Michel Sitbon

Tintin à Bisesero

« nul ne verra, nul ne saura »

Lettre-ouverte au colonel Thierry Jouan, au sujet de sa vie dans l’ombre

Introduction à la guerre révolutionnaire

Tintin, c’est comme ça qu’on vous appelle, mon colonel. On aura ainsi abrégé Célestin, votre pseudo de guerrier de l’ombre. Pour beaucoup de garçons de notre génération – car nous avons le même âge, mon colonel –, Tintin aura été le héros absolu, ou simplement fondamental, une sorte de modèle psychique et moral. Et, si on y regarde de plus près, peu porté sur l’émotion – les sentiments de Tintin sont aussi lisses que son visage… Ou même la compréhension – le journaliste étant beaucoup plus homme d’action qu’autre chose... Comme vous, mon colonel.

Depuis un quart de siècle, j’ai beaucoup écrit, beaucoup publié, beaucoup lu, sur la participation française au génocide des Tutsi, mais si j’avais retenu votre nom, je ne savais pas grand chose de vous, jusqu’à ce jour où un client est entré dans ma librairie pour demander un livre en vitrine parmi d’autres sur le sujet, un gros livre noir, co-édité avec les éditions Aviso, Rwanda, 13 mai 1994 : un massacre français ?

Je suis responsable, je crois, de ce point d’interrogation, concédé parce que la thèse était, comme elle l’est toujours, débattue y compris parmi la poignée de citoyens engagés dans la dénonciation des crimes de la France au Rwanda. Aussi déterminés qu’on soit dans la recherche de la vérité, et en dépit des abondants témoignages, il est difficile d’admettre que des soldats comme vous aient pu participer à chose aussi effroyable.

Car c’est bien là, ce 13 mai 1994, à Bisesero, qu’on aura atteint « le fond dans le domaine de l’horreur intégrale », que vous évoquez à propos d’une autre horreur, à proprement parler dantesque dans le récit que vous en rendez, « un film de morts-vivants », comme vous dites. Je n’épargnerai pas plus que vous à nos lecteurs « les grappes de cadavres s’accrochant au pare-choc arrière du camion » que vous parviendrez à décrocher du bout du pied... C’était les morts du choléra ce jour-là, non ceux du génocide des Tutsi.

Vous vous souvenez mal des dates, et moi aussi, mais je crois pouvoir dire qu’on est là plutôt fin juin, début juillet. Après le génocide, quand les criminels en fuite ont afflué à la frontière zaïroise, ils entraînaient avec eux une masse de « réfugiés ». On a parlé de deux millions de personnes, dont on sait qu’elles avaient été pour une bonne part enrôlées de force, d’abord dans le génocide, puis dans la fuite, conduites par leurs autorités, avec le soutien officiel et concret de l’armée française. Dernier avatar de ce soutien, la « zone humanitaire sûre », organisée dans le cadre de l’opération Turquoise sous le commandement du général Lafourcade, qui consistera alors essentiellement à canaliser tous ces réfugiés vers Bukavu et Goma, voies d’entrée au Kivu, cette province orientale de l’immense République démocratique du Congo. La RDC s’appelait alors le Zaïre, ainsi que son dictateur, le maréchal Mobutu avait rebaptisé ce pays. Précipitant la fin de son règne, celui-ci, dont les relations avec Paris s’étaient soudainement réchauffées, avait donné son accord pour cette opération française sur son territoire.

Excusez l’excursus, mais on doit reconnaître rétrospectivement que ce n’était pas génial, ce plan, à moins qu’il faille comprendre que ça aussi c’était voulu, comme les massacres de Bisesero et le million de morts du génocide, comme la guerre civile sans fin qu’on importait alors au Kivu, qu’on aura étendue à d’autres régions de la RDC depuis, ainsi qu’au Burundi où règne la terreur, au Congo-Brazzaville, et maintenant au Cameroun, mais c’est une autre histoire.

Une autre histoire ou toujours la même ? Car nous étions bébés, vous et moi, quand le général de Gaulle et son ministre des Armées, Pierre Messmer, prenaient la responsabilité, au Cameroun, d’une effroyable décennie de guerre dont les morts se recensent par centaines de milliers. On peut parler de génocide aussi pour les Bassa et les Bamileke. Contre eux sera expérimenté à grande échelle le napalm, le tapis de feu qui brûle tout, « un détail » pour Pierre Messmer. Le napalm comme au Vietnam, sauf que là, au Cameroun, « ça a réussi », comme disait aussi feu Pierre Messmer, et il n’en était pas peu fier. En effet, aujourd’hui encore, est en place le régime fondé sur cette extermination de l’UPC, l’Union du peuple camerounais, et l’assassinat de Ruben Nyobé, son leader, un assassinat revendiqué aussi par Messmer un demi-siècle après, dans un remarquable documentaire, premier travail sérieux sur la question, Cameroun, autopsie d’une indépendance, qu’on trouve sur youtube. Il faut voir et entendre Messmer, un Himmler qui aurait « réussi ».

Ce qui avait réussi surtout, c’était le « silence radio ». Dix ans d’une guerre atroce, mon colonel, dont ni vous ni moi, enfants, n’aurons entendu parler, pas plus que les adultes. Ni on écrivait, ni on prononçait « UPC » ou « Nyobé ». C’était rigoureusement interdit au Cameroun, où on risquait bien pire que la mort, les plus effroyables séances de torture, pour que tout le quartier entende avant qu’on meure.

On ne torturait pas les journalistes à Paris, mais personne n’entendra parler de cette guerre camerounaise, ni en France ni ailleurs, jusqu’en… 1998, dans la Françafrique, ce livre pionnier de François-Xavier Verschave, où celui-ci commençait son chapitre sur le sujet en partageant son étonnement de découvrir si tardivement, quarante ans plus tard, l’horreur de la « décolonisation » camerounaise, très comparable à celles de l’Algérie ou de l’Indochine. Contemporaine de la guerre d’Algérie, à ses débuts, en 1956, la guerre camerounaise se prolongera bien au-delà, jusqu’après mai 68, se superposant avec cet autre crime méconnu, à mortalité encore plus grande, la guerre du Biafra.

On ne torturait pas les journalistes, hier pas plus qu’aujourd’hui, mais personne ne disait rien. Quant au Biafra, mon colonel, aurait-on grandi à Londres, vous ou moi, qu’on aurait pu comprendre, en regardant le journal télévisé sur les genoux de nos parents, que la France menait une politique insensée et criminelle au Nigeria, ce «  mastodonte  » que de Gaulle ambitionnait de couper en deux. Si les journaux avaient fait leur travail en France, peut-être y aurait-il eu une chance pour que soit contestée cette horreur néo-coloniale, à base de fournitures d’armes et de mercenaires, ainsi que c’est très bien documenté aujourd’hui. Mais non, rien n’aura filtré ici, ni sur la guerre gagnée du Cameroun, ni sur la guerre perdue du Biafra, perdue comme au Rwanda, en laissant derrière elle des montagnes de cadavres. On aura eu l’occasion d’interroger un jour un vieux journaliste, contemporain du silence de sa corporation sur la folie criminelle de l’entreprise gaulliste au Biafra, et de s’entendre répondre du tac au tac, comme ingénument : « Ça aurait pu marcher !  »

Remarquable qu’on ne puisse donner de chiffres sur ces deux crimes coloniaux des années soixante, sinon des fourchettes à grandes marges d’incertitude. On parle de deux à six cent mille morts au Cameroun, et de cinq cent mille à deux millions pour le Biafra. Pas vraiment des événements négligeables. Dans les deux cas, à remarquer aussi qu’aura été rigoureusement respectée la « règle » d’un demi-siècle, pour que cinquante ans après les faits soient enfin produits deux documentaires, d’abord pour le Cameroun, puis pour le Biafra, suivis de livres pour le Cameroun.

On attend toujours que soit publié le premier livre qui rende hommage aux victimes du Biafra en décrivant l’obscénité de la politique mise en œuvre par la France alors. Il est à craindre que la mémoire du général de Gaulle n’en sorte pas vraiment grandie, comme celle de Mitterrand le jour où on admettra combien son rôle a été abject au Rwanda.

Point commun avec le choléra de Goma, au Biafra aussi on parle de mortalité induite par déplacement de population, produisant ici l’épidémie, là une famine. Vous m’excuserez encore si je travaille moi aussi avec ma mauvaise mémoire, mais j’ai bien cru comprendre que c’était une idée du « monsieur Afrique » du général de Gaulle, Jacques Foccart, cette famine. On aura ainsi intentionnellement installé la population dans des zones où on savait qu’elle manquerait de subsistances. Le résultat, que nous avons vu, et qui nous a tant marqué, vous comme moi, comme tous ceux de notre génération, c’est cette photo d’enfant décharné au ventre ballonné. « Mange ta soupe, pense aux petits Biafrais qui n’ont pas ta chance... » était devenu un argument banal pour nos parents, grands-parents ou cantinières. Nombreux d’entre nous ont apporté un sac de riz à l’école, pour cette première grande opération humanitaire de l’âge de la télévision. Pas vous ? Il n’est pas sûr que ce riz ait servi, mais quant à la communication, il n’y avait rien à dire… Le patron de la cellule africaine de l’Élysée, Jacques Foccart, organisait bien les choses. L’objectif étant d’apitoyer le monde entier sur ces pauvres « biafrais », dans l’espoir d’apporter le soutien de l’opinion publique à la cause séparatiste que de Gaulle, avec Foccart et le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, avaient inventée. Un jeune médecin, Bernard Kouchner, débutera là sa brillante carrière de médecin humanitaire, recruté, si l’on comprend bien, par les services de Foccart pour travailler dans la Croix Rouge française, préférée à la Croix Rouge Internationale, pour éviter qu’elle se mêle de l’affaire…

(Un peu comme vous dans Pharmaciens sans frontières, pourrait-on presque dire, mutatis mutandis, mais non, Kouchner était un gentil étudiant en médecine, et vous un professionnel des armes qui profitait du modèle créé par Kouchner, si pratique, comme on voit, pour servir de « couverture » aux services secrets…)

La frustration de ne pouvoir utiliser la Croix Rouge à fin de communication, du fait de la neutralité qu’imposent ses statuts, donnera naissance à Médecins Sans frontières. (Si la Croix-Rouge était « neutre », Kouchner n’en sera pas moins étonné, et même mal à l’aise, dira-t-il, de voir ses avions débarquer plus d’armes que de médicaments...)

Permettez qu’on s’arrête un instant à méditer la subtilité confondante de la manœuvre foccartienne. Déplacer des populations en préméditant une famine... laquelle fonctionnera à plein rendement, au-delà de toute « espérance »… Et ceci à seule fin de communication… Cela semble tout bonnement insensé. Mais il faut avoir lu Trinquier, cet autre héros des services très spéciaux de la République, ou David Galula, ce théoricien militaire français tant admiré outre-Atlantique, ou encore ce fou furieux de Château-Jobert, pour savoir que votre école particulière de guerre, en plus d’assumer « tous les moyens », se fonde d’abord sur la communication afin d’assurer le « contrôle des esprits ».

On aura ainsi vu plus récemment le général Baillaud se faire l’apôtre de « l’approche globale », en particulier en RDC, dans les guerres du Kivu, dont les deux mamelles sont manipulation et communication. Dans sa guerre contre le « M23 », en 2012, Baillaud aura atteint le point limite où le résultat opérationnel ne compte pas, la seule chose importante étant ce qu’on fait croire à l’opinion. Idem au Biafra il y a cinquante ans.

Pareil, à Goma, ce n’était pas vous, mais « on » aurait pensé que de montrer à la télé les montagnes de cadavres du choléra, cela ferait un très bon substitut aux montagnes de cadavres dont on venait d’entendre parler sans les voir, au Rwanda. Ce n’était pas mystère qu’en entassant des millions de personnes dans la cuvette humide de Goma, on provoquait les conditions optimum pour une telle épidémie. Les spécialistes n’avaient eu aucun mal à la prévoir. Et « on » n’aura pas reculé devant ce qui était plus qu’un risque, une certitude, qui ne manqua pas de se vérifier sous la forme des « murs de cadavres » que vous déclarez avoir vus, dont il n’est pas exagéré de dire que la « fonction » principale était de mettre en scène l’armée française de la façon la plus vertueuse, en mission purement sanitaire, à l’heure où il était indispensable de camoufler ses crimes.

Je ne vous cache pas que sur ce point (entre autres) votre témoignage m’étonne, mon colonel. À cette date, vous ne vous en souvenez pas mais moi j’ai étudié avant votre livre celui d’Henri Bunel qui rapporte comment des militaires français, très fatigués, après quelques semaines (ou mois ?) au pays de l’horreur, avaient été « exfiltrés », au tout début de l’opération Turquoise, les premiers jours – les jours « sous COS », ainsi que le précisera l’amiral Lanxade devant la Mission d’information parlementaire.

Bunel évoque extensivement ce fameux COS, le Commandement des opérations spéciales, créé en 1992 par Lanxade et Mitterrand, pour piloter leurs guerres sales en Bosnie et surtout au Rwanda. Le COS, qu’on pourrait aussi appeler le grand état-major du génocide. Vous ne mentionnez même pas, alors que c’était bien le COS, cette direction parisienne avec qui vous entriez en contact grâce à l’encombrant téléphone satellite « sécurisé », et son groupe électrogène, que vous aviez pris la peine de transporter avec vous.

Permettez que je mette en doute, en fait, l’ensemble de votre témoignage, qui pourrait tout aussi bien être œuvre de fiction, dans ce long chapitre où vous décrivez, au jour le jour, votre «  cauchemar  » rwandais. Ou bien nous présenterez-vous ceux dont vous dîtes qu’ils vous ont accompagné dans cette aventure, «  Ziva  », «  Antoine  » et « Sœur Bernadette » pour qu’ils nous confirment votre récit ?

Vous m’aurez compris : je rêve de ce procès en diffamation que vous m’intenteriez tant vous seriez scandalisé par l’hypothèse que je propose ici que vous puissiez avoir été parmi les « mercenaires blancs », également désignés comme « Français », que tant de rescapés et de bourreaux témoignent avoir vu, le 13 mai 1994, à Bisesero, pour prêter main forte au dernier grand massacre du génocide, un des plus grands massacres de l’histoire coloniale.

J’en rêve parce qu’il est temps de faire la lumière sur cet épisode qu’on a tant de mal à appréhender parce qu’il implique cette chose extraordinaire que je résiste moi-même à admettre : que de braves gars comme vous et moi auraient pu participer activement à une telle horreur.

Car ce n’est pas incidemment si je relève que nous avons le même âge, mon colonel, qui plus est la soixantaine, l’âge où on commence à pouvoir prendre du recul sur sa vie. J’ai lu votre livre habité par cette pensée : nous sommes nés au même moment, dans le même pays (même si nous avons, l’un comme l’autre, vu le jour « outremer »), et avons été en gros à la même école dite « de la République ». Mais nous n’avions pas les mêmes parents, les miens « intellectuels de gauche », comme on disait alors, et les vôtres, une famille de militaires, ce qui vous conduira assez naturellement à entrer dans l’armée à l’âge où moi j’allais faire squatteur à Belleville. Et, en 1994, vous étiez au sommet de votre carrière de guerrier et moi déjà bien engagé dans celle d’éditeur.

Que ce soit à Bisesero ou ailleurs, sans dire où ni quand ni combien, vous reconnaissez avoir tué « pour la France ». Curieuse notion quand on se retrouve au bout du monde, à intervenir dans des querelles qu’on peine à comprendre et des pays aussi lointains que différents de cette France où nous avons grandi et où nous vivons encore – quoique vous plus trop, ayant décroché la planque absolue à Monaco, où je n’ai jamais mis les pieds, mais dont j’ai assez entendu parler pour entrevoir que c’est un autre monde encore, où l’on croise « des Miss France » dans une ambiance de «  paillettes  », comme vous l’évoquiez, n’hésitant à faire le beau à la télévision, car il arrive qu’on n’ait honte de rien.

Vous avez tué, un peu, beaucoup, à la folie, moi pas du tout. Grosse différence. Mais j’aurais tout aussi bien pu être dans l’armée – même si j’ai beaucoup de mal à l’imaginer, n’ayant même pas fait les « trois jours » où nous passions tous au temps du service militaire obligatoire, par erreur de recensement, comme je suis né dans les conditions confuses de la décolonisation, en Tunisie, où se combinaient les négligences de mes parents et celles de l’état-civil.

Tout comme vous, et comme tous les militaires si je comprends bien, si j’étais entré dans l’armée, tant qu’à y être j’aurais probablement désiré qu’autant que ce soit pour quelque chose. Vous décrivez très bien le système d’émulation, à commencer par les grades qui rythment du premier au dernier jour une carrière comme la vôtre, où vous comptez les années de retard dans l’avancement comme autant de malheurs. Et puis, comme vous l’expliquez, il faut choisir, ou bien se planquer dans un travail de bureau, ou bien partir à la guerre. Sachant qu’on va tuer.

On sait qu’on peut mourir aussi, mais dans votre école on apprend surtout à éviter de mourir bêtement. Assez parlant, de ce point de vue, le souci hygiénique que vous manifestez au long de votre livre, très conscient de ce que le danger principal pour un grand guerrier comme vous qu’on envoie faire la guerre en zone tropicale, ce sont les petits moustiques vecteurs de paludisme, la moustiquaire étant finalement votre arme la plus indispensable, au moins autant que le téléphone satellite. Ainsi que le soin quotidien pour traiter les ampoules de pieds, sans quoi on ne pourrait avancer.

On n’est pas petite souris à l’école de guerre, et on ne va pas à Cercottes passer des stages ultra spécialisés comme vous en passiez et en donniez pendant treize années de votre belle carrière. Mais je ne doute pas qu’on vous explique là des choses aussi élémentaires que votre puissance de feu, et combien il est facile de tuer beaucoup. Bien sûr qu’on apprend aussi de toutes autres choses, dans vos stages qui sont perçus comme des grades ou des médailles, donnant des qualifications spéciales pour des éléments rigoureusement sélectionnés parmi les forces dîtes spéciales.

Ces stages… Ils me rappellent Jean-Dominique Merchet, éminent connaisseur de la chose militaire, qui révélait, il y a quelques années, dans L’Opinion, comment des militaires français, plus d’une dizaine, identifiés précisément et nommément, se retrouvaient en Syrie et en Irak comme cadres importants dans l’armée du « Califat islamique » terroriste, Daech. Merchet s’inquiétait surtout pour un d’entre eux, supposément converti à l’islam, réputé avoir bénéficié de la meilleure des formations, ayant passé des « stages » particulièrement « pointus » avant de travailler à un très haut niveau aussi dans la sécurité électronique chez Total, et d’y acquérir des compétences également précieuses – et dangereuses. Le même était identifié pour avoir été auparavant, au Yémen, le formateur d’un des frères Kouachi, auteurs de l’attentat contre les bureaux de Charlie hebdo, coûtant la vie, entre autres, à Cabu.

