du 6 mai 1994.

[4Il s’agit des Sœurs : Erimelinda Musabyemungu, Bernadette Nyirandamutsa, Agnès Nyirahabimana, Fortunata Mukagasana, Stéphanie Kamanzi, Thérèse Mukarubibi, Julienne Mukankusi, Théonilla Kayitesi et Immaculée Mukarutabana (postulante).

[5Les pages écrites entre parenthèses dans le texte se réfèrent, sauf indication contraires, au livre de Jérôme Gastaldi ci-haut mentionné.

[6Dans le papier d’autocritique, les Sœurs de Sovu ont écrit en Kinyarwanda ceci : « Imyitwarire ye nk’umuyobozi wa communauté utavugirwamo kandi ugaragaza ko adakeneye inama z’abandi byabangamiye ibikorwa byiza byashoboraga gukorwa n’ababikira bari bafite umutima w’impuhwe. » [traduction de l’auteur : sa conduite dictatoriale comme supérieure de la communauté mais qui n’entendait les conseils des autres sœurs dont elle n’avait jamais besoin a empêché les bonnes actions qui pouvaient être faites par des Sœurs ayant un cœur compatissant.]

[7Jérôme Gastaldi, op.cit. p.210.

[8Les faits qui lui étaient reprochés d’après ses déclarations sont : Ne pas avoir accueilli les réfugiés, avoir tenu des réunions chez Gaspard Rusanganwa, avoir refusé de nourrir les réfugiés, avoir donné de l’essence pour mettre du feu au garage, avoir roulé sur les morts, être allée chercher des militaires et avoir laissé partir les enfants [qui cherchaient refuge auprès d’elle]. Cfr : Jérôme Gastaldi, op. p. 135

[9Golias Magazine n˚ 48-49, spécial, été 1996, p. 69.

[10Idem, p. 69

[11Gollias Magazine p.70.

[12Jérôme Gastaldi , op.cit. p. 147.

[13Moins innocentes qu’il n’y parait. Quand les femmes deviennent des meurtriers, Publication d’African Rights, London, août, 1995, p. 168.

[14Jérôme Gastaldi, op. cit. p. 142.

[15Idem p. 142.

[16Ibidem p. 200.

[17On a même vu les enfants des criminels se marier avec ceux des rescapés du génocide. Il existe aussi ce qu’on appelle « le syndrome de Stockholm » : Les victimes recherchent l’amitié de leurs anciens bourreaux. Dans tous les cas, le bourreau ne devient pas moins bourreau, ni le criminel moins criminel.

[18Ce terme de « monstre » a été évoqué par l’avocat général lors du procès, et depuis lors il a fait son bout de chemin en visant Sœur Gertrude. Jérôme Gastaldi l’emploie plus d’une fois dans son livre en parlant des Sœurs Gertrude et Kizito qu’il appelle « de véritables monstres en habit religieux ». Cfr : Jérôme Gastaldi, op. cit. p. 84. Sœur Kizito portait, quant à elle, le surnom de « Gapyisi » (petite hyène) mais ce petit surnom s’est perdu avec le temps.

[19Dialogue/Bruxelles n˚222, mai-juin 2001 p.68.

[20Idem p. 68.

[21Ibidem p. 97.

[22Jérôme Gastaldi, op. cit. p. 215.

[23Jérôme Gastaldi, op. cit. p. 175.

[24African Rights, op. cit. p. 170-172.

[25Jérôme Gastaldi, op. cit. p. 143.

[26Filip Reyntjens (1995), Trois jours qui ont fait basculer l’histoire, éd. L’Harmattan. Idem  : Le génocide des Tutsi au Rwanda, Ed. Que sais-je ? Cet auteur n’a jamais digéré la défaite du régime Habyarimana qu’il avait servi et dont il avait épousé l’idéologie. Dans ces livres, il se venge en salissant comme il peut le régime actuel de Kigali. Il avait prétendu par exemple sans preuves ni raisons que ce sont Les Inkotanyi et Paul Kagame qui ont abattu l’avion du président Habyarimana mais il n’en a jamais fourni la moindre preuve. Il n’a plus de crédibilité dans ce qu’il dit.

[27Père André Pirmez, Procès Rwanda. Un procès exemplaire : Tous coupable, revue Dialogue/Bruxelles, n˚223, (juillet-août 2001)

[28Vincent Ntezimana (2000), La justice belge face au génocide rwandais, éd. L’Harmattan.

[29Pierre Péan (2005), Noires fureurs, blanc menteurs, éd. Mille et une Nuit et Pierre Péan (2010) Carnage, éd. Fayard.

[30Le premier document est intitulé : « Uko ababikira b’ababernardin ibabona ikibazo cya genocide yakorewe abatutsi yakorewe muri monastere ya sovu ». C’est un document de 14 pages. Traduction de l’auteur : « comment les Sœurs Bénédictines voient le problème du génocide perpétré contre les Tutsi à Sovu ». Le deuxième document est un manuscrit intitulé : « Session sur la mémoire de nos Sœurs », par Mr l’Abbé Édouard Sinayobye, C’est un document de 11 pages.

[31Elles parlent en kinyarwanda de « Ibibi byakozwe ». Voir : Uko ababikira b’Ababernardidini babona…, op. cit. p. 11.

[32Il est dit en kinyanrwanda « Nka Mère Prieure ntiyagaragaje bihagije umutima w’impuhwe ku babikira no ku mpunzi » Voir : Uko ababikira b’Ababernardidini babona…, op. cit. p. 12.