Cabu qui aura répété inlassablement, tout au long de son œuvre, son message fondamental : « À bas toutes les armées !  ».

Le formateur d’un des assassins de Wolinski et de Cabu serait-il passé par Cercottes ? Vous auriez pu le connaître. Ou même le former, vous dont la spécialité était la « préparation aux opérations », le « bureau Pré-Ops », où vous aviez en charge « la préparation de l’ensemble des opérationnels » des trois centres de parachutistes des forces spéciales pour toutes les missions « qui sont confiées principalement au service action », ce glorieux 11ème choc dont vous étiez, mais aussi «  ponctuellement  » à d’autres paras.

Une question se pose, mon colonel : parmi ces stages ultra spécialisés qu’a passé ce monsieur, y en aurait-il un qui explique comment infiltrer un groupe islamique tel que Daech ? Bien sûr que oui, me direz-vous. Mais alors, que contenait son ordre de mission ? Était-il envoyé pour former au mieux des individus destinés à semer la terreur sur le territoire français ? Merchet plaidait que ce soldat d’élite se serait « converti ». Mais cela n’est-il pas l’indispensable condition d’une « infiltration » dans un tel groupe ?

Au contraire, des années d’observation permettent de conclure que vous faisiez très bien votre travail, mon colonel, vous comme vos prédécesseurs, car on ne voit jamais au grand jamais de « repenti » des forces spéciales. De toute évidence l’armée assure depuis longtemps la fonction vitale d’endoctrinement des troupes. Plus sûrement encore que les ampoules de pieds ou le paludisme, ce qui dissous un corps de bataille, c’est le manque de conviction des hommes. Et c’est bien pire pour des soldats d’élite à qui on demande l’impossible.

Là aussi on aimerait poser un micro dans vos conférences spéciales qui parviennent à ce taux étonnant de 100 % de réussite. Quoi qu’on lui fasse faire, personne ne trahit. C’est la règle. Et elle ne souffre pas d’exceptions, sinon le système s’effondrerait comme un château de cartes. On imagine que pour atteindre un tel résultat il faut aussi user de menace : qui trahit meurt. Ce pourrait être une explication de l’absence de témoignages de l’intérieur sur cet énorme continent du « secret défense ». Rares sont les candidats au suicide, et ceux qui auraient la tentation de parler quand même, ils disparaîtraient prestement sans qu’on n’en sache rien…

C’est Jean-François Dupaquier, journaliste réputé pour sa rigueur et sa bonne connaissance du Rwanda comme de l’armée, qui rapportait une confidence de source sûre selon lui, de l’intérieur de l’armée, suivant laquelle un des « mercenaires blancs » intervenus à Bisesero le 13 mai aurait trop exprimé ses états d’âme les jours suivants, et serait mort effroyablement, lynché par les miliciens. Il n’aura pas eu le temps d’en dire plus, le pauvre. La grande muette tient à le rester.

Mais votre réussite repose sur bien d’autres paramètres, beaucoup plus subtils, puisqu’au fond elle se fonde sur le succès d’ensemble de votre travail, qui vise, rappelons-le, au « contrôle des esprits ». Les crimes ainsi commis « au nom de tous » bénéficient non seulement de la complicité sans faille de leurs exécutants directs, mais aussi de celle des parlementaires, des journalistes, et de l’ensemble de citoyens qui offrent une cohésion psychologique assez remarquable autour de politiques certes scandaleuses mais qui ne font jamais scandale. Les « opérations spéciales » telles que vous en conduisiez ne seraient pas aussi « stériles » – soit, dans votre langage, ne laissant pas de preuves pour incriminer les auteurs et les responsables des crimes commis –, si, en aval comme en amont, juristes, intellectuels, citoyens au sens le plus large, n’acceptaient pas en chœur de « fermer les yeux », « cachant ce sein qu’on ne saurait voir », adoptant une attitude mentale qu’on pourrait dire « typiquement française », à la fois « informée » et si souvent ignorante, où l’on prétend tout savoir en ne sachant pas grand-chose, toujours sûr, au fond, d’être dans le vrai. Or c’est précisément la fonction de toutes ces « opérations » comme du travail de l’État bien plus largement, que de fabriquer ces opinions, y compris en modifiant le cours des choses, comme en plaçant des populations en situation de détresse pour susciter la compassion, ou en tuant, ici ou là, un peu ou beaucoup, selon les besoins de la politique défendue.

Je note que vous dîtes avoir géré alors « un budget annuel assez important ». Pauvre contribuable… Pas sûr qu’il imagine à quoi sert son argent… Et il ne risque pas de le savoir, ni même d’avoir un idée de ce que vous entendez par « important », puisque c’est « secret »… Des opérations si secrètes, si spéciales, que personne n’en aura jamais connaissance. Sauf quand ça ne marche pas, nous expliquez-vous. Ce qui est exceptionnel, la règle étant que le public ne sache jamais rien, précisez-vous. (Avec cette cerise sur le gâteau, que même les historiens n’en sauront rien, même après l’hypothétique ouverture d’archives dans le futur, puisque la particularité de vos « opérations spéciales », sous COS, c’est qu’elles ne laissent pas de traces, les instructions étant toutes orales, exclusivement par téléphone sécurisé. Lorsqu’il y a des instructions. Car, comme l’expliquait l’amiral Lanxade dans la Nuit rwandaise, l’idéal, c’est quand cela va sans mots, le tout étant de bien choisir les personnes à qui on confie les missions, qui savent ensuite ce qu’elles ont à faire.)

Vous racontez aussi votre déconvenue, de n’avoir jamais été directeur du centre de Cercottes, alors qu’après douze ans vous estimiez mériter de le commander, vous en êtes « convaincu ». Vous ne mâchez pas vos mots pour critiquer la décision vous écartant, et y compris celui qui a été promu à votre place parce qu’il avait son brevet de l’école supérieure de guerre, et pas vous qui aviez mis en priorité l’action. Faut-il comprendre comme un lot de consolation votre promotion d’attaché militaire au service du Prince Albert de Monaco, une « puissance étrangère » ?

Il se trouve que j’avais eu vent de votre déception, et de ce qu’elle était largement partagée par « vos hommes », provoquant même un mouvement d’humeur dans la troupe. Excusez encore si j’ai oublié ma source. Peut-être était-ce notre client du livre de Serge Farnel sur le 13 mai à Bisesero, que je vous évoquais au début ?

Assez athlétique et de bonne taille, avec un gabarit de parachutiste crédible, à peine entré dans notre librairie, celui-ci nous annonce qu’il veut ce livre sur « le 13 mai à Bisesero », vu en vitrine, parmi d’autres sur le Rwanda. Joignant aussitôt le geste à la parole et profitant de sa grande taille, il attrape le livre en question présenté sur une étagère en hauteur. Et, comme pour s’excuser, il ajoute : « j’y étais ». Nous ne pouvions que comprendre « j’y étais, le 13 mai, à Bisesero », mais il se reprendra en disant qu’il avait été au Rwanda pendant le génocide, et qu’il avait vu là des choses horribles, comme des mamans égorgeant leurs enfants, des maris leurs femmes et réciproquement.

Je n’ai rien dit, mais là je ne l’ai pas cru. (Vous m’excuserez de ne « croire » a priori aucun d’entre vous, spécialistes de cette « guerre psychologique », qu’on pourrait définir entre autres comme l’art de raconter des bobards de façon « crédible ».)

J’ai pensé qu’il savait comme moi que ce genre d’extrêmes avaient été atteints pendant les génocide, mais tous les récits qu’on a décrivent surtout des miliciens en action dans ces situations effroyables où il était fait pression sur le conjoint ou le parent, pour qu’il tue l’être aimé plutôt que de le voir souffrir entre les mains des cruels exterminateurs, violeurs et découpeurs. On imagine mal un parachutiste français dans un coin de la pièce, complice d’un tel
psychodrame, ou plutôt complice peut-être, mais pas dans la pièce.

Je n’ai pas eu l’occasion de suivre les cours de psychologie de groupe du Professeur Mucchielli, dont feu Alison des Forges, chercheuse pour Human Rights Watch, avait trouvé copie à la préfecture de Butaré, après le génocide, mais il est clair que la présence d’un Blanc aurait fragilisé la mise en scène, puisqu’il n’aurait pu y intervenir que comme sadique, ou au moins complice d’actes sadiques, ce qui n’aurait manqué de déresponsabiliser ces actes couverts par son autorité, alors que toute la manipulation consistait au contraire à faire prendre en charge le crime par tous. La mécanique du crime collectif imposait de responsabiliser tout un chacun en le faisant participer, y compris malgré lui, et l’engager ainsi dans la meute des criminels, où la surenchère s’imposait comme pour justifier de l’horreur déjà assumée en la banalisant.

Ainsi, il est peu vraisemblable que votre ami ait effectivement « vu » ce qu’il disait. J’espère pour lui. Par contre, il en aura plus qu’entendu parler, témoin effectivement en première ligne.

Mais surtout, il aura appris comme vous, à la même « école de communication », que pour se couvrir lorsqu’on parle d’événements scandaleux auxquels on a été amené à participer, il est toujours bon de commencer par dénoncer la chose, sans manquer d’impressionner le public pour l’amadouer, en exposant des détails terribles, de préférence méconnus, afin de convaincre d’emblée de sa bonne foi.

Notre client se manifestait, comme vous dans votre livre – comme nous, comme n’importe qui –, très scandalisé par ce qu’avaient pu faire les génocidaires. Il se disait aussi très fier d’avoir servi là sous vos ordres, ne cachant pas son admiration pour vous, et c’est peut-être à ce moment-là qu’il aura évoqué que vous n’avez pas été promu directeur de Cercottes contre l’avis de l’essentiel de ses camarades et de lui-même.

Nous ne prenions pas la carte bleue alors, et il n’avait pas les 30 euros que coûtait son livre. Je lui ai fait crédit pour la moitié de la somme, très intéressé par ses commentaires d’après lecture quand il viendrait me payer le reste ainsi qu’il me le promettait. De toutes façons, nous expliqua-t-il, « son capitaine » habitant tout près, il serait amené à repasser dans le coin.

Si je vous en ai assez dit pour que vous puissiez savoir qui c’est, rappelez-lui, s’il vous plaît, pour moi, sa vieille dette, non que je tienne à son argent, mais je reste intéressé par ses commentaires, comme vous pouvez l’imaginer.

Il était ainsi avec vous. Serait-ce Antoine ? Car il n’y a que lui dans votre récit qui pourrait correspondre, encore ne le présentez-vous pas du tout comme membre des forces spéciales, mais comme un gentil membre de Pharmaciens sans frontières, organisme pour lequel vous nous dîtes avoir été «  logisticien  », à Kigali, pendant le génocide. Votre admirateur était lui passé par Cercottes, ce qui ne saurait être la cas d’Antoine, n’est-ce pas mon colonel, vous n’auriez pas omis un tel détail ?

Ou bien, en plus de cet «  Antoine  », de «  Ziva  » et de « sœur Bernadette », auriez-vous rencontré au Rwanda certains de vos camarades, parmi lesquels mon client, pour une « opération spéciale » classée très haut dans le « secret défense », dont vous ne pouviez bien sûr pas parler dans vos mémoires ?

On comprend surtout que cet impératif de silence vous conduise à livrer des « mémoires » aussi lacunaires, mon colonel, où les méfaits du whisky semblent bien par moments servir de commode alibi plus qu’autre chose.

Vous excuserez mon scepticisme, dont je vous ai déjà avoué le motif, mais au fond, on pourrait dire que votre histoire ne tient pas debout, ou plutôt qu’elle « tient » comme un bon roman, sorte de vrai-SAS que vous prétendez d’ailleurs incarner, puisque c’est bien ce modèle d’aventurier solitaire que vous mettez en scène. Pour vous qui êtes surtout connu pour votre talent de meneur d’hommes, permettez qu’on s’étonne et qu’on reste sceptique. La terrible « solitude », que vous évoquez comme la marque de votre travail en mission, contraste avec ce qu’on comprend de l’esprit de camaraderie qui vous aura tant fait apprécier dans cet univers fait de commandos plus que de 007.

Le colonel Jouan, « logisticien » ? Non bien sûr, c’était votre couverture, puisqu’ainsi que vous l’expliquez vous étiez là en mission de renseignements, chargé de faire une enquête « d’ambiance ». Drôle d’ambiance, vous avouerez. Ainsi, tous les matins, vous vous seriez réveillé avec le même spectacle d’horreur sur la pelouse de votre pavillon, parsemée de corps découpés en morceaux, et tous les matins vous vous tapiez la même corvée que d’aller ramasser ces membres déchiquetés pour les enterrer.

Excusez mon ingénuité, mais comment pouviez-vous découvrir ces horreurs en vous réveillant sans que les cris vous aient alerté la nuit, pendant que l’horrible crime se déroulait sous vos fenêtres ? J’avoue que je ne comprends rien à votre histoire. Certes vous étiez bien logé, avec Antoine, dans cette maison à l’abandon où vous auriez miraculeusement retrouvé le « staff » au complet de Pharmaciens sans frontières, en la personne d’une jeune Ziva, « a priori d’origine maghrébine », qui vous attendait en somme, seule dans cet enfer. On comprend qu’elle ait pu être contente de votre arrivée...

Et vous, le dernier recruté de Pharmaciens sans frontières vous vous retrouviez de fait chef de mission, ce qui est plus conforme à votre niveau dans la hiérarchie. On imaginait mal le quasi patron de Cercottes faire le larbin d’une petite association humanitaire, c’est vrai. Aussi humble qu’on soit, il y a des limites. Et Ziva, qui tenait le poste avant votre arrivée, se retrouvera aussitôt dans le rôle de la secrétaire, ou mieux, chargée de faire la cuisine pour les hommes. Quant au mystérieux « Antoine », dont vous dîtes carrément ne pas avoir idée de ses « motivations précises », vous imaginez à un moment qu’il puisse, comme Ziva, être « en mission de renseignement » « pour d’autres pays »… Faut-il comprendre que l’humanitaire est une couverture banale pour les agents secrets, au point où il est normal de soupçonner tous les « humanitaires » ?

Permettez, mon colonel, que je ne vous croie pas vraiment à cet endroit non plus. Antoine travaille en binôme avec vous tout le long de votre récit, et il vous obéit au doigt et à l’œil, comme on fait avec un supérieur hiérarchique. Ziva aussi, d’ailleurs, même s’il reste possible d’imaginer son « innocence », pour autant que son « personnage » soit crédible. Admettons un instant que cette jeune femme perdue au milieu d’un génocide ait pu exister, car somme toute l’héroïsme du personnel humanitaire, ça existe.

C’est vous qui n’êtes pas crédible, mon colonel. Ainsi vous vous embarqueriez dans une mission ultra-secrète et fonctionneriez dans une équipe très resserrée de trois personnes avec deux autres dont vous n’excluez pas qu’ils travaillent pour d’autres services « étrangers » sans savoir lesquels, et ce en toute confiance bien sûr, sans que ça vous pose problème ?

C’est l’ensemble de votre « mission » qui n’est pas crédible, où vous apparaissez comme ce qui aurait été une monumentale “erreur de casting” : le chef des forces spéciales les plus aguerries envoyé en promenade au cœur du génocide pour faire des rapports « d’ambiance »…

Vous laissez entendre qu’en fait vous auriez si librement circulé dans le Rwanda à feu et à sang que les informations que vous transmettiez à Paris auraient été déterminantes pour la conduite des opérations... Cela aurait eu un sens à partir de Turquoise, mais avant ? Turquoise, officiellement, et à ce qu’on sait, aura été relativement improvisé, bien tard. Et avant ? Pourquoi étiez-vous là, mon colonel ?

On aura entendu parler de « sonnettes », des agents un peu sur le modèle que vous décrivez d’un humanitaire, ou disposant d’on ne sait quelle autre « couverture » (il n’y en avait pas tant de possibles pour des Blancs). C’est version quasi officielle que seraient restés au Rwanda, pendant le génocide, quelques agents de renseignement, unique présence militaire française reconnue à ce moment-là, à partir de la fin d’Amaryllis jusqu’au début de Turquoise, les deux opérations officielles connues et reconnues.

Cela fait des années qu’on explore l’hypothèse qu’ait pu intervenir entre les deux, entre Amaryllis et Turquoise, une opération sans nom… Opération spéciale s’il en était puisque le seul nom qu’on lui connaît, c’est celui attribué à un contrat du « mercenaire », et non moins gendarme, Paul Barril, « l’opération insecticide », autrement dit l’opération génocide.

On aura pu remarquer, avec notre ami et collaborateur dans ce travail de recherche de la vérité, feu-Jean-Franklin Narodetzki, la similitude des politiques dirigées par François Mitterrand en Bosnie et au Rwanda, ces mêmes années 1990-95, appuyant dans les deux cas des entreprises de purification ethnique radicale. Et on aura mis une bonne dizaine d’années à identifier le COS, ce « commandement des opérations spéciales », pourtant institué très officiellement en 1992, afin de piloter ces guerres clandestines, et particulièrement inavouables, dans une structure réduite, court-circuitant l’ensemble de la hiérarchie militaire, instituant de fait une hiérarchie parallèle, comme le recommandait jadis le colonel Lacheroy. Le COS a été défini comme ce dispositif qui permettait au président de commander directement, ou du moins par l’entremise de ce COS, des unités spéciales envoyées sur le terrain. Un mécanisme toujours en place, dont l’ensemble de l’action est secrète, ultra-secrète même, et sans traces donc.

On peut dire que vous étiez « couverts ». Par la grâce de ce COS, le président lui-même, chef des armées, se transformait en chef des opérations, responsable in fine de tout ce que vous aurez pu faire, sous les ordres directs de la plus haute autorité, élue au suffrage universel, représentant le peuple, la nation.

Voilà qui n’allège pas trop l’ardoise de François Mitterrand, et, quand, pour le dédouaner, on insiste sur sa très mauvaise santé qui l’empêchait d’être tout le temps sur le pont, il est à craindre qu’on alourdisse d’un même mouvement les responsabilités du général Quesnot, qui sera conseiller militaire du Président dès l’instauration du COS en 1992, et dont l’anti-tutsisme est malheureusement documenté.

Quesnot est vivant, comme vous, mon colonel, comme quasiment tous les principaux protagonistes hormis Mitterrand, tous encore là pour ce Nuremberg fantasmé dont on sait bien qu’il n’aura jamais lieu, pas plus que ne seront jugés les crimes biafrais et camerounais, dont les acteurs ont pour l’essentiel disparu, pas plus que ne semble près d’être examinée la responsabilité française en Argentine, dont Giscard n’aura jamais eu à répondre, ainsi que vous aurez peut-être remarqué, mon colonel, ni aucun des six cent militaires français envoyés alors en soutien à la dictature du général Videla, un soutien qui ira jusqu’au fond des salles de torture.

L’impunité est une règle non écrite de la République qui souffre peu d’exceptions. Même quand on a fini par juger Maurice Papon, cela aura été au nom de son activité de responsable de deuxième plan sous l’État français vichyssois, mais il n’aura pas été question de sanctionner son rôle de Préfet parisien chargé de la chasse aux Algériens dans la capitale et alentour, de 1958 à 1962, y compris un certain 17 octobre 1961 où les morts se sont comptés par centaines, alors même que ces faits étaient parfaitement documentés, comme sa responsabilité personnelle dans l’exécution de cette politique inqualifiable. Et comme on ne pouvait éviter de le condamner quand même, on s’empressa de pondre une loi facilitant les libérations pour cause médicale, dite “loi Kouchner”, dont le préfet deux fois criminel sera le premier bénéficiaire.

Je crois avoir lu quelque part que l’impunité est juridiquement admise pour les soldats américains agissant en opération extérieure. Le droit français n’est pas aussi grossier, mais, de fait, il accorde aux serviteurs de l’État une garantie totale de ce que leur action sera protégée jusqu’au-delà du possible, jusqu’à l’impensable.

L’impensable Quesnot. Mais vous, mon colonel, peut-on vous « penser » ?

Vous parlez de vos « cauchemars », et là on ne peut que vous croire, ou bien faudrait-il interroger jusqu’à cette faiblesse que vous affichez ? J’aurais grand tort de faire trop d’ironie là, tant on sait le grand nombre des soldats retournés de nos guerres sales qui souffrent de syndromes lourds, que les américains traitent au cannabis (une des principales applications du cannabis thérapeutique, semble-t-il).

Pardonnez mon injustice si je me trompe sur ce point, mais je ne vous imagine pas comme ça, mon colonel. Peut-être aurais-je été contaminé par l’admiration que vous portent vos camarades. Ou bien m’aurez-vous laissé une impression d’assurance plus conforme à l’idée que je me fais de vous, lors de votre apparition télévisée devant un parterre de dames conquises par votre sourire désarmant de bonté et de sincérité.

Ainsi vous aurez fait des cauchemars, mais vous en seriez bien remis. Encore heureux, pour un formateur, ayant eu pendant treize ans la responsabilité de préparer des hommes déjà aguerris à affronter plus difficile encore.

J’aimerais bien savoir en quoi consiste votre école de guerre si ce n’est à enseigner d’assumer l’horreur ? Car bien sûr aucune de ces opérations spéciales auxquelles vous prépariez les paras ne pouvait se confier à qui tournerait de l’œil à la première goutte de sang.

Certes, il ne s’agissait pas d’une goutte, à Bisesero, où le sang aura coulé littéralement à flots, à un point où aucun stage de Cercottes ne pouvait préparer. N’auriez-vous pas été à Bisesero, et seriez-vous resté le simple témoin que vous décrivez dans vos mémoires, il est évident que l’horreur atteinte au Rwanda ne pouvait que choquer quiconque, même des soldats surentraînés à ça. Mais c’est la première fonction de « l’entraînement » que d’accoutumer à l’horreur, et même à s’en vacciner complètement de préférence, sans quoi ce travail serait impossible.

« Dieu m’est témoin », c’est vous qui parlez, mon colonel, « que j’en ai rempli, au nom de la France, des actions secrètes dont je ne suis pas très fier et que j’essaie encore aujourd’hui d’oublier, malgré mes cauchemars qu’elles ont provoqués  ».

Quel aveu ! Et moi qui ne vous crois pas, même pas là. Car quoi ? Vous, vous ne seriez pas «  fier  » de votre action « au nom de la France » ? Là pour le coup, voilà de l’impensable. Et vous essayez d’oublier ça ? Parlant du Rwanda, on vous comprend. Cela aura été trop, au point de hanter vos nuits.

« L’armée française, cette noble institution qui m’a tout appris », écrivez-vous, mon colonel. Comment conciliez-vous cette « noblesse » de l’armée avec ces « actions secrètes » dont même vous ne seriez « pas fier » ?

Je me moque, mais vous dites avoir même eu « la tentation du suicide » en 2006, bien longtemps après. Et là, on doit vous croire, lorsque vous évoquez ce terrible hiver 2005-2006, où, en février, précisez-vous, « un bref moment » vous aurez pensé au suicide en regardant votre arme. Si l’on vous suit toutefois, cela n’avait rien à voir avec vos « actions secrètes » au Rwanda ou ailleurs, mais aurait plutôt été l’effet de «  rumeurs  » circulant à votre sujet à Monaco, on ne sait à quel propos mais concernant votre vie monégasque, où se serait produit « un fait divers banal, triste, et sans autre fondement que la fatalité et l’hypocrisie », rien à voir avec vos activités antérieures au service de la France.

Pour vous consoler de vos déboires monégasques, vous trouverez aussitôt de l’engagement, recruté par « un ami italien », dont vous aurez jugé nécessaire de nous donner le nom et l’adresse, peut-être au cas où l’on cherche du travail. Il vous aura mis en contact avec « un autre ami italien » à la recherche « d’hommes possédant votre profil », « pour partir en Afrique accomplir des missions un peu difficiles ». Là en Ouganda, à vous croire.

On voit mal ce que des hommes ayant « votre profil  » auraient eu à accomplir comme « missions difficiles » en Ouganda cette année-là, mais il est certain que l’Ouganda vous rapprochait fortement d’un théâtre d’opérations que vous connaissiez bien, le Rwanda, et, à l’époque, en 2006, de la zone perturbée du Kivu, où les troupes génocidaires rwandaises que vous aviez côtoyées en 1994 étaient toujours en activité. Excusez si je bouche les trous de votre récit, mon colonel, mais vous en dites trop peu sur cette mission ougandaise, ce qui force à s’interroger.

Votre employeur «  italien  » trouvera à vous loger dans une maison déjà occupée par « un jeune portugais », « alors en mission en République démocratique du Congo  », précisez-vous.

Très curieuse, votre économie d’alors. Vous vous dites satisfait de votre « allowance » que votre employeur paye « en dollars, très rentable, pour nous, européens ». Mais vous ne dépensez « pratiquement rien » et trouvez à économiser ainsi « 250 dollars par mois » pour envoyer à votre femme et lui permettre de « vivre correctement » en s’ajoutant à votre retraite militaire « qui vient enfin de vous être attribuée ».

Une belle chose que cette retraite militaire qu’on touche en principe vers 43 ans, après vingt-cinq à vingt-sept ans de service. Ceci pour les officiers, les soldats étant libérables après quinze ans… Quand on pense aux “trente-sept annuités et demie” exigées de tous les autres citoyens, ça fait sensiblement moins de la moitié. Un modèle qui pourrait intéresser d’autres travailleurs… Si une activité improductive comme la guerre peut libérer ses serviteurs au bout de quinze ans, des activités industrielles et commerciales, elles généralement rentables, devraient pouvoir se payer ça aussi…

On comprend que les officiers, comme les cadres dans le civil, ayant une activité à la fois moins exposée et plus intéressante, supportent sans peine dix ans de plus, pour atteindre l’âge de la retraite loin de la soixantaine, bien avant la cinquantaine, à 43 ans, dans la force de l’âge. Libres de se consacrer à d’autres activités rémunératrices, qui s’ajoutent à leur rente de retraités, ou de vivre de l’air du temps, à l’abri du besoin.

Je n’y connais rien, mais une retraite de colonel, on imagine que ce doit être quelque chose. Sans parler des économies substantielles qu’on aura pu faire au long de sa carrière en se retrouvant souvent, comme vous, en opérations extérieures, payées le double, sans compter les primes, et les exonérations d’impôts, qui améliorent encore ces bonus. J’étais étonné de lire, il y a longtemps, qu’un colonel ainsi envoyé en Afrique, comme il y en aura eu beaucoup au Rwanda, pouvait toucher la somme rondelette de 80 000 francs par mois. Même la moitié, sachant que « l’extérieur » compte double, cela faisait un très haut salaire mensuel à l’époque. De quoi faire de sérieuses « économies » quand on ne dépense rien, puisqu’on est la plupart du temps mobilisé, logé, nourri et blanchi par la République… Une retraite sur une telle base, même réduite de moitié, ce n’est pas vraiment ridicule.

On n’imagine pas non plus que l’attaché militaire du prince de Monaco soit rémunéré chichement. Mais vous en étiez-là, à mettre votre pécule de côté pour permettre à votre famille de vivre décemment, vous réjouissant de combien la vie est peu chère en Ouganda, « 50 dollars par mois suffisent amplement ». Ce qui était vrai (vous en aviez entendu parler), mais ne correspond vraisemblablement pas à votre cas, avec deux employés de maison et voiture. On a pu vérifier aujourd’hui, mais, même à l’époque, un « expat » dépensait banalement beaucoup plus, beaucoup beaucoup plus… Pourquoi vous sentez-vous obligé de mentir, mon colonel, y compris sur des détails sans importance de ce genre ? Auriez-vous honte de votre opulence ?

Permettez que j’insiste sur ce mot alors que je ne vous connais pas et que je n’ai aucun détail sur votre compte en banque ni sur votre patrimoine. Mais Monaco, tout le monde sait que ça rapporte. On pourrait dire qu’au-delà de la Françafrique toute la mafia politique aspire à une retraite monégasque. C’est le Graal, comme on a pu voir lorsqu’un Président de la République, Nicolas Sarkozy, monnayait un piston en faisant miroiter une place sur le Rocher contre un passe-droit judiciaire, alors que la justice le serrait d’un peu trop près…

On comprend que vous avez besoin de faire croire au lecteur que vous êtes comme lui, comme tout le monde, quelqu’un avec des fins de mois difficiles. La prospérité des mercenaires de la République que sont de fait les militaires de carrière aurait de quoi choquer le contribuable, plus encore que votre étonnant régime de retraite. Vos mensonges sur votre état de fortune font de vous un véritable corrompu, mon colonel. Il n’est pas honteux d’être riche, mais avoir honte de sa richesse, ça c’est une honte.

Témoignage crédible pourtant, à cet endroit, lorsque vous dites ressentir «  la gêne d’être français, à cause de la guerre et du génocide qui a eu lieu dans cette région »… On se demande vraiment ce qui pouvait vous gêner, vous l’honorable logisticien de Pharmaciens sans frontières...

Vous aurez beau nous raconter en détail comment vous avez récuré votre maison pour éviter de trouver un cafard en prenant votre boîte de céréales le matin, où nous détailler vos relations avec votre femme de ménage et votre boy, on ne comprend pas trop ce que vous faites là. Encore « de la logistique, pure et dure ». À se demander ce qu’on entend par «  logistique  » à la DGSE… « Pure et dure », dit par vous, on en tremble… Même le « responsable local » de votre employeur italien, Guy, un Français, finit « par douter de la vraie raison de [votre] présence », comme nous. « Mais je me révèle plus fort que lui », dîtes-vous, « je suis un menteur professionnel, en survie, et rien ne pourra me faire avouer ». Ni même à nous, dans vos «  mémoires  », on l’aura compris. Personne ne saura ce que vous pouviez faire en Ouganda en 2006...

Que vous ayez une « vraie raison » pour être là, autre que de faire le ménage ou de la « logistique pure et dure », on pouvait l’imaginer, avec votre CV. Mais ce qui m’intéresse ici, c’est votre aveu. Car c’est bien vous qui le dites : vous êtes un « menteur professionnel ». C’est bien notre grille de lecture de vos mémoires en tout cas. Comme quoi, il arrive même à des menteurs de dire la vérité, là par exemple.

En effet, dans votre métier, on vous apprend avant tout à mentir, « n’avouer jamais ». C’est une condition essentielle du « secret défense ». S’il advient que des soldats participent à une opération inavouable, dont il n’y a pas lieu d’être fier, et dont la République doit absolument éviter que le public ait connaissance, il ne suffit pas de dire que c’est secret, encore faut-il donner le change, avoir quelque chose à raconter, en toutes circonstances.

On ne saura rien du type de «  logistique  » qui vous aura ainsi mobilisé en Ouganda. Que pouvait donc être cette entreprise employant un personnel «  indien  » se nourrissant exclusivement de riz prélevé sur les «  invendus  » de votre entrepôt ? Ainsi, il s’agirait de logistique humanitaire, pour apporter du riz en Afrique ? Pourquoi ne le mentionnez vous pas ? Ou bien vous apprend-on aussi dans votre métier que pour qu’un « mensonge » ne soit pas trop facilement démontable, il vaut mieux parfois ne pas trop en dire. « Les autres ouvriers sont un mélange de Croates, d’Anglais et de Portugais. » Le tout embauché par une société italo-monégasque qui n’avait rien de plus urgent que de recruter un ancien patron de Cercottes et attaché militaire princier… Tout ça pour distribuer du riz… ? Permettez qu’on se demande à quoi « œuvraient » de tels « ouvriers », brochette de mercenaires internationale, avec des gens « possédant votre profil »… Sans rien dire, vous nous révélez ici benoîtement comment une très grande entreprise humanitaire italo-monégasque peut servir à l’occasion pour abriter des opérations de mercenariat ultra-secrètes et à risques importants, « un peu difficiles », comme vous dîtes...

Menteur peut-être, mais croyant. On aura remarqué comment la plupart de vos chapitres se terminent par un « Deo gratias », en latin, et c’est vrai que vous pourriez tout aussi bien être affilié à la secte de Mgr Lefebvre, qui refusait l’abandon du latin par l’Église au prix de se faire excommunier, et dont les adeptes, un ramassis de nazillons, se rassemblent peut-être encore à l’église Saint Nicolas du Chardonnet, derrière la Mutualité, à Paris.

Vous évoquez comment, à défaut d’autre chose, pour tromper l’ennui en somme, vous vous promeniez au bord de l’immense lac Victoria « propice à la rêverie et à la méditation ». « Mon retour vers Dieu prend alors toute sa dimension », dites-vous. « Toutes mes pensées positives vont vers Lui. Je me confie totalement à Lui, je Lui parle… Je ressens, corps et âme, une communion intense avec le Dieu vivant. » Ce n’est pas rien.

Le dimanche, quand vous n’êtes pas à la messe, on vous trouve à la piscine, que fréquentent les Blancs «  huppés  », où vous écoutez de la musique, lisant des romans, loin de votre femme et de vos enfants. Parlant de votre femme, une grande nouvelle vous parvient : « elle vient d’être naturalisée monégasque ». « Jacqueline ne peut retenir sa joie, elle crie, pleure, hurle même. » Être monégasque, c’est mieux qu’un titre de noblesse, partagé par moins de dix mille personnes, l’assurance d’être à l’abri de la misère, et ça se transmet aux enfants comme le plus solide des héritages. (Un de ces citoyens monégasques, à nœud papillon, m’expliquait, il y a longtemps, comment l’exonération fiscale dont jouissent les ressortissants de la Principauté est constamment monnayable : il proposait ses services d’homme de paille, permettant à des entreprises prospères de bénéficier du paradis fiscal princier… Simple, légal et efficace… Il prenait, bien sûr, une commission plantureuse, mais bien moindre que l’impôt épargné...)

C’est en septembre 1987 que vous entrez au 11ème Choc, et vous racontez ça comme si votre carrière militaire commençait là. Vous ne comptez, curieusement, que vos treize années au sein de cette unité, le reste, une bonne dizaine d’années pourtant, ne comptant pas en somme… Vous aurez ainsi fusionné littéralement avec votre nouvelle affectation. En 87, j’avais moi vu naître mon premier fils, en août, et j’étais de plein pied dans ma carrière depuis une paire d’années, pas plus, mais très loin de penser que je devrai consacrer le reste de mes jours à dénoncer des crimes que je ne pouvais même imaginer alors.

Permettez un temps de pause dans notre commentaire de vos aventures africaines. Je devrais là me fâcher, mon colonel. J’étais un homme assez comblé par la vie, avec de beaux enfants, une entreprise où j’avais embarqué mes plus proches amis qui se portait bien, au-delà de nos espoirs, et le monde était cohérent pour moi, certes plein d’imperfections mais qui ne demandaient qu’à être corrigées. La vie politique m’intéressait curieusement assez peu. Je n’étais pas loin de penser avec Jules Romains, un auteur presque oublié qui a beaucoup compté en son temps, que ce n’était qu’une affaire de « bonne volonté », juste un effort à faire pour que tout aille mieux, et pourquoi pas « au mieux », quand on devinait toutes les promesses dont la modernité continuait à dérouler les charmes.

J’étais capitaine dans une industrie on ne peut plus stratégique où l’on disait avoir dix ans d’avance sur les États-Unis, un secteur qu’on appelait d’ailleurs tout naturellement d’un néologisme français, la télématique, avant que cela finisse par s’appeler internet en anglais… Le monde nous appartenait en somme, provisoirement.

Si je devais dater un tournant, une alerte dirons-nous, c’est dès le début des années 90, l’assassinat du pasteur Doucé non par des militaires mais par des policiers « d’élite », une section de RG de « choc ». C’est sous la responsabilité du gouvernement de Michel Rocard que ce crime sera couvert, en plus d’avoir été rendu possible. Si je ne m’étais jamais fait beaucoup d’illusions sur Mitterrand (quoique j’aie été comme tout le monde à mille lieux d’imaginer son potentiel de malfaisance), j’avais par contre de l’estime pour Rocard dont l’intelligence et l’intégrité semblaient insoupçonnables. Un monde s’effondrait pour moi en découvrant mon « héros » mêlé à une affaire d’aussi basse police.

Je suis en colère contre vous, qui en ce temps-là étiez déjà plus qu’initié à l’art des coups tordus qu’on cultive à Cercottes. Car, si l’on comprend bien, la tête chercheuse en ces sombres matières, pour notre génération, c’était vous. Vous repreniez le flambeau des théories du colonel Lacheroy, mais plus encore de leur mise en œuvre où s’étaient distingués avant vous, au 11ème choc, les fameux Trinquier, Bigeard et Aussaresses, vainqueurs de la bataille d’Alger, concepteurs de cette méthode de guerre sans scrupules qu’on appelle la « guerre révolutionnaire », mieux nommée « contre-révolutionnaire », pour autant que les mots puissent conserver un sens au terme de cette entreprise de subversion de la subversion...