[33Idem p. 12

[34Sœur Gertrude reconnaît d’ailleurs « avoir eu des attitudes incontrôlées qui [l’] ont desservie ». Cfr : Jérôme Gastaldi, op.cit. p. 86.

[35En fait les Sœurs Tutsi avaient pu cacher dans leur cellule leurs parents de sexe féminin et les enfants. Mais il y avait aussi d’autres parents. Sœur Gertrude était contre.

[36Sœur Gertrude ment quand elle dit : « le 25 avril, les miliciens nous ont obligés à laisser partir les réfugiés à la Commune » Cfr : Jérôme Gastaldi, op. cit.. p. 139. En réalité, Sœur Gertrude avait invité le responsable des milices à venir amener ces réfugiés à la Commune. Mais c’était un piège : elles les ont tués devant l’église du monastère.

[37La lettre en Kinyarwanda dit :

« […] Aho intambara yuburiye, igatera igihugu cyose, hari abandi bantu bagiye baza ku buryo butunguranye, bakaba bose bigundiriza kuba hano kandi nta buryo na bukeya dufite bwo kubatunga dans l’illégalité. Nkaba maze iminsi narabasabye ko ubutegetsi bwa Komini bwaza bukabaha itegeko ryo gusubira iwabo , cyangwa ahandi bazashaka kuba, kuko hano muri monastère nta buryo na bukeya tugifite.

Ndabasaba nkomeje BWANA BURUGUMESITIRI ko mwadufasha ntibirenze tariki ya 6/05/1994 ibyo bitarangiye, kugirango imirimo Monasiteri isanzwe ikora iyikomeze nta mitima ihagaze.

Tubaragije Imana mu masengesho.

Umukuru w’urugo, Soeur Gertrude Consolata Mukangango (se). »

La présente version comme celle en kinyarwanda est de Golias Magazine, op. cit. p.67.

La version reprise dans le livre de Jérôme Gastaldi (p. 112) est ainsi formulée :

« […] Depuis que la guerre s’est propagée à travers tout le Pays, il y en a d’autres [gens] qui sont venus de manière désordonnée et qui s’obstinent à rester ici et nous n’avons aucun moyen de les entretenir dans l’illégalité. Il y a quelques jours que j’ai demandé aux autorités communales de venir les mettre en demeure de retourner chez eux, ou bien d’aller partout ailleurs où ils veulent vivre, parce qu’ici au Monastère, nous ne disposons plus d’aucun moyen de subsistance.

Je vous demande avec insistance Monsieur le Bourgmestre que la date du 6/05/1994 soit la date limite. Il faut que tout soit terminé à cette date pour que les travaux habituels du Monastère se poursuivent sans inquiétude.

Nous vous confions à Dieu dans nos prières…

[38Jérôme Gastaldi, op. cit. p.112.

[39Jérôme Gastaldi, op. cit. p. 114.

[40Golias Magazine, op.cit. p. 66

[41Sœur Gertrude ne dit pas la vérité quand elle écrit : » Nous étions persuadées qu’en laissant partir les réfugiés, ils avaient peut-être encore une chance d’échapper à la mort ». Cfr : Jérôme Gastaldi, op.cit. p. 106. Il n’y avait pas de chance possible : la preuve est que les concernés eux-mêmes et les Sœurs qui y avaient les leurs s’opposaient à cette option de sortir.

[42Jérôme Gastaldi, op. cit. p.108.

[43Golias Magazine, n˚ 48-49, spécial été, 1996, p. 65.

[44Idem p. 107

[45Idem p. 106

[46Idem p. 106

[47Jérôme Gastaldi p. 92

[48A la question de savoir pourquoi Sœur Gertrude n’a pas laissé entrer des réfugiés dans l’enceinte du couvent, elle répond : « C’est exact car j’étais confrontée à un dilemme. J’étais soucieuse de protéger les sœurs en danger de mort dont la majorité était tutsie. » Cfr : Jérôme Gastaldi, op. cit. p.87.

[49Idem p. 87.

[50On parle par exemple de massacres spontanés, de colère populaire, de génocide non planifié, de double génocide, de génocide sans intention de le commettre, de guerre interethnique, de guerre civile, de génocide des Hutu. On nie simplement le génocide ou on refuse de le nommer, on fait accusation en miroir : le FPR est mis sur le même pied d’égalité que le MRND ; on nie que ce soit le FPR qui ait arrêté le génocide et l’on s’attaque au leadership de cette organisation. On manipule le chiffre des victimes en le minimisant, on nie l’idéologie même du génocide ou on propage le négationnisme ; on soutient les génocidaires : on plaide pour leur impunité. On détruit les preuves et les signes visibles du génocide. On tue les témoins et les rescapés du
génocide. On attribue le génocide à une soi-disant haine ancestrale. On confond la guerre et le génocide et on s’insurge contre la mémoire du génocide et sa commémoration etc.

[51African Rights, op.cit. p. 168

[52Sœur Gertrude ne nie pas les faits mais elle déclare qu’elle n’avait pas d’autres choix et que donc elle ne pouvait pas faire autrement. Elle dit : « En soi, mon acte n’avait rien à voir avec l’intention de donner la mort car si j’avais trouvé une autre issue plus sûre, je l’aurais prise ». Cfr : Jérôme Gastaldi, op. cit. p. 87. Elle se place du côté de ceux qui ont été obligés ou forcés de tuer malgré eux. C’est une stratégie pour diluer sinon nier sa propre responsabilité.

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