Cette théorie militaire qui avait tant servi en Algérie s’était surtout lourdement discréditée avec le recours massif à la torture, une de ses principales méthodes, qui avait suscité véhémentes protestations. On se souvient de Claude Bourdet, ancien éminent résistant, dénonçant « votre Gestapo en Algérie ». Restent les travaux de Vidal-Naquet, exposant la « torture dans la République », et des témoignages, publiés chez François Maspéro ou aux Éditions de Minuit, des éditeurs obligés de braver les foudres de la censure, laquelle s’abattait sans retenue pour empêcher qu’on dénonce ce crime. Ce qui n’empêchera pas cette dénonciation de porter…

« L’action psychologique », dont la torture était le fleuron, sera même officiellement désavouée, et le Cinquième bureau, de « guerre psychologique », carrément dissous par Pierre Messmer, dès avant la fin de la guerre d’Algérie. Surtout, ses principaux protagonistes avaient dû disparaître ou se faire discrets, Lacheroy en exil aux Baléares, Trinquier en mission très spéciale au Congo, et Aussaresses faisant école bien caché au fond de la forêt amazonienne, le fracas de l’aventure de l’OAS ayant laissé leur équipe en miettes.

Cabu n’avait pas manqué de relever le fait que les unités de parachutistes représentaient toujours l’héritage vivant de la guerre d’Algérie, intact en somme, encore dans les années 70, avec leur lourde idéologie dont il n’avait pas de mal à se moquer comme de leurs lourdes bottes. Dans le même mouvement, Maxime Le Forestier pouvait chanter « c’est pas de ta faute si tu es fasciste, parachutiste ». Certes la moquerie portait, mais elle nous donnait une fausse idée, comme on se fait une fausse idée du nazisme en général, lorsqu’on le réduit au bruit des bottes, en ignorant l’élaboration intellectuelle qui le fonde et l’anime.

Disons les choses comme elles sont : il serait injuste de vous faire porter le chapeau de ce nouvel âge de la guerre révolutionnaire, mais c’est un fait qu’il apparaît avec vous dans les années 90. Et c’est également indiscutable qu’une tradition aussi barbare aurait eu du mal à subsister dans le monde pacifié de l’après-guerre froide, s’il n’y avait eu le renfort de petits malins comme vous pour l’adapter en somme à notre temps, en déployant des prodiges de subtilité et d’humanité pour faire passer la pilule aux nouvelles recrues pour qui tant de violence et de cruauté aurait pu être démotivant.

Il aura fallu donc dix ans de recherches sur ce qui s’était produit au Rwanda en 1994, pour qu’on réentende parler de cette « doctrine de la guerre révolutionnaire », dite DGR, et je dois confesser qu’on en est tombé de nos chaises en découvrant l’incroyable « subtilité » de ses raisonnements dès le départ. C’est un colonel, comme vous, Charles Lacheroy, qui, en Indochine, aura eu un jour cette illumination – comme Descartes auprès de son poêle, Newton sous son arbre ou Archimède sortant de sa baignoire criant « j’ai trouvé » –, en lisant un petit livre de Mao Tsé Toung saisi sur un Vietminh, La guerre révolutionnaire.

Pour cette contribution, on devrait ériger une statue, de préférence gigantesque, dans la cour des Invalides par exemple, afin de rendre hommage à l’inspirateur chinois d’une doctrine militaire qui a façonné notre armée, lui donnant l’instrument de toutes ses batailles depuis, et permettant à la petite France de caracoler au palmarès des nations. Car c’est bien cette ambition du général de Gaulle, de voir votre pays continuer à peser, que vous aurez servi, vous aussi, mon colonel.

Si on comprend qu’on ait « oublié » de rendre hommage à Mao, un « étranger », qui plus est communiste, presque un adversaire, il est vraiment honteux, par contre, que le colonel Lacheroy soit mort, en 2002, pas tout jeune, amnistié de l’OAS depuis 1968 et revenu des Baléares, où il s’était exilé, sans que personne ne s’en aperçoive, ni qu’on lui rende le moindre hommage, même après son amnistie, et ceci alors que sa pensée triomphait planétairement. On entendait ainsi, non loin de là, le général américain Mc Crystal, commandant la coalition mobilisée pour l’Afghanistan, rendre un hommage appuyé à l’apport des Français, avec leur théorie de la guerre révolutionnaire, sans laquelle il n’aurait su comment conduire les opérations.

Depuis plus d’un demi-siècle toutes les armées du monde s’inspirent au suc de la pensée du colonel Lacheroy, et il n’y a pas une étude, que l’on sache, qui lui soit consacrée… De même qu’on attend toujours une biographie du colonel Trinquier, une vie si incroyablement romanesque pourtant… Le jour où je voudrai gagner de l’argent, je m’y attellerai… Avec en prime un magnifique scénario pour Hollywood. À moins que persiste la loi du silence qui protège si efficacement vos crimes...

On pensait la DGR remisée au rayon des vieilleries puisqu’on n’en entendait plus parler. C’était si vrai qu’il nous aura fallu attendre 2004, et qu’un chercheur spécialisé, Gabriel Périès, vienne devant la Commission d’Enquête Citoyenne pour la vérité sur l’implication française dans le génocide des Tutsi en 1994, pour découvrir que ce génocide – qu’on était quelques uns à poursuivre depuis des années avec la même rigueur que pouvaient montrer les juges d’instruction-historiens-citoyens réunis là sous la présidence de feu-François-Xavier Verschaeve – était l’application directe de quelque chose dont on ne soupçonnait même pas l’existence, une « doctrine » militaire, vestige de la guerre d’Algérie !

Il y avait aussi de quoi tomber de sa chaise, en voyant Gabriel Périès expliquer là calmement que le scénario rwandais était comme l’apothéose pour cette pensée militaire toujours au cœur de l’action des armées. Qu’un génocide puisse être conçu comme le plus grand succès dans un système de pensée quel qu’il soit, cela a de quoi laisser rêveur, non ?

Gabriel Périès est un homme sérieux et on pouvait le croire. On découvrait au passage que “le morceau avait été mangé” quelques mois plus tôt avec la double diffusion, sur Canal+ et sur Arte du documentaire de Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, qui portait non sur le Rwanda, mais sur l’Argentine des temps de la dictature où 30 à 40 000 personnes avaient subi une des méthodes chéries de votre école, la disparition. On les appelle les desaparecidos, ces argentins de gauche, tous considérés comme « subversifs », enlevés un à un à leur domicile ou ailleurs, par des militaires anonymes qui les conduisaient dans leurs centres de tortures. On a le témoignage de survivants à la torture, épargnés par le «  vuelo  », le largage par avion, qui permettait de faire disparaître les cadavres au fond du Rio de la Plata. Et certains ont entendu les assistants tortionnaires français, encadrant les militaires argentins, à l’École de mécanique ou ailleurs. On avait déjà le témoignage du général Prats devant la Commission Sabato sur les crimes de la dictature, publié dans son rapport Nunca màs, insistant sur l’importance de l’apport français, dès le départ, « bien avant les Américains ». Marie-Monique Robin dévoilait le pot aux roses dans un 52 minutes décoiffant. Son livre éponyme, à paraître un peu plus tard aux éditions La Découverte en disait beaucoup plus, et révélait, comme Périès, les ressorts de cette doctrine effroyable qui est scandaleusement toujours enseignée dans nos écoles de guerre comme à Cercottes.

Car il fallait le voir pour le croire, trouvant un jour chez un bouquiniste un vieil exemplaire de l’édition d’origine de La guerre moderne, du colonel Trinquier, datant de 1961 [aujourd’hui rééditée chez Economica], où on peut lire noir sur blanc, dès la première page, qu’il est possible d’atteindre d’aussi bons résultats avec des poignards qu’avec la bombe atomique ! Une pluie de machettes est tombée de l’armoire.

Ainsi vous nous aurez obligés à concevoir l’inconcevable. Une telle chose pouvait avoir été pensée, voulue ? Vous voyez ce point d’interrogation qui marque encore l’étonnement alors qu’on sait trop bien maintenant qu’il n’a pas lieu d’être, mon colonel ? On peut dire que vous nous avez scotchés, sans savoir si cette expression renvoie au scotch qu’il nous faudrait boire comme vous pour oublier, ou y voir un équivalent de ce mot de mon grand-père, « estomaqué ».

Car c’est bien vous, mon colonel, et votre génération d’officiers, qui avez la responsabilité d’avoir cultivé ces fleurs vénéneuses jusqu’à en faire usage, et jusqu’à ce point-là.

Vous aurez même en somme dépassé vos maîtres, dont la criminalité a pourtant été industrielle, d’Algérie en Argentine. Mais ni Lacheroy ni Trinquier, ni Aussaresses, n’auront jamais atteint une telle performance.

Un an avant votre entrée à Cercottes, en 1986, mourait le grand inspirateur de l’extrême-droite française d’après-guerre, Raymond Abellio, auquel on attribue y compris d’avoir enseigné la « métapolitique » à « l’OAS finissante », aux Baléares. Il laissait en guise de testament, ces dernières pensées publiées de son vivant :

« Aujourd’hui la guerre n’a plus le visage de la guerre… A l’heure des transmissions instantanées et de l’électronique universelle, la victoire ne peut plus être liée au déplacement des hommes ou des bombes. Il suffit – c’est plus discret – de dissimuler à l’avance un dispositif quelconque d’extermination dans le pays que l’on vise. Puis, « le moment venu, et d’aussi loin qu’on voudra », on le libère, sans que rien ne permette à ce moment ou après de déterminer le lieu de l’impulsion. Un pays, un peuple, une nation, pourront ainsi être détruits sans connaître le visage de leur ennemi. »

Et vous, Thierry Jouan, vous aurez accepté d’être l’instrument d’une pensée aussi écœurante, du genre de celles que l’on trouve effectivement dans les écrits de Trinquier et de ses collègues, du genre de celles qu’on enseigne de toute évidence dans certains stages ultra-spéciaux de Cercottes.

Je ne peux que vous accorder qu’il y avait évidemment de quoi être impressionné en recevant cet enseignement, et encore plus excité à le mettre en pratique. On vous avait convoqué pour le bal des imbéciles et voilà que les fusées de l’intelligence jaillissaient à feu continu… Si on était allé vous chercher vous, c’est parce qu’on a toujours besoin de gars dégourdis et pas stupides comme vous. Paradoxalement ce n’était pas un travail de brutes, même si on vous demandait là d’assumer une violence sans bornes. On en appelait à de multiples degrés de finesse, au point où l’on pouvait s’y perdre mais jamais s’ennuyer. C’est qu’il faut faire preuve d’inventivité dans ce métier. Surtout, on vous offre une perspective sur la véritable histoire de votre temps, et l’occasion d’être acteur de ce « grand jeu », laissant tous vos contemporains dans une ombre niaise. Vous, vous êtes déniaisé. En échange, on vous demande l’impossible.

Excusez le parallèle, qui ne vous offensera pas tant, j’espère, vous qui auriez pu former le formateur de Kouachi, mais le mécanisme qui s’appliquait ainsi à vous est exactement le même qui entraîne un djihadiste à massacrer le public d’une salle de concert. Le même auquel président les initiations maçonniques. On « déniaise » pour mieux manipuler. Vous connaissez bien ça vous-même, assez bien pour comprendre ce que je veux dire quand je dis qu’au fond, comme tous vos camarades, vous aurez été manipulé.

Comprenez que je ne vous cherche pas des excuses. Je cherche à vous comprendre. Mais, bon sang, qu’est-ce qui vous a pris ?

Je m’égare : essayez de dire à quelqu’un qu’il est manipulé, quand vous voyez manifestement qu’il l’est, et vous vous verrez vertement renvoyé dans vos cordes. Car c’est tout le sens d’une manipulation réussie, que celui qui en est l’objet s’empare lui-même du projet pour lequel on l’utilise. Il en est dès lors totalement responsable, et c’est l’insulter que de le regarder comme instrumentalisé. S’il l’a été, il ne l’est plus, et c’est en toute conscience qu’il assume ses actes, même si tous les ingrédients qui nourrissent sa conscience auront été subtilement arrangés pour conduire ses actes…

De fait, qu’avez-vous fait de votre libre arbitre ? Je vous vois me répondre en souriant que c’est des bêtises tout ça, qu’on est tous dans la main de Dieu, et que si ce n’était vous cela aurait été un autre, alors qu’est-ce que ça change ?

En danger de croire, s’intitulait le premier livre de mon ami Jean-Paul Gouteux, qui plus que quiconque aura plongé passionnément dans cette enquête sur votre action et celle de l’armée française au Rwanda. Après nombre d’ouvrages dénonçant le crime français, il reviendra sur la question des responsabilités religieuses pour son dernier livre, Apologie du blasphème, suite du premier.

Ce n’est bien sûr pas du tout anecdotique que vous soyez croyant, et catholique, dans un état-major entièrement constitué d’officiers semblablement croyants et catholiques. C’est d’autant plus signifiant, quand on en vient, ces années 1990-95, à se trouver mêlé à des entreprises pour lesquelles les historiens de l’avenir auront du mal à départager les responsabilités de la France et celles du Vatican. Au Rwanda comme en ex-Yougoslavie, le Pape Jean-Paul II n’aura pas été moins compromis que le Président de la République française François Mitterrand.

Je ne vous raconterai pas ici l’histoire des apparitions quasi simultanées de la Vierge Marie à Medjugordge, en Bosnie croate, et à Kibeho, au Rwanda [1]. Mais vous avez pu voir au Rwanda combien les églises ont été des lieux d’extermination commodes, et la compromission des prêtres ne vous aura pas échappé non plus, qui désacralisaient en vitesse les lieux de culte pour permettre le massacre de ceux qui étaient venus là pour se placer sous protection de la loi religieuse.

Ces prêtres sont habités, comme vous, par la tranquille certitude que l’apocalypse est là, devant nous, et qu’il n’y a qu’à en accompagner le mouvement en essayant, si possible, de le conduire… ou, plus modestement, en aidant à le mener à son terme, conformément à ce qui est écrit.

Permettez encore que je cite Abellio. Il s’agit là d’un passage extrait d’un ancien roman, datant d’avant notre naissance, mais reproduit dans cet opuscule des Cahiers Raymond Abellio n°2, qui, lui, date de 1985, peu avant sa mort donc, et juste avant que vous entriez à Cercottes :

« Le monde entier sentira venir la destruction et s’interrogera sur elle… Il va naître des hommes doués de pouvoirs effrayants qui conduiront ces événements tout en leur restant étrangers et qui seront capables des pires actes de guerre tout en gardant l’esprit en paix… On n’aura jamais vu pareille guerre dans le monde ni pareille paix dans un homme. »

Aurait-on trouvé là votre portrait craché, mon colonel ? Je doute qu’on ait l’occasion d’en parler, mais je serais curieux de votre point de vue. Laissons la parole à Abellio :

« Ces hommes seront conscients de leur vocation de dieux et ne penseront qu’à elle, et cette vocation exigera la fin du monde. Ils ne s’interrogeront plus sur leur propre culpabilité, mais sur celle de Dieu et ce sera la même chose… Ils seront étrangers à tous les sentiments humains et seulement prisonniers d’une connaissance froide et immobile… Et le moindre de leurs gestes ne cessera pas, en effet, d’être conforme au plan de Dieu. »

C’est bien ce que vous pensez, mon colonel, n’est-ce pas ?

Écoutons encore Abellio :

« l’Ange exterminateur est exterminateur mais il est ange… il n’y a point de mystère du mal pour l’âme noble… Aux jeux fantastiques de l’intelligence et de la mort, le surhomme gagne toujours. »

Car c’est bien ça, la petite monnaie avec laquelle on vous achète, mon colonel. Surhomme, ça pose son homme. Et nul ne peut vous le contester, c’est objectif. Si on craignait un cow-boy au nombre d’encoches taillées sur la crosse de son colt, vous seriez imbattable à ce jeu-là, champion toutes catégories. Mais n’entendez-vous pas le mépris qui accable ces « mercenaires blancs », présents à Bisesero le 13 mai, dans la voix des rescapés qui les dénoncent ?

Ce sont eux qui ont raison, mon colonel, pas vous, ni moi. Ce sont eux qui ont vu l’étendue de notre misère commune à vous et à moi.

Pourquoi suis-je en colère contre vous ? Parce que vous aurez rendu notre monde bien plus misérable. Au lieu d’aller de l’avant, on aura brutalement fait machine arrière.

Et nous, les riches et bien nourris, nous portons l’indignité d’avoir été semer l’horreur chez les pauvres. Vous connaissez la phrase qu’on attribue à Mitterrand : « Dans ces pays-là, un génocide c’est sans importance. » Sous entendu : « chez les pauvres, les sauvages, les noirs ». Nous, les riches, les civilisés, nous ne ferions pas ça. Et pourtant, vous si…

De quelle « misère » est-il question ici ? De misère mentale, dans un monde où la peur s’est imposée. Car c’était l’enjeu, le seul véritable enjeu, en Bosnie comme au Rwanda, d’instiller la peur, la peur de l’autre, celle du voisin, la peur de l’étranger. D’un point de vue stratégique, il s’agissait alors de promouvoir le repli communautaire, en stimulant autant que possible le réflexe identitaire. Tutsi du Rwanda, Musulman de Bosnie, Croate, Serbe et même Hutu, tous avaient des raisons de craindre l’autre. Ce message aura eu une portée quasi universelle. Partout dans le monde le repli aura fini par opérer.

Le monde misérable, c’est ce monde où on ferme la porte aux réfugiés, par exemple. Où l’on renvoie vers la mort quasi certaine les « interprètes » ou autres assistants dans la guerre afghane contre les Talibans, assez connus pour ne pas pardonner aux « traîtres ». Votre personnel, mon colonel, les Afghans avec qui vous avez peut-être combattus, en frères. On refuse l’asile à ceux-là comme à tous. Comme on interdit de porter secours en Méditerranée. On aura mobilisé jusqu’aux Janjawid, auteurs jadis de ce qu’on a pu appeler un génocide au Darfour, pour rançonner, piller, violer, et exterminer les réfugiés qui tentent de passer par là, dissuadant très efficacement ce qui représentait il y a peu le gros du flux des réfugiés. Une politique certes efficace, inspirée par Hollande et Macron, et financée par la communauté européenne...

Ne sais si vous aurez bénéficié des secours d’une « plume » pour reconstituer vos « mémoires », mon colonel, et je soupçonne depuis longtemps les services secrets d’en entretenir des bataillons, à toutes fins utiles, mais revenons à votre livre où les instants de vérité ne sont pas absents.

Vous parlez vrai en tout cas, lorsque vous vous demandez « que puis-je écrire ? ». Les services secrets le sont tant qu’ils conservent leurs secrets, et cela n’a pas seulement été l’objet d’un « serment » que vous auriez dû faire en les quittant pour le service de la famille princière de Monaco, c’est la définition même du contrat, comme vous nous l’avez abondamment exposé, vous interdisant de dire quoi que ce soit à quiconque, y compris à votre épouse.

Le secret est surtout la condition sine qua non de toutes les entreprises criminelles de l’État pour lesquelles le 11ème Choc est un des instruments préférés. On apprend en vous lisant que ce serait même un point de centralisation pour l’ensemble de ces « Ops », du nom de votre bureau, « Pré-Ops », passage obligé pour « préparer » les « opérations spéciales », nom administratif pour crimes d’État. Chacune des opérations que vous aurez conduites, ou qu’ont pu entreprendre d’autres après avoir bénéficié de votre préparation, sont par nature hautement secrètes. Et le COS, avec lequel vous avez dû travailler constamment dès sa création en 1992, impose un degré supérieur de secret, l’ensemble de ses activités étant classé par avance. Or, le COS a pour fonction précisément de piloter les « forces spéciales », au premier rang desquelles le 11ème choc, et parfois d’autres unités, comme vous le précisez, mais passant toujours entre vos mains. Disons que le secret, ça vous connaît. C’est même votre spécialité, pourrait-on dire.

Considérons que ce n’est pas pour faire du remplissage que vous nous donnez une bibliographie recensant vos prédécesseurs, collègues et même patrons de la DGSE, qui ont publié des « mémoires » prétendant toujours faire des « révélations » mais ne dérogeant jamais au secret défense.

On comprend que tous ces écrits, s’ils ne sont pas directement produits par les services littéraires des « services », passent au moins au crible de soigneuses relectures. Votre « collection privée » recense Leroy-Finville, de Marenches, deux anciens patrons, Bernert, Challiand, Péan, Guisnel, Violet, Pontaut, des journalistes spécialisés dont l’indépendance est souvent suspectée, Prieur et Mafart, les deux nageurs héros de vos services, même si on se souvient d’un photographe mort victime d’un explosif disposé grâce à leurs talents, Marion, Lanxade, Lacoste, Faure, d’autres grands patrons, tous des livres connus.

Plus dignes d’une « collection privée » vos autres choix, dont le curieux Opération Accapare, un « roman » signé Louis Dérathé, paru chez l’Harmattan en 2009. Il s’agit d’un étonnant manuel de manipulation médiatique. Où l’on voit que ce n’est pas en salariant tous les journalistes qu’on les tient, mais en conduisant leur opinion collective pour mener l’opinion publique un peu comme on conduit une voiture, freinant, accélérant, mettant les clignotants ou les phares, provoquant au besoin un accident… Un brin vertigineux. Pas tant parce que ce scénario ressemble à bien des épisodes vécus de la vie publique, mais surtout parce qu’on comprend en le lisant, et en le trouvant dans votre bibliothèque, qu’il y a effectivement des gens payés pour faire un travail aussi glauque dont l’unique fonction est de tromper le peuple autant que possible.

Vous mentionnez aussi un livre de Jean-Christophe Notin, paru chez Fayard en 2011, sur La guerre de l’ombre des Français en Afghanistan, un sujet intéressant et mal connu, sur lequel il n’est pas sûr que Notin dise tout. Car un des secrets honteux de vos services, c’est bien le soutien qu’ils apportent aux talibans depuis tant d’années, et qui perdure. À ce propos, on peut mentionner ici un autre livre, issu lui de ma bibliothèque personnelle à moi, un hommage au commandant Massoud, œuvre de Françoise Causse et paru en 2004 aux éditions de Paris, dont le titre est assez éloquent : « Quand la France préférait les taliban ».

Pour comprendre ce qui ne peut sembler que paradoxal aujourd’hui, il faut remonter à Liautey et à la colonisation du Maroc, puis suivre Louis Massignon entrant dans Damas, en 1918, avec Lawrence d’Arabie. C’est ce qu’on aura appelé « la politique arabe de la France ». Phénomène complété par une incursion dans le monde persan, avec Henri Corbin, un énorme érudit – comme Massignon –, auquel on doit d’avoir étudié en profondeur les « Assassins », cette secte médiévale iranienne qui a la paternité du concept du terrorisme.

L’idée générale, de Liautey jusqu’à Chirac, aura été d’entretenir la plus grande complicité avec les peuples musulmans qu’il s’agissait d’abord de gouverner à moindre frais. Depuis de Gaulle et les indépendances, c’est de pouvoir s’adosser à ces ex-colonies qui est considéré comme enjeu stratégique. Au résultat, les services français bénéficient de plus d’un siècle d’expérience très rapprochée avec les réalités de monde arabo-musulman.

Les connaissances extrêmement fines accumulées par un Massignon ou un Corbin permettront à la diplomatie parallèle de s’enfoncer jusqu’au cœur de l’islamisme radical. À noter que ce cheminement aura été grandement facilité par… l’intégrisme chrétien, le vôtre, dans sa forme revue et corrigée depuis la fin du XIXème siècle par des penseurs plus ou moins méconnus, mais non moins importants pour ce courant, comme Saint-Yves d’Alveydre ou René Guénon, qui accordent totale légitimité à toutes les « traditions » religieuses, juives, hindouistes ou musulmanes, pour autant qu’elles partagent son « intégrisme ».

On voit comment une telle base idéologique peut entraîner loin, et il y a de quoi trembler aujourd’hui à la frontière indo-pakistanaise, mais partout où ce corpus idéologique essentiellement réactionnaire sera parvenu à s’imposer. En Afghanistan cela fait plus d’un quart de siècle que les services occidentaux encouragent les fanatiques en turban, d’abord, très légitimement, contre ce qui pouvait se qualifier d’invasion soviétique, puis contre le monde entier, contre nous. De ceci vous avez été témoin, mais vous ne direz rien.

De même, vous ne pourrez certainement pas nous dire combien cette malencontreuse affaire Kouachi n’est qu’un exemple parmi mille de la qualité de « l’infiltration » de l’islamisme radical par vos services.

Cette histoire n’est pas jeune, et j’ai sous la main, dans ma « collection privée » à moi, un livre de Jean Longuet, gendre de Karl Marx et grand leader socialiste de l’époque, livre paru en 1909 et intitulé Terroristes et policiers. Il traite de l’affaire Azef qu’on gagne toujours à raconter à ceux qui l’ignoreraient.

Evguéni Azef était le chef de l’organisation de combat du parti socialiste révolutionnaire russe, première grande organisation terroriste, digne préfiguration des Brigades rouges ou d’Al-Quaeda. À ce titre, il avait organisé nombre d’attentats fumants, n’épargnant ni premier ministre ni ministre de l’Intérieur. Or, il est établi qu’Azef était sous rémunération mensuelle du ministère de l’intérieur, périodiquement révisée à la hausse, à mesure de ses exploits…

À la veille de la Première guerre mondiale, la police politique russe, l’Okhrana, et particulièrement son antenne parisienne, s’était spécialisée dans l’infiltration des groupes révolutionnaires. Le phénomène avait pris de telles proportions que les spécialistes discutent de savoir qui infiltrait qui… Le débat existait dès l’époque au sein des services de renseignements. De même aujourd’hui, on peut encore se poser la question de savoir qui utilise l’autre, entre islamistes et services occidentaux...

On comprend que le public ne pourrait qu’être choqué de connaître la dimension de ce qui apparaît, en Afghanistan comme ailleurs, bien plus comme une alliance stratégique que comme une opération réellement hostile. Et, comme on sait, deux décennies de guerre sont sur le point d’aboutir au retour en force des Taliban avec la bénédiction internationale. Aujourd’hui comme hier, on peine à distinguer terroristes de policiers, mais dans un tel contexte, on imagine facilement que la place la plus inconfortable pourrait être la vôtre. Car ce paradoxe insensé sera passé par l’entremise de votre modeste personne, facilitateur d’une malversation politico-morale inouïe, l’ordre se fondant sur le crime, et vous, serviteur dévoué de l’ordre, poussant le dévouement jusqu’à commettre, ou entraîner à commettre, les pires turpitudes.

Quoique je ne m’inquiète pas trop pour votre « inconfort », un sentiment contre lequel vous êtes radicalement vacciné, sans quoi vous n’auriez pas pu faire le dixième de ce qu’on vous a demandé. On aura même compris, à vous lire, que les formations que vous prodiguiez à Cercottes consistaient précisément à gérer les états d’âme des futurs assassins d’État, pour que la question du meurtre soit traitée « en amont », afin de pouvoir l’exécuter « en conscience ».

On devrait se précipiter sur vos conseils de lecture, lorsqu’après avoir mentionné cette liste sans grand intérêt, reconnaissant que ces livres n’apportent pas grand-chose, vous en suggérez deux autres, plus instructifs selon vous : Oxygène, paru sous pseudonyme, chez Filipacchi, en 1987, à vos débuts, et DGSE/Service action, un agent sort de l’ombre, paru en 2005 aux éditions Privé.

Les deux portent sur la formation des agents, et le deuxième serait même un témoignage sur le type de formation que vous avez pu donner, l’auteur étant passé entre vos mains. On ira regarder ça de près, prévenu de ce qu’il n’y a là rien de « très secret », ainsi qu’on l’avait deviné.

Mais la formation dont ces derniers livres traitent, c’est bien l’essentiel. La formation sur le long cours, comme les stages que vous dispensiez, sont des éléments plus qu’essentiels puisque c’est bien là qu’on amène des hommes à faire y compris l’impensable.

Vous énumérez ce en quoi pourrait consister ces formations. Ce sont les dernières que vous mentionnez que j’aurais soulignées en lisant votre bouquin.

La première est simplement immorale : « Éliminer physiquement une personne (mission Homo). » On veut parler là des assassinats d’État, parfaitement illégaux mais non moins admis. On suggère souvent que ces opérations « homo » ne pourraient intervenir que sur décision présidentielle. Certains présidents sont connus pour y recourir plus que d’autres…

Vous qui allez à l’église quasiment tous les dimanches et qui vous inquiétez tant de votre relation à Dieu, cela ne vous aura pas dérangé de former ainsi des assassins, et d’être de ce fait leur complice et le premier co-responsable de tous les crimes que vous aurez commis ou aidé à commettre.

Aussi contraires qu’ils soient à la loi des hommes comme aux injonctions religieuses, vos crimes sont « couverts », je sais.

La deuxième de vos spécialités qui m’aura intéressé est aussi en fin de liste : Former et instruire des « bandes armées et révolutionnaires »…

Et la dernière n’est pas la moindre : « Infiltrer clandestinement des mouvements terroristes »…

Quel métier !

Et vous, véritable magicien de notre temps, en «  instructeur  » vous formiez des hommes ou des femmes, « militaires ou civils », pour un « stage initial » puis toutes sortes de stages complémentaires dont vous précisez que l’intitulé, banalisé, camoufle leur véritable contenu, car cela ferait mauvais genre dans les comptes de la République. Des matières sans nom… Sortis de vos stages, les agents étaient remis « clés en main », dites-vous, comme des voitures, aux sections «  opérationnelles  » du Centre parachutiste d’entraînement spécialisé de Cercottes dont vous n’aurez finalement jamais la direction.

À tout moment, vous étiez là pour évaluer si vos stagiaires faisaient l’affaire, ou s’ils devaient être renvoyés à leurs unités d’origine, à votre appréciation. Ce que je relève, c’est que vous considérez vous-mêmes de tels «  échecs  » comme «  humiliants  », pire «  dégradants  ». Ainsi votre boulot consistait y compris à « humilier », « dégrader »… Si quelqu’un n’est pas apte à faire un bon assassin pour vous, ce serait un moins que rien ? Permettez-moi de vous dire que vous avez un curieux ordre des valeurs, mon colonel.

« Rien n’est simple, tout est compliqué et tordu. » « C’est le propre de tout service secret », expliquez-vous. « Il faut l’accepter de suite ou partir. » « La possibilité extrême de tuer, si la hiérarchie le leur demande au cours d’une mission, doit être envisagée en amont et en conscience. » On est libre de « refuser cette éventualité par conviction, et partir de suite ». Car vous savez être tranchant, mon colonel. Libre à chacun, en retournant dans son régiment d’origine, « d’expliquer à ses proches, à sa hiérarchie ou à ses subalternes », son « échec durant un des stages de formation du service Action ! » Le point d’exclamation est de vous. Ainsi vous étiez dieu et vous ne preniez pas pour peu l’honneur de vous servir.

Il faut imaginer votre domaine, cette « forêt secrète d’Orléans », entièrement sous caméras, mais assez grande pour y recevoir les agents ou les équipes ayant à se « faire oublier » quelque temps… Un lieu de villégiature pour assassins d’État qui se seraient fait griller ou risqueraient de l’être… La belle campagne française… On y trouve même des moutons destinés à la fête de la Saint-Michel, l’Aïd des parachutistes…

Vous en êtes fier, de votre promotion, la dizaine de personnes avec qui vous avez passé le « stage initial » de dix mois. Choisissant un nom pour votre « promo », tels des élèves de l’ENA, vous l’aurez baptisée, curieusement, « Wahid Gordji », du nom de cet agent iranien impliqué dans quelques attentats, dont celui de la rue de Rennes, que Jacques Chirac aura libéré après un rocambolesque siège de l’ambassade d’Iran où cet agent double momentanément « grillé » avait trouvé refuge. Agent double, on l’aura compris, sa spécialité à l’ambassade étant les «  rapprochements  » franco-iraniens. Agent « double » ou plus simplement français, si on en juge par le fait que vous l’ayez choisi comme fanion. Très justement vous aurez ainsi souligné le caractère très trouble de l’héroïsme cultivé à Cercottes…

Pour la petite histoire, on apprend par Wikipedia qu’en 1994, « devenu homme d’affaires », Gordji demandera la levée de son interdiction de territoire français « laquelle nuisait à ses activités ». Il y avait eu sept morts, devant Tati rue de Rennes. Sept victimes des jeux «  tordus  » auquel on se livre dans le domaine sans contrôle du secret étatique auquel vous avez choisi de vous consacrer, mon colonel, « en conscience ».

Le deuxième stage, plus court, de six semaines, dit de «  sécurité  », est « certainement le plus important », dites-vous. En un mois on apprendrait à faire le parfait espion. Les deux dernières semaines, on quitte Orléans et le stage se termine à Paris où on est livré à la grande ville, comme à l’étranger, avec sa fausse identité et son poids de clandestinité.

Certains de vos camarades partent à Ouvéa, en mai 1988, et quelques jours plus tard, ils massacraient sur ordre les indépendantistes preneurs d’otages. Votre fierté rétrospective est palpable, malgré les deux morts du 11ème Choc, et le scandale de la liquidation de preneurs d’otages y compris après qu’ils se soient rendus. Ce qui est resté pour vous, c’est le témoignage sur la performance des armes utilisées. « Mettre une “balle dans la tête” d’un terroriste avec ces armes, à 60 mètres, au posé, calmement, est un jeu d’enfants. » De grands enfants, voilà ce que vous êtes, vous-même comme vos camarades, mon colonel.

« Cette mission est pour moi un exemple parfait du “savoir faire” du 11ème Choc », osez-vous écrire. « Agir vite, proprement, sans bavures, en toute discrétion... » Qu’est-ce qu’il vous faut… Plus d’une vingtaine de morts dont deux parmi vos camarades, lesquels pourraient avoir été victimes de « tirs croisés »… Quant aux autres, pur et simplement assassinés après leur reddition... Une opération « sans bavure » dites-vous. Qu’est-ce qu’une «  bavure  » pour vous, mon colonel ? Et je ne parle pas du recours à la torture, une grande spécialité du 11ème Choc depuis la Guerre d’Algérie, dont on sait maintenant qu’il a été massif, à Ouvéa, dans les villages autour de la grotte, permettant entre autres de rapidement localiser celle-ci.

On vous accordera que si vous êtes resté dix bonnes années responsable de l’ensemble de la formation si spéciale qu’on prodigue à Cercottes, c’est que vous n’étiez pas si mauvais. On le devine à lire les exemples que vous donnez sur comment se comporter en famille ou en société, comment parler sans rien dire, comment gérer le « secret ». Plus intéressant encore lorsque vous abordez la question de fond, comme on voyait plus haut. Revenons-y :

« La possibilité extrême de tuer, si la hiérarchie le demande au cours d’une mission, doit être envisagée en amont et en conscience.  »

En conscience…

« Nous avons besoin d’agents sains de corps et d’esprit, sûrs d’eux et de leurs convictions.  »

Leurs convictions…

On comprend que vos «  convictions  » et votre «  conscience  » sont du côté de l’État, de l’autorité supposée représenter le pays et la Nation, enrobées de croyances religieuses, des «  convictions  » aussi.

Parmi vos stagiaires celui ou celle qui émettait la moindre réserve quant à assassiner sur ordre, devait « partir de suite », vers « l’humiliation » et la «  dégradation  ». Vos «  convictions  » sont dures, mon colonel. Quant à la conscience, vous la déléguez à « la hiérarchie », suivant le sacro-saint principe d’obéissance militaire qu’avec votre subtilité vous avez réussi à conduire jusqu’à l’absolu, vos hommes étant soigneusement préparés pour vous suivre jusqu’en enfer « en conscience ».

Juin 89, ça y est, vous avez passé vos «  stages  » d’initiation et vous voilà entièrement admis dans le « saint des saints ». Vous voilà avec la responsabilité « de toute l’instruction clandestine des futurs agents du service Action ».Votre service, dit « section 6 », est un «  service  » en lui-même, d’une telle importance qu’il sera rebaptisé « d’un autre nom », « pour devenir un peu plus clandestin ». Bigre, secret au sein du plus secret des services, vous étiez en somme à la pointe de ce qu’il faudrait appeler « l’État clandestin ». Et bien sûr clandestin car criminel.

Permettez que je passe sur votre « premier cas de conscience dramatique » où vous laissez un enfant se noyer sous vos yeux alors que vous êtes, en «  mission  », sous fausse identité. Un exemple que vous avez pu abondamment utiliser dans vos « formations » pour expliquer comment se comporter lorsqu’on est en « mission ». Excusez si je vois là plus un « cas d’école » qu’une expérience vécue. « Certes, ce n’est pas au même niveau de gravité que les dramatiques événements endurés les années suivantes dans des missions “cauchemardesques”  », reconnaissez-vous. Car, avec votre conscience en miettes, il faut bien que vous proposiez à vos lecteurs l’image d’une conscience. « Professionnel du mensonge », vous savez bien qu’il faut « donner le change », et présenter au public un être humain compréhensible, pas le genre de monstres que vous formiez à Cercottes, et dont vous êtes, mon colonel, par la force des choses, par fonction.

Au contraire, votre apport personnel aurait été de porter une grande attention à « l’humain », rejetant le modèle de l’agent « sans aucun état d’âme, sans aucune conscience, avec une froideur inégalable ». Ainsi, vous auriez fait progresser le système, l’affinant. Et vous aurez obtenu pour ça, « sans problèmes », « l’aval de vos supérieurs ». Votre message aux « stagiaires » :

« La mission » est sacrée, certes, mais… ils doivent également avoir la certitude qu’ils sont d’abord et avant tout des êtres humains. »

Pour un peu, on l’oublierait…

« Et les détenteurs uniques de leur conscience. »

Ainsi vous aurez bouclé la boucle, suggérant à vos hommes de se réapproprier leur « conscience » alors même qu’ils y ont renoncé, poussant l’obéissance aveugle à leur « mission sacrée » jusqu’au meurtre et jusqu’au massacre d’innocents, mon colonel, comme à Bisesero, ce 13 mai, où ce sont des vieillards, des femmes et des enfants qui ont été massacrés par des individus « détenteurs uniques de leur conscience »…

Extraordinaire Thierry Jouan… Vous insistiez pour demander que s’en aillent ceux qui auraient « toutes idées déviationnistes allant à l’encontre de la morale, dite humaine ». Ceux-là n’auraient pas eu leur place dans vos rangs. On n’était pas présent au stage complémentaire où vous avez dû quand même expliquer la conception très particulière de la « morale » qu’on se fait dans votre genre de « services ».

« Respect de la vie, respect de l’homme et de ses religions mais également respect de la mission et de ses convictions personnelles en bannissant tout extrémisme. »

C’est beau, mon colonel. On est ému. Quel enseignement raisonnable pour une école de tortionnaires et massacreurs…

Vous découvrez « avec effroi et stupeur » que des stagiaires, « pourtant issus de la même armée », « sont déjà bien endoctrinés ».

Ainsi vous auriez banni « l’extrémisme » et combattu l’endoctrinement à l’extrême-droite qui est pourtant une marque de fabrique de l’armée au moins depuis l’affaire Dreyfus, aux lointains débuts du XXème siècle ? Au sortir de la guerre de 14-18, entre-deux guerres, le phénomène devient si massif qu’il est quasiment hégémonique parmi les officiers. Il faut rappeler que Pétain passait pour le plus modéré, au point qu’on l’a même cru « républicain », ce qui était une insulte dans un état-major exclusivement monarchiste. Certes, dans la mêlée de la Deuxième guerre mondiale, la Résistance et les armées de la France libre brouilleront les cartes, bien des hommes de gauche s’étant engagés alors militairement contre le nazisme. Mais dès la guerre froide, dans l’immédiate après-guerre, les choses rentrent dans l’ordre, puisqu’on enrôle alors pour le combat anti-communiste. Les guerres coloniales auront mis tout à plat, l’armée basculant comme un seul homme à l’extrême-droite, d’Indochine en Algérie.

Quand on dit « l’armée » ici, on veut dire l’armée de métier et bien sûr pas les conscrits, du temps où ça existait. Mais les unités de parachutistes comme la vôtre constituaient le cœur du fascisme militaire. Les théoriciens de la guerre révolutionnaire ne cachaient pas leur sensibilité politique, et ils partageaient avec vous le catholicisme fervent qui vous anime. Comme on a pu voir, le 11ème Choc, et les unités d’élites plus largement, étaient l’instrument même de cette nouvelle théorie.

Vous dites que vos officiers étaient tous «  acquis à votre cause et à vos idées  ». On aimerait en savoir plus sur « vos idées  », mon colonel, mais il y a fort à craindre que vous ne rassuriez personne en livrant au public vos véritables opinions.

Au passage, pour la “petite histoire”, vous évoquez un camarade que vous retrouverez quatorze ans plus tard à Shanghaï, « directeur de la sécurité d’un grand groupe européen ». « Il m’ouvre les portes et son carnet d’adresses chinoises. Il me sera d’une grande utilité dans ce secteur difficile d’accès, surtout en Chine. » Ainsi, vous auriez fait des affaires, mon colonel ? Vous aviez omis de nous en parler. Dans quel «  secteur  » ? La sécurité ? Sûr qu’avec vos compétences vous avez de quoi monnayer.

Toujours au passage, vous donnez un aperçu sympathique de « vos idées », puisque vous aurez été le promoteur de la féminisation des services spéciaux, avec un parti-pris anti-misogyne affiché. Vous expliquez ainsi « l’utilité d’une femme en opération » : « elle peut s’infiltrer là où un homme ne le peut pas ! » Comme quoi, même pour l’armée, le féminisme aura eu du bon…

Vous évoquez aussi « les pilotes d’hélicoptères et d’avions de transport affectés au service Action », et vous soulignez combien leur existence est précieuse à des «  agents  » comme vous, engagés sur des terrains d’opérations difficiles, bien souvent « derrière les lignes ». La simple idée de pouvoir être récupéré « à la minute près et n’importe où dans le monde » pour être ramené « sain et sauf » est plus que rassurante, nécessaire pour assumer les missions de fous qu’on vous donne. Vous faites apparemment référence à un souvenir précis « en pensant à cet aéronef, sorti de nulle part, sans bruit et sans éclairage » se posant à vos pieds « à deux heures trente trois du matin ». Et vous ne cachez pas l’émotion, dans cette « mission africaine qui tournait mal », de « voir sa trappe s’ouvrir pour nous happer et nous ramener sains et saufs… sur un terrain ami ».

On ne sait pourquoi vous choisissez de nous raconter en détail une des « missions » que vous aurez accomplies, là au Cambodge où vous auriez été chargé de contacts avec les Khmers rouges… Longue histoire que celle de l’amitié sulfureuse de la France avec ces « Khmers rouges » responsables de l’extermination d’un tiers ou d’un quart de leur peuple.

On se souvient de comment la presse française finira par être épinglée pour avoir applaudi un peu bruyamment à leur triomphe, en 1975, quand ils prenaient Phnom Penh, à l’heure où se mettait en place une des politiques les plus radicales jamais entreprises contre une population, en procédant à l’évacuation pure et simple de tous les habitants de la capitale pour les envoyer sans délai dans des camps d’extermination. Plus choquante encore, si possible, la longue résistance à admettre, pour la gauche comme pour la presse, et pour la diplomatie, qu’il puisse y avoir un problème dans ce pays au sourire soudainement figé.

La France faisait le choix des « radicaux », des gens avec qui on peut s’entendre quand on est animé soi-même par une pensée militaire aussi radicale que celle de vos services, mon colonel. C’est le grand scandale de ces politiques secrètes, également à l’aise avec les « radicaux » génocidaires Cambodge et du Rwanda, comme avec les islamistes « radicaux » d’Afghanistan et d’ailleurs.

Le soutien officiel et officieux apporté aux khmers rouges pendant plusieurs décennies après leur génocide, y compris bien longtemps après qu’ils aient perdu le pouvoir, est une des plus sales blagues de l’histoire moderne. Chassés du pouvoir en 1979, les Khmers rouges conserveront leur siège à l’ONU près de quinze ans jusqu’en... 1993 ! Nuon Chea, « frère numéro 2 », le penseur de l’éradication des villes, qu’on pourrait dire l’architecte du génocide, sera finalement arrêté en 2007... Lors de sa reddition, en 1998, il s’était dit « vraiment désolé, pas seulement pour les hommes, mais aussi pour les animaux qui ont souffert pendant la guerre »… Et l’impunité lui sera alors officiellement accordée. Près de dix ans plus tard, quarante ans après les faits, une procédure sera enfin engagée, et c’est en 2018, un demi-siècle après ses crimes, qu’il sera enfin condamné, pour mourir en prison en août 2019. Sachant qu’hormis une poignée de dignitaires trop visibles comme lui, qu’on aura protégé autant qu’on aura pu, pour l’essentiel il s’agit d’un génocide impuni, où, exactement comme avec les Taliban aujourd’hui, la diplomatie secrète se sera compromise au-delà de toute décence.

Certes la France que vous représentiez lors de cette mission avortée au Cambodge n’était pas la seule puissance littéralement diabolique à s’être engagée dans le soutien aux génocidaires. Les États-Unis s’y vautreront de façon éhontée, ouvertement, sous plusieurs présidences, démocrates ou républicaines, qui joueront de surenchères dans l’abjection. Le SAS, homologue britannique de votre 11ème Choc, ira jusqu’à former la guérilla khmer rouge qui tentait de se reconstituer dans la jungle. La Chine de Deng Xiao Ping, comme celle de ses prédécesseurs, leur fournira continûment un appui massif. La Thaïlande voisine une aide logistique plus qu’appréciable. Les ONG verseront de l’aide abondante aux camps de réfugiés installés en Thaïlande en sachant que 80 % était détourné par les Khmers rouges. (Comme cela se reproduira, en 1994 et après, avec les camps du Kivu sous la coupe du gouvernement hutu génocidaire en exil, riche alors des subventions du HCR calculées par tête de pipe, le nombre global des « réfugiés » étant évidemment gonflé par cet ex-gouvernement devenu gestionnaire de camps.) Et l’approvisionnement en armes ne sera pas moins remarquable, officiellement destiné à des forces sihanoukistes qui ne servaient que de paravent aux Khmers rouges.

Dans ce triste tableau, on pourrait presque dire que la France se faisait discrète. Après l’égarement des premières années, l’opinion française était assez informée pour ne pas pouvoir comprendre une politique aussi effroyablement cynique. Pour en arriver là, il avait fallu qu’un grand journaliste, Jean Lacouture, fasse une grosse colère, et une vraie autocritique de ses errements précédents, pour qu’enfin on commence à prendre conscience de l’énormité de la catastrophe, dans des articles de 1977 et un petit livre, publié en 1978, Survive le peuple cambodgien !

On en restera toutefois au stade de l’autocritique de la presse, et l’État ne changera pas sa politique d’un pouce, ainsi que pouvait en attester votre mission. Au niveau diplomatique, la France ne fera rien pour contrecarrer la politique délirante de Washington, et l’appuiera au besoin, mais tentera de se distinguer en accueillant deux conférences à Paris, supposées faciliter une réconciliation nationale, avec l’objectif explicite de… remettre les Khmers rouges au pouvoir et leur sauver la mise autant que possible.

Vous n’avez pas honte, mon colonel, d’avoir ainsi participé à tout ce que votre pays a pu faire de plus dégueulasse ?

Qu’alliez vous faire au Cambodge, on ne le saura pas, mais vous nous dîtes bien avoir été envoyé là « pour résoudre et participer à la résolution d’une affaire sensible au plus haut niveau de l’État français ». Bigre.

À vous lire, par moments on se demande si vous prenez vos lecteurs pour des imbéciles où si c’est vous qui êtes bas de plafond… Car il semble que vous ayez subi quelques loisirs forcés au cours de votre voyage contrarié quelque part entre Thaïlande et Cambodge, et votre principale fierté, au retour, aurait été de montrer à votre femme que vous pouviez faire « sans vous arrêter », « quarante pompes, vingt tractions des épaules et cinq séries de vingt abdominaux ». Sérieux ?

De même, lorsque vous serez affecté à un travail « de bureau » à Paris, au QG de la DGSE, la Piscine, boulevard Mortier, vous vous en plaindrez mais serez consolé parce que vous étiez assez près de Cercottes pour ne manquer aucun saut en parachute… En somme, ça se confirmerait, vous ne seriez qu’un grand enfant. C’est curieux de voir comment l’armée peut ainsi réduire un homme à sa plus simple expression, quand elle ne le transforme pas en cadavre, tout en donnant l’impression à ses victimes, vous comme tous les autres, de s’accomplir parfaitement…

Mais je crois comprendre que votre récit se joue de la chronologie, mon colonel, car là, au Cambodge, comme votre affectation parisienne qui précède cette mission, il semble bien que ça intervienne après vos aventures en «  Zuwanie  », ainsi que vous appelez le Rwanda par un soucis de « discrétion » absurde, ou bien faut-il voir cette absurdité comme une simple précaution juridique, ne nommant jamais les choses pour qu’elles ne puissent vous être reprochées trop facilement.

À moins que ce soit moi qui vous lise mal, me laissant presque tromper par cet artifice ridicule… Car vous évoquiez bien la chose, dont vous parlerez plus loin, dans un chapitre précédent. C’était intéressant pourtant, très intéressant même, dès lors qu’on traduit Zuwanie par Rwanda :

« J’essaye de refaire surface psychologiquement et physiquement après avoir passé quelques semaines très difficiles en Zuwanie. »

À votre retour, votre hiérarchie vous impose « quelques jours de vacances »… où vous retrouverez famille et amis, dans les Pyrénées, loin du Rwanda et du million de morts que vous avez laissé derrière vous.

« Mais mon état de fatigue psychologique m’a rendu complètement asocial, irritable : je n’accepte rien. Je n’ai pas arrêté de me disputer avec tout le monde. »

Oh, mon colonel, j’aurais ainsi failli manquer, dans votre roman, ce moment de vraie vérité. Un moment d’humanité, sans trop de bobards. Ainsi, même un menteur professionnel peut ouvrir son cœur.

Une indication factuelle là éventuellement crédible : votre mission rwandaise n’aura duré que « quelques semaines ». On verra plus loin que vous n’êtes pas aussi clair sur la durée de cette mission lorsque vous prenez la peine de la raconter en détail.

Excusez-moi si à cet endroit, une fois n’est pas coutume, je vous crois.

Car malgré votre formation « à toute épreuve », vous n’aurez donc pas manqué d’être secoué. Habitué à tuer pour la République, cette fois c’était un peu beaucoup, beaucoup de cadavres, beaucoup d’horreurs, auxquelles vous aurez été associé d’un peu trop près.

Admettons un instant l’hypothèse de votre innocence. Vous n’auriez pas été parmi les «  Blancs  », «  Français  » qui ont si efficacement participé au massacre des dizaines de milliers de Tutsi qui tentaient d’échapper au génocide dans les collines de Bisesero, le 13 mai. Admettons. Vous n’en auriez pas moins passé là « quelques semaines » à faire on ne sait quoi, mais d’une part en prenant dans la figure tous ces cadavres déchiquetés, et l’horrible odeur des charniers que vous mentionnez assez souvent pour qu’on comprenne qu’elle ne vous était pas indifférente, d’autre part, comme vous n’êtes pas complètement idiot, vous n’auriez pu que comprendre la compromission de votre État, de votre armée, de votre hiérarchie, de vos collègues, dans ce crime abominable.

Vous revenez éprouvé et vous êtes « asocial », «  irritable  », vous « n’acceptez rien » et vous vous « engueulez avec tout le monde »… Qu’est-ce qui vous aura pris, mon colonel ? Permettez un instant que je me mette à votre place : j’aurais été comme vous. Car votre femme comme vos amis, où étaient-ils pendant que vous plongiez jusqu’au plus profond de l’horreur pour leur service ? Cela fait longtemps que Louis XIV est mort, et presque aussi longtemps qu’on a décapité Louis XVI… Ainsi nous savons tous que « l’État, c’est nous », pas seulement à l’heure du vote.

Vous aurez ainsi poussé le dévouement à la collectivité jusqu’à cet extrême insensé, et revenant d’avoir accompli des exploits qui feraient pâlir d’envie tous les guerriers de tous les temps, vous ne pouviez même pas en dire un mot, ni même en être « fier », obligé de garder votre merde en vous, sans pouvoir en partager la moindre parcelle. Ce n’était pas la peine de vous faire un dessin pour que vous compreniez que cette fois plus que toute autre l’absolu secret défense s’imposait. Il aura fallu près de vingt ans pour qu’on vous autorise à faire ce livre et que vous puissiez dire quelque chose de tout ça à votre famille ou à vos amis.

Et votre femme, et vos amis, avec qui vous rigoliez d’habitude en jouant à escalader les montagnes pour vous détendre, que pouvaient-ils comprendre du terrible cauchemar que vous veniez de vivre ? Ces citoyens tranquilles dans leur confort, comme moi mon colonel, qui payent des impôts, beaucoup d’impôts, pour que des types comme vous aillent faire ce sale boulot, qu’est-ce que vous pouvez leur dire ? Rien, sinon les engueuler, pour un oui ou pour un non, comme ils le méritent.

Car ce n’est certes pas seulement de votre faute si votre pays est criminel. Vous ne faîtes que l’aider à accomplir sa volonté. Et c’est bien d’une volonté collective qu’il s’agit, ainsi que vous pouviez être rassuré vingt ans plus tard, puisqu’à part une poignée d’emmerdeurs, personne ne disait rien, le budget militaire ne faisant que gonfler d’année en année, avec l’assentiment de tous les partis, et grâce à la cotisation annuelle de tous les citoyens, votre femme alors (pas encore citoyenne monégasque exonérée...), vos amis, et moi comme tous les autres.

« On paye le soldat de métier pour lui déléguer nos crimes. » Je ne sais plus qui disait ça, mais c’est une profonde vérité, mon colonel.

Vous voilà revenu en France, éloigné prudemment de Cercottes, où vous auriez pu manquer de motivation, et pire encore si vous partagiez vos humeurs avec vos collègues. Vous travaillez à la Piscine sous les ordres de «  Big  », le grand patron pour vous, « chef de la cellule Renseignement opérationnel  » à la «  DO  », la Direction des opérations. « J’ai beaucoup de respect pour cet homme », dîtes-vous. « Il a connu l’ancien service [le SDECE ainsi que s’appelait la DGSE avant Mitterrand]… et le premier 11ème Choc, celui de la guerre d’Algérie.  » Une référence…

Pour ne pas avoir à rentrer tous les soirs à Orléans, vous dormez dans une piaule qu’on vous a trouvé au Fort de Noisy, ça fait des économies, plutôt que de louer un studio au tarif parisien.

« Mes nuits sont hantées par tout ce que j’ai vécu ces dernières années. Tous ces morts viennent me réveiller, presque toutes les nuits. Je me réveille en nage, et pas seulement à cause de l’alcool que j’ai pu boire, mais à cause de tous ces cauchemars. »

Là aussi, je veux bien vous croire, mon colonel. Si ça continue, je vais finir par vous plaindre. C’est bien l’effet littéraire recherché, n’est-ce pas ?

Et votre hiérarchie bien aimée n’a pas fini de vous balader, pas pressée de vous revoir avec vos hommes à Cercottes, avec qui vous risqueriez d’échanger vos impressions sur ce sale boulot, vraiment terrible, qu’on vous a fait faire en «  Zuwanie  ». Cette fois, « de septembre 1995 à juillet 1997 », c’est à Rennes qu’on vous envoie, un peu plus loin, où vous passerez deux ans seul, loin de vos hommes comme de votre famille, « pour obtenir un diplôme d’ingénieur en informatique et électronique ». Ensuite, « le commandement a prévu » que vous ne reviendriez pas plus à la DO de la Piscine qu’à Cercottes, mais au Fort de Noisy, dont on apprend au passage qu’il ne sert pas seulement d’hébergement de dépannage pour des gars comme vous, mais surtout de grand « État-major du SA », votre « service action », camouflé comiquement « sous le nom de 44ème R.I. » (régiment d’infanterie…) Ceci tout en vous faisant miroiter « le commandement du CPES de Cercottes », votre rêve.

On dirait qu’on vous a mis « au placard », comme on dit dans le civil. Mais on ne vous oublie pas pour autant. D’abord une promotion : vous atteignez le grade de « chef de bataillon » (« équivalent au grade de commandant dans l’infanterie », prenez-vous la peine de nous expliquer, des fois que ça nous semble trop ridicule). Une promotion qui intervient avec deux ans de retard sur « les meilleurs de votre promotion de Saint-Cyr », notez-vous, « mais ce n’est pas grave », ajoutez-vous aussitôt : « mes camarades saint-cyriens… n’ont certainement pas vécu les mêmes expériences militaires ». On vous accorde sans difficulté que c’est bien probable. « Et ça, ça n’a pas de prix. »

On apprend aussi que les décorations pleuvent sur votre plastron. « Je viens d’être décoré pour la troisième fois en deux ans, de la Croix de la Valeur militaire, pour fait de guerre. » « Avec deux citations à l’ordre du régiment et une à l’ordre de la division. » « La Médaille de l’Ordre national du Mérite m’est remise également cette même année… et la Légion d’Honneur me sera remise également, l’année suivante, pour mes trois citations militaires. » C’est « l’ordre normal des choses de la vie militaire », ponctuez-vous avec cette modestie qui vous caractérise.

Mais dites-moi, mon colonel, ce ne serait pas pour vos exploits en Zuwanie qu’on vous aura si chaudement félicité ? Gageons que toutes ces décorations auront contribué à calmer vos états d’âme. On comprend d’ailleurs que ces breloques servent essentiellement à ça.

Vous nous bassinez tout le long de ces mémoires avec votre problème d’alcool. Pour un peu on vous imaginerait alcoolique. Mais non, pendant deux ans, à Rennes, vous ne buvez pas une goutte, et ne vous saoulez que le vendredi et le samedi soir, chez vous, à Orléans, « à l’abri des regards ». Votre femme finira par vous le reprocher « assez durement d’ailleurs ». Vous comprenez, « enfin », que vous êtes « sur la mauvaise pente »…

On comprend que votre épouse n’ait pas eu plaisir à vous voir beurré tous les week-ends, mais vous évoquez ce «  problème  » comme une grave question d’addiction. Je n’y connais pas grand-chose, mais moi aussi j’aime bien le whisky, et il m’est arrivé d’en boire beaucoup plus que les quelques verres que vous avouez, bien plus quotidiennement, sans jamais voir là un « problème », même s’il était évident que l’alcool sert de soupape dans des vies où les tensions s’accumulent un peu trop. L’alcoolisme, c’est encore autre chose, mon colonel. Quoique, pour un enfant, peut-être qu’en effet vous buviez un peu trop.

À la rentrée 1997, en septembre, après de grandes vacances comme on en a quand on est étudiant, ça y est, vous avez vos deux diplômes en poche, et vous voilà affecté au Fort de Noisy, comme prévu, au « 44ème R.I. ». Et là, après les médailles, on vous donne bien mieux, le pouvoir. C’est là que vous prendrez « la direction du bureau Pré-Ops », abréviation de « préparation aux opérations », qui consiste à...

« ...préparer l’ensemble des opérationnels, des trois centres parachutistes, aux missions qui sont confiées principalement au service Action [votre 11ème Choc], mais aussi, ponctuellement, aux centres [de parachutistes]. Je dois donc prévoir et planifier des entraînements adéquats. Je gère un budget annuel assez important et je suis en liaison avec les commandants des trois centres de parachutistes. »

Préparer l’ensemble des opérations spéciales des services spéciaux, ce n’est pas rien, mon colonel. Vous aviez ainsi dans la main l’ensemble de la politique secrète de l’État. Et, comme on finit par le comprendre, en France, ce n’est pas une mince affaire. On est sur tous les coups, mondialement. On pourrait dire que vous étiez roi du monde.

Mais non, rien n’est simple. Ce que vous voulez, vous, mon colonel, c’est la direction de Cercottes que vous avez amplement «  méritée  », vous en êtes «  convaincu  ». Et, au point où vous en êtes, cela devrait en effet vous échoir, car vous voilà lieutenant-colonel, mais on vous objectera qu’il vous manque pour obtenir cette affectation d’être breveté de l’école de guerre, un examen auquel vous avez échoué, il faut bien le dire. Qu’à cela ne tienne, vous irez à Monaco où l’on vous propose d’être attaché militaire du Prince Albert. Car depuis l’été 1993, on pourrait dire que vous êtes agent double, mon colonel, puisque vous entretenez un lien « constant et permanent », « par l’intermédiaire d’un camarade », avec le chambellan de Rainier, le colonel Lamblin, que « vous aurez l’honneur de rencontrer  » en 1995. Avant et après le cauchemar de vos aventures en «  Zuwanie  ».

J’essaye toujours de vous imaginer à Bisesero, mon colonel, pour ce qui serait votre plus haut fait militaire, cette opération très spéciale qui aurait consisté, pour vous, à commander le mouvement de dizaines de milliers d’hommes, et à l’appuyer en déployant une importante force de feu, dans une grande bataille de plus de deux jours, préparée le 12, livrée le 13 mai, achevée le 14 et parachevée le 15. Le grand massacre des innocents.

Car il s’agissait de civils, mon colonel, vous l’aurez remarqué. Certes ils se défendaient, et les mêmes miliciens et soldats rwandais qui manœuvreront ce jour-là sous vos ordres, avaient dû reculer plus d’une fois, à l’assaut du dernier réduit des Tutsi, ces collines de Bisesero. Depuis le début du génocide, plus d’un mois, ces civils tenaient la dragée haute à leurs massacreurs, parvenant à les repousser à coups de cailloux, redoutablement meurtriers entre leurs mains, comme leurs bâtons.

Le secret de cette auto-défense ? Rester tapis dans les herbages jusqu’à ce que l’ennemi approche assez près pour qu’on soit sûr de l’abattre d’un coup de caillou bien placé… À ce petit jeu beaucoup de Tutsi mouraient, mais qu’avaient-ils à perdre ? Ils mouraient mais tuaient aussi, et les hordes de tueurs, pas habituées à mourir ni même à combattre, repartaient, dégoûtées, la queue entre les jambes.

Cette défense populaire extraordinaire aura été si impressionnante, d’un point de vue « militaire », que cela suffisait à donner corps à la fameuse « cinquième colonne » du FPR, n’est-ce pas ? Vous alliez affronter l’ennemi. « L’eni », comme on disait dans le langage technique de cette « guerre révolutionnaire » rwandaise, c’était « l’ennemi intérieur », le peuple, ainsi que c’est enseigné à l’école militaire française depuis la guerre d’Indochine. Vous ne veniez pas pour massacrer des civils, vous veniez combattre l’ennemi intérieur. Un ennemi si redoutable qu’il y avait besoin de vos services, et de vos meilleurs hommes, pour résoudre le problème. Les mortiers, dont notre armée s’est fait une spécialité, et quelques mitrailleuses lourdes, auront suffit à pulvériser toute défense des 50 à 70 000 Tutsi rescapés dans ces collines depuis le début du génocide en avril.

Vous aurez été très efficace, mon colonel. Si une bataille se mesure par son nombre de morts, il s’agirait là de la dernière grande bataille du XXème siècle. On hésite toutefois à vous féliciter. Aucun mort parmi les vôtres, quelques dizaines d’éléments des forces spéciales, l’élite du COS, avec, en couverture, quelques « mercenaires », dont il n’est même pas certain qu’ils aient effectivement été là, tel le capitaine Barril, livrant en «  Zuwanie  » ce qu’il appellera une « guerre secrète de l’Élysée  », ou le nom moins fameux Bob Dénard, auto-proclamé depuis longtemps « corsaire de la République ». On connaît le tarif de ces deux-là : un million de francs chacun. On a même retrouvés leurs « contrats »… Ce qui est signe certain qu’ils étaient bien là « en couverture », les « contrats » noir sur blanc sur papier à en-tête n’étant bien sûr pas d’usage pour ce genre de « contrat »… On peut même s’interroger sur la chance de les avoir retrouvés, l’un et l’autre, bien des années plus tard, avec cette double caractéristique de montants impressionnants et de bénéficiaires célèbres – les plus célèbres de leur spécialité. Au passage, le montant, effectivement versé semble-t-il, donne une idée des primes que vous et vos hommes aurez pu toucher pour cette opération très spéciale.

Une belle somme, et vous excuserez l’image religieuse, mais ce sont là les deniers de Judas, mon colonel, car vous aviez trahi l’humanité pour ce prix-là. Jean-François Dupaquier, auteur entre autres, de Politiques, militaires et mercenaires français au Rwanda, rapporte, dans un article paru en juin 2013 sur le site Afrikarabia, que :

«  Bien d’autres questions sont posées sur le rôle de Paul Barril et de son équipe de mercenaires français embauchés par le “gouvernement génocidaire” et présents au Rwanda durant le génocide. Plusieurs d’entre-eux semblent s’être trouvés sur les collines de Bisesero à la mi-mai 1994 pour conseiller l’extermination des Tutsi qui s’y étaient rassemblés au nombre d’environ 50 000 et qui menaient une défense désespérée. Un des mercenaires de l’équipe, peut-être révolté par le “travail” qui lui était assigné, a été tué par un milicien interahamwe le 20 ou 21 juin 1994. Le milicien a été convoqué par le Premier ministre Jean Kambanda, peut-être moins pour le sermonner que pour lui imposer le silence sur cet “accident professionnel”. Les sites français de mercenaires qui prétendent “rendre hommage aux nôtres tués au combat” se sont bien gardés de citer son nom et les circonstances de son décès. »

Permettez qu’on frémisse. Cet « accident professionnel » qui serait arrivé à un de vos camarades – une histoire que Dupaquier semble bien avoir recoupée avec l’agenda de Jean Kambanda, premier ministre du génocide, un des rares documents dont on dispose sur l’administration de ce crime de masse – sale histoire, mon colonel. Ce pourrait bien avoir été un homme à vous. Possiblement un gars que vous connaissiez bien. Or, vous êtes un grand sentimental, on vous a deviné. C’est même comme ça que vous faîtes marcher vos hommes, avec votre humanité.

Imaginez que le grand gaillard qui est entré dans ma librairie était «  fier  » d’avoir été sous vos ordres. Après un épisode pareil… Gageons que c’était pour ça que vous étiez de mauvais poil, au retour de cette mission en «  Zuwanie  », et que vous engueuliez tout le monde, votre femme, vos amis. On vous avait enlevé un homme. Et vous connaissiez la musique, « assassiné par un milicien » n’était qu’une modalité de l’opération «  homo  » qu’on ne pouvait vous confier. Au fond, on ne vous avait pas fait confiance pour rattraper un gars qui dérivait, ce qui pouvait se comprendre au lendemain d’une telle boucherie. Mais, si l’on suit bien les procédures, informé du danger et de la nécessité d’une telle mesure, probablement par Quesnot, ou Lanxade, François Mitterrand aurait donné son feu vert, et le COS aurait aussitôt arrangé ça, sans même vous en faire part. C’est dire combien de telles unités sur le terrain sont serrées de près par la Sécurité militaire, la DPSD, ou tout autre organisme de contrôle forcément intégré au COS, permettant à sa direction parisienne – son état-major ultra secret, dans les sous-sols du ministère de la Défense, alors boulevard Saint-Germain –, de connaître, et de contrôler, jusqu’aux fluctuations des humeurs des quelques hommes engagés dans des missions aussi difficiles.

On peut dire que vous aviez été désavoué, en quelque sorte, car n’était-ce pas le fond de votre méthode, comme vous nous l’expliquiez si bien dans vos stages :

« La “mission” est sacrée, certes, mais… ils [les agents] doivent également avoir la certitude qu’ils sont d’abord et avant tout des êtres humains. »

Humain, trop humain… Un d’entre vos gars vous aura trop pris au pied de la lettre…

On apprend, au hasard d’un forum sur le net, que le 11ème Choc aurait changé de devise, renonçant au fameux « Qui ose gagne », partagée jusque-là avec le non moins légendaire 1er RPIMA. Désormais la devise de votre unité chérie semble plus adaptée aux pratiques de notre sombre époque : « Nul ne saura, nul ne verra ».

On approche de la moitié de votre livre et voilà qu’on arrive au Rwanda, en « Zuwanie » comme vous dites, au milieu d’un chapitre, après avoir décrit en détail une autre «  mission  » à laquelle on n’a rien compris, si ce n’est qu’elle se déroulait en Afrique, sur un terrain très semblable, mais dont on n’entrevoit aucun des tenants ou aboutissants, tant vous savez raconter des histoires sans rien dire, en les truffant de détails éventuellement dramatiques mais indéchiffrables…

Et voilà donc, parmi ces « quelques missions cauchemardesques », la plus terrible de toutes, et ce sous-chapitre s’intitule « la monstruosité humaine, l’horreur »…

Lorsque votre chef vous explique la mission avant de partir, il vous résume honnêtement la situation. Au lendemain de l’attentat contre Habyarimana, les extrémistes hutu (que vous appelez « piwa », rappelant leur cri de guerre “power”) « ont éliminé les éléments modérés du gouvernement, avant d’exterminer les populations civiles ara », «  ara  », ainsi que vous appelez les Tutsi.

Son exposé sur l’attentat est carrément impeccable :

« Les circonstances exactes et les responsabilités de cet attentat n’ont pas été officiellement élucidées. Certains allèguent que l’attentat a eu lieu sur ordre du chef du FPR, d’autres que ce sont des extrémistes hutu voulant faire capoter les accords d’Arusha, éventuellement aidés par des militaires et/ou des mercenaires français. »

On ne peut pas dire qu’on ne vous ait pas prévenu d’où vous mettiez les pieds. Et pour que votre colonel, chef du service Action, vous en parle ainsi, permettez, mon colonel, qu’on lise à cet endroit une revendication, puisqu’il aurait eu pour fonction de vous démentir cette dernière hypothèse si elle n’était pas fondée. Au contraire, en vous exposant jusqu’à cette dimension de l’engagement français, il ne vous cachait pas jusqu’à quel point on pouvait être impliqué dans cette sale affaire.

Vous n’indiquez pas de date, bien sûr, mais vous dîtes que « plusieurs jours se sont déjà écoulés depuis l’attentat, et les massacres ont déjà eu lieu en grande partie ». On sait que le génocide s’est en effet déroulé essentiellement sous forme de grands «  massacres  », ainsi que Bruno Boudiguet est en train de les reconstituer, un par un. On sait aussi que ces massacres se sont produits dès le début du génocide, les premières semaines, le temps de rassembler les gens dans des églises ou des stades, puis de les exterminer à coups de grenades et de mitrailleuses, les machettes venant parachever la tuerie, pour s’assurer qu’il n’y ait pas de rescapé, mais aussi pour maquiller le crime en “génocide populaire”. Cela s’était fait assez vite, et ainsi que cela a été remarqué, les génocidaires rwandais ont battu tous les records de productivité, leur machine de mort s’avérant plus efficace que celle des nazis, pourtant réputés pour leur efficacité.

On en est donc à peu près là, quand l’essentiel des massacres ont déjà eu lieu « en grande partie », dites-vous. Il reste Bisesero.

Votre colonel vous explique « qu’une mission, avec des agents du service Action, est déjà partie il y a quelques jours ». On ne serait « pas sûrs des résultats ». « Une partie de ma mission sera donc de vérifier si celle de mes camarades a bien été effectuée et remplie conformément aux directives », dites-vous. Bigre, vous voilà bien loin du simple renseignement d’« ambiance »…

Votre chef vous fait un exposé en étalant une carte de l’Afrique sur son « bureau de ministre », « dans sa grande salle d’État-Major ». Il vous montre « quelques photos » aussi. On se demande de quoi… de cadavres empilés ? Il vous explique « les grandes lignes de la mission précédente ». Vous seriez donc envoyé pour « vérifier le travail » d’un «  collègue  », et on comprend ici que votre seconde mission, d’ambiance, n’est qu’une couverture de celle-ci, plus problématique.

Sachant ce que l’on sait, on ne voit pas quel pourrait être le problème dans l’exécution d’une mission en plein génocide, si ce n’est le dégoût, et le refus d’obéir qui s’ensuit. Ainsi, on vous aurait envoyé pour reprendre en main quelques hommes du service Action en mission depuis « quelques jours » sous les ordres d’un «  collègue  », dont vous ne retenez « que le pseudo ». Et il y aurait du flottement. Car, quant à l’information, on suppose que votre chef n’avait pas besoin de vous. Il y avait assez d’agents sur le terrain pour tout savoir.

Il n’est pas sûr qu’on comprenne ce qu’est le “renseignement”, ce métier où ce qui vous semble le plus terrible, dans cette aventure, « une des pages les plus importantes » de votre carrière, c’est d’avoir oublié comment vous aurez été exfiltré, cette page faisant « malheureusement défaut » à votre mémoire. « C’est un drame pour moi », écrivez-vous… On croyait avoir vu plus dramatique pourtant, dans cette même séquence de temps que vous racontez…

Mais vous êtes au début de votre mission et à défaut de savoir comment vous en êtes parti, vous vous souvenez très bien de comment vous êtes arrivé. Une escale au Kenya. Puis une deuxième on ne sait où, parmi des « humanitaires », votre voie d’infiltration, trouvée comme par hasard à votre première étape, un agent ayant en quelque sorte à créer sa mission en chemin, si on comprend bien, même si vous aviez été accueilli et placé là par un « honorable correspondant ». Là vous faites auprès de vos jeunes collègues un exposé extrêmement précis du déroulé du génocide, et assez effrayant pour décourager tous les autres, sauf celui qui deviendra votre binôme, Antoine, un « jeune corse », rencontré là par hasard, lui aussi.

Si votre exposé n’était pas évidemment une fabrication littéraire postérieure, on pourrait s’étonner que vous soyez précis au point de décrire l’exode hutu au Zaïre dès ce moment là, bien avant qu’il en soit question, en précisant que « bien évidemment, des déplacements de population entraînent inéluctablement des épidémies en tout genre ». Tellement prévisible, ce choléra de Goma, que vous pouviez le prophétiser avant même de commencer votre mission…

On ne sait à quelle date vous êtes arrivé, puisque vous n’aurez été convoqué qu’après l’essentiel des massacres, et vous auriez traîné dix jours, dans un pays limitrophe, à acheter camion, vous procurer une grosse malle téléphone satellite même pas sécurisé, préparer votre expédition, tel un explorateur partant dans la brousse… Faut-il s’émouvoir là du détail « vécu », ou simplement comprendre que vous vous moquez de nous ? Une mission de rattrapage d’une précédente mission en contexte de génocide peut-elle attendre dix jours ? On en doute. Et les moyens du service Action sur un terrain aussi quadrillé que le Rwanda permettaient sûrement mieux. Pourquoi nous racontez-vous ainsi des salades à chaque pas ? Parce que c’est la nature première du secret, raconter des histoires pour camoufler l’histoire. “Il n’y a pas de secret”, dit-on. Sauf quand une fausse histoire se superpose à la vraie, au point où les fils deviennent indémêlables. De ceci, le secret est fait. Des fictions qui camouflent les faits.

Vous décrivez Kigali après la bataille, avec la puanteur des cadavres et les mouches, « le silence de mort et l’odeur de putréfaction ». « Qui sont-ils ? », vous demandez-vous en voyant ces morts innombrables. « Des Piwa ? Des Aras ? Un mélange des deux ? » Comme si vous ne saviez pas. Comme si cela ne vous avait pas été expliqué, comme si vous ne l’expliquiez pas vous-mêmes aux jeunes humanitaires rencontrés en chemin… Mais non, là vous êtes moins précis :

« Ils se sont entretués, massacrés. »

N’hésitant pas à renouer avec le mythe des « massacres interethniques » colporté tout le long du génocide.

« Lesquels ont commencé, lesquels ont orchestré cette tragédie ? »

Il faudrait vous faire un dessin à ce stade ? Non, bien sûr.

« Après quelques secondes de réflexion, je me dis que peut-être cette poignée de miliciens qui ont sauvagement exterminé plusieurs centaines de milliers de personnes ne resteront pas ici », de crainte de se faire attraper par le FPR qui arrive. Ainsi le crime serait l’œuvre d’une « poignée de miliciens » ? Voilà qui est plus précis, mais qui exonère un peu vite les forces armées rwandaises, ou la garde présidentielle, formée par votre « collègue » Prungnaud, soit dit en passant, dont on sait qu’elle a été “fer de lance” du génocide.

Vous racontez votre vie de logisticien, et même un peu les difficultés de votre travail de « renseignement d’ambiance », mais n’évoquez à aucun moment votre deuxième mission, ou plutôt la première, celle consistant à retrouver les quelques hommes du service Action arrivés avant vous et dont il n’était certain qu’ils aient mené leur mission à bien. De ceci on ne saura rien…

Vous décrivez par moment des choses terribles, comme la vue « sur ce magnifique grand lac », le lac Kivu, « d’où s’échappent de drôles de flammèches ». « Des centaines de cadavres en décomposition et horriblement gonflés flottent  », et « les corps immergés en putréfaction dégagent tellement de gaz que cela se traduit par des flammes à la surface de l’eau ». Spectacle dantesque. Vous en proposez une curieuse explication :

« Ils ont dû être apportés par les rivières qui se déversent dans le lac ou simplement jetés à l’eau, car les familles ne savent pas où les enterrer. Impossible de creuser : ici dans toute la région, c’est de la roche volcanique. »

Cela ressemble à une divagation du pigiste qui vous aura aidé à finaliser ce livre, car vous avez assez vu du génocide pour savoir qu’il ne reste par définition aucune famille. Et ce n’était certes pas les rares rescapés, pourchassés et se planquant comme ils pouvaient, qui risquaient d’enterrer leurs familles, même dans une terre meuble. Le problème de la roche volcanique que vous évoquez a pu se poser à l’heure de creuser des charniers, et expliquerait en effet l’ampleur du phénomène, mais tout le monde sait que c’était les génocidaires qui jetaient leurs victimes à la rivière.

On se souvient à ce sujet d’un témoignage, recueilli par Georges Kapler pour la Commission d’enquête citoyenne, dans lequel un milicien rapporte qu’ils avaient été chapitrés par des soldats français leur expliquant qu’il fallait éventrer les cadavres avant de les jeter à l’eau, afin d’éviter qu’ils flottent, parce que « ça se voyait de satellite »… Et les Français de montrer comment on fait pour éventrer correctement un cadavre… Sauf qu’ils n’utilisaient pas des machettes, mais de grands poignards double face et pointus.

On ne veut pas entendre ça. Qu’un soldat français, un autre moi-même, puisse tranquillement enseigner à éviscérer des cadavres, et enfoncer lui-même le couteau dans les chairs encore tièdes, avec l’indifférence d’un boucher face au morceau de bœuf. On ne peut pas le comprendre. Comment une telle froideur est-elle possible ? Or, le détail du satellite observant le carnage, et de l’observateur gêné par ce qu’il voit, ça ne s’invente pas. Et le reste non plus. Discuter la “crédibilité” d’un tel témoin est absurde. Et d’admettre l’évidence, la crudité du témoignage, la logique qu’il sous-tend, c’est, comme on dit, pas facile à avaler.

Mais, bien sûr, dans vos stages ultra-spéciaux, on apprend aussi ça.

« Tout ce que j’ai écrit jusqu’à présent », écrivez-vous page 207, « et tout ce que je vais encore vous raconter maintenant est véridique »… Si vous le dites… « Mais volontairement sans grande notion de temps absolu », ajoutez-vous. On ne sait ce qu’est le « temps absolu », mais on comprend que vous introduisez «  volontairement  » un flou chronologique perpétuel dans votre récit, qui poserait un casse-tête à tout biographe, mais on se contente ici de ce que vous avouez entre les lignes, ou, comme on a vu et comme on n’a pas fini de voir, assez explicitement par moment, même si on a compris que votre conception de ce qui est «  véridique  » est sujette à des flottements.

Vous racontez ainsi, avec moult détails qui font “vrai”, comment vous avez pu être arrêté à une barrière, en circulant avec «  Antoine  », comme tous les jours, pour trimbaler vos médicaments, et comment, ce jour-là, «  [vos] passeports et [vos] origines françaises » pouvaient provoquer « d’interminables palabres houleuses et haineuses »… On a trop vu les Français se faire acclamer par les miliciens, brandissant des « Vive la France » ou « Inoubliable Mitterrand », pour croire un instant à l’impopularité de votre identité française à un barrage si semblable de ceux où on a vu des militaires français procéder au même contrôle que vous prétendez avoir subi en risquant votre vie. Les deux pages de ce récit sont pourtant criantes de vérité, à ce détail près. Si tel avait été le cas, le lecteur comprendra bien, mon colonel, que vous n’auriez pas circulé ainsi tous les jours en risquant votre peau et celle de vos équipiers à tous les carrefours…

« Cette nuit là, les exécutions sommaires dans les environs de notre maison sont plus nombreuses. » Bigre. Sale ambiance. « Le bruit caractéristique des rafales de kalachnikov claque dans ma tête et me fait sursauter à chaque fois », dites-vous. On vous croyait pourtant particulièrement entraîné à ce genre de choses, mon colonel. Mais, dites-moi, s’il y avait tant d’exécutions tout près de votre maison, comment se fait-il que vous n’ayez eu des fuyards tentant de s’abriter chez vous ? Pour que vous ne soyez quotidiennement perquisitionné par les miliciens génocidaires quadrillant Kigali, il fallait que ceux-ci soient particulièrement confiants dans votre totale complicité.

« Depuis mon arrivée à Kigali, je m’aperçois que mon travail de logisticien l’emporte sur ma mission de renseignement », dites-vous. Votre supérieur, installé au centre de commandement du COS dans les sous-sols du ministère de la Défense, vous presse de questions auxquelles vous seriez incapable de répondre. Pourtant, question «  ambiance  », vous devriez avoir de quoi raconter. Mais non : « Il est clair que je ne peux pas trouver à Kigali le renseignement d’ambiance qu’il me demande. » Et nous on se demande ce qu’on appelle «  ambiance  », dans vos services si spéciaux.

Vous comprenez qu’«  il [vous] faut bouger, ratisser plus large et patrouiller dans tout le pays  ». Vous avez de l’essence et partez sur les routes avec «  Antoine  », « c’est plus sûr ». « Sous prétexte d’apporter des médicaments ou de vérifier si les infrastructures médicales de tel hôpital dans telle ville sont toujours présentes », « nous sillonnons une grande partie du territoire ». Car vous n’aurez même pas honte de ça, utiliser vos fonctions de logisticien de Pharmaciens sans frontières non pour effectivement porter secours, mais pour déguiser une mission d’espionnage. Il est vrai qu’on aurait tort de critiquer ce qui n’est que fiction.

On se souvient que dans le bureau d’état-major où vous recevait le chef du service Action, il vous demandait de vérifier ce qu’il en était de l’action de plusieurs agents arrivés avant vous. L’auriez-vous oublié ?

Voilà que Turquoise s’installe, l’armée française est officiellement de retour. Et puis, on vous confie la mission d’approvisionner Goma, ou Bukavu, en « sérum salé isotonique à injecter en perfusion », « à défaut du soluté de Hartmann pour injection, préconisé par l’OMS mais que nous n’avons pas », dites-vous. « Le choléra fait rage », « on parle de 5 000 morts en une semaine ». Goma, au cœur de l’épidémie, dispose d’un aéroport international où atterrissaient non seulement les soldats de Turquoise, avec leurs antennes médicales, mais toute l’aide internationale. Et il y a moins loin de Goma à Bukavu que de Kigali... Autant il est douteux qu’on ait eu besoin de s’approvisionner à partir de vos stocks, inadaptés qui plus est, à l’heure où il n’y avait plus rien à Kigali, après trois mois de guerre et la fermeture de l’aéroport, autant il est probable que vous n’ayez jamais vu ce que vous rapportez, puisqu’on vous avait déjà “exfiltré” alors, ainsi que tous les hommes du service Action ou autres, qui, comme vous, étaient intervenus en plein génocide et qui sont partis dès les tous premiers jours de l’opération Turquoise, les jours « sous COS », comme Bunel en rend compte, bien avant le premier cas de choléra. Trois jours réservés aux forces spéciales, pendant que s’installait la base à Goma, avant que les pouvoirs soit transmis au général Lafourcade. Où cela aurait été le premier objectif, selon Bunel, que d’exfiltrer les hommes présents au Rwanda depuis plusieurs semaines.

Mais comment savoir, avec un « menteur professionnel » ? Ainsi, vous donnez tout-à-coup un détail “crédible”, lorsque vous dites avoir croisé des colonnes de réfugiés se dirigeant « vers le centre », vers Kigali. « Que se passe-t-il ? Pourquoi reviennent-ils ? Je ne m’attendais pas à ça. » En effet, dans le “plan” ourdi à Paris, il s’agissait de canaliser la population, mobilisée à l’étape précédente pour l’extermination des Tutsi, vers le Zaïre, où le gouvernement génocidaire en exil aura loisir de contrôler d’immenses camps à partir desquels s’organiserait la reconquête. Votre surprise sonne juste. Ce mouvement de réfugiés en sens inverse n’était pas conforme au “plan”.

On pourrait ouvrir l’hypothèse que vous soyez resté, le capitaine ne quittant le navire qu’en dernier, et, tous vos hommes ayant embarqué par le premier avion, vous auriez été au bout de la logique de votre “couverture”. Impossible de trancher, mais votre escapade au pays du choléra n’en reste pas moins douteuse, et il est peu vraisemblable que vous ayez eu le cœur à regagner votre mission de couverture après votre effectivement éprouvante mission avec vos camarades du service Action sur les collines de Bisesero. Excusez mes préventions d’ignorant pour votre petit cœur malmené, c’est qu’on finit par s’imprégner de l’idée de vous que vous suggérez, à force de vous voir sursauter à chaque rafale de mitraillette, ou vous saouler le soir à la moindre émotion.

Mais non, bien sûr, vous êtes un homme de sang froid, mon colonel. Il faut au contraire vous imaginer massacrant l’après-midi et devisant tranquillement le soir entre “humanitaires”, parce que c’est précisément ce en quoi consiste une couverture – c’est un rôle qu’il faut tenir jusqu’au bout. Peut-être même les avez-vous vus ces morts du choléra… Il n’empêche que vous aurez « oublié » comment vous êtes parti… C’est chose amusante d’observer comment votre “humanité” – l’alcool, les peurs, là les trous de mémoire – vous sert d’alibi.

Vous quittez Kigali on ne sait quand, alors qu’« il n’y a presque plus âme qui vive » – pourtant, peu avant, vous pouviez voir des colonnes de réfugiés y allant. Vous devez partir, car le FPR arrive « et cela risque d’être dangereux pour moi », dites-vous. Vous partez et vous voilà dans une nouvelle maison, « il s’agit de la maison de la coopération entre la ville de Clermont et la ville de Ruhengeri », curieusement intacte de tout pillage. Vous y repérez « un petit crocodile taillé dans un bois noble. Il brille dans la pénombre, ses dents sont blanches. » « Il est magnifique, je décide de le ramener, si j’en sors vivant. » Le pilleur, ce sera vous…

Permettez, mon colonel, que je passe sur l’héroïsme avec lequel vous vous êtes mis au service de « Sœur Bernadette » pour sauver des centaines d’enfants d’un orphelinat avec le secours de Turquoise, grâce à votre intervention… Voilà une «  charmante  » journaliste française qui frappe à votre porte à une heure du matin… Vous nous révélez l’aventure de cette dame qui serait tombée dans une embuscade du FPR, blessée sérieusement, transportée à Kigali, puis évacuée vers des hôpitaux français sur décision personnelle de Kagame. Un épisode qui nous aura échappé malgré la science encyclopédique qu’on finit par accumuler sur ces quelques mois d’histoire contemporaine. Mais j’allais encore oublier que vous êtes un « menteur professionnel ».

Quant à l’autre “fiction” des orphelins de « sœur Bernadette », elle vous aurait quand même valu, pas du tout fictivement la Croix de la valeur militaire… Et moi qui croyait qu’on vous l’avez décernée pour votre exceptionnelle prestation du 13 mai à Bisesero… Mais c’est vrai qu’on ne peut revendiquer officiellement une telle action. Et comme vous êtes attachés aux médailles, on peut toujours inventer un prétexte, comme là d’avoir rescapé « 362 enfants ». Sûr que ça présente mieux que d’avoir massacré 50 000 civils, hommes, femmes et enfants confondus.

Je me moque un peu légèrement de vos trous de mémoire toutefois. Vous aurez dû ainsi reconstituer, « grâce à [vos] pièces militaires et à [vos] différents compte-rendus » que vous ne seriez rentré en France qu’au milieu de l’été, fin juillet. Ça m’étonne. Qu’auriez-vous donc eu à faire tout juillet par là-bas ? On ne voit vraiment pas. Il est possible d’imaginer toutefois qu’après une aussi grosse affaire que le 13 mai il y ait eu besoin d’un sérieux débriefing… Probablement en France, éventuellement à Cercottes. Il fallait faire le point, tirer les enseignements de l’expérience (quasiment unique dans les annales militaires), et élaborer la stratégie de camouflage, indispensable. Et puis il vous fallait souffler avant de retrouver votre famille. On ne revient pas d’un bain de sang si facilement, quel que soit son sang froid. Un sas de décompression n’est pas du luxe.

Vous vous retrouvez finalement en vacances dans les Pyrénées et visitez un château cathare en famille, avec des amis. Votre petit dernier, Arnaud, pleure dans sa poussette. Votre amie Sandrine s’en agace. Vous vous énervez à votre tour de son intolérance aux enfants. Et vous retrouvez au bord de la rupture avec ce couple d’amis avec qui vous alliez pêcher à la truite tous les ans. Votre femme ne vous reconnaît pas. « Moi non plus », dites-vous. « Quelque chose s’est vraiment déchiré en moi. Mais quoi ? »

Vous apportez la réponse sobrement :

« En quelques mois plus d’un million de personne ont été déplacées et environ un million de personnes seront tuées, selon les autorités rwandaises, après recensement. »

On doit vous remercier ici, mon colonel, pour donner le vrai chiffre d’un million de morts, effectivement recensées après le génocide, et non le rituel 800 000 imposé par l’Onu et repris par l’essentiel des commentateurs, quand ce n’est 500 000. Il se trouve que c’est plus d’un million, et il est particulièrement malsain de voir constamment repris ces faux chiffres minorant sciemment la mortalité du génocide.

Vous concluez ce chapitre «  cauchemardesque  » en répondant à « une journaliste française » que vous ne nommez pas, mais on reconnaît Cécile Grenier, dont nous avons publié dans la Nuit rwandaise des « carnets de route » que vous mentionnez, ainsi que vous en reproduisez deux extraits.

Pour commencer vous tenez à affirmer « haut et fort que les militaires français ont été remarquables et exemplaires au vu des ordres reçus ». De ceci on peut vous donner quitus. « Au vu des ordres reçus » – vous n’aurez fait qu’obéir. Aucun doute à ce sujet.

« Comment peut-elle écrire et affirmer que des militaires français ont participé à ce génocide, voire même les traiter de génocidaires ? »

« Elle se fie uniquement à ce que ces pauvres êtres, des Hutu génocidaires ne l’oublions pas et des Tutsi massacrés par leurs frères, ont soi-disant vu, le plus souvent rapporté, modifié ou colporté par des rumeurs. »

Cécile Grenier rapportait, entre autres choses, de multiples témoignages de largages de Tutsi à partir d’hélicoptères, dans la forêt de Nyungwe, où des miliciens les réceptionnaient pour les achever à coups de machettes.

« Comment, Madame, n’avez-vous pas compris que les “largages d’êtres humains” que vous mentionnez étaient, très certainement, des largages de nourriture dans une population de réfugiés et de déplacés affamés ? »

Excusez Cécile Grenier, mon colonel, mais son travail n’était pas de «  comprendre  », mais de rapporter ce que de très nombreux rescapés et même bourreaux avaient pu lui raconter au long de plus d’un semestre d’investigations sur le terrain. Ce qui est sûr c’est qu’elle sera restée au Rwanda plus longtemps que vous. Et comment pouvez-vous ainsi affirmer, vous, qu’il s’agissait « très certainement » d’aide alimentaire, alors que rien n’indique, par ailleurs, que de telles opérations aient eu lieu ?

Vous reprochez à Cécile Grenier de « jeter l’opprobre » sur « ces militaires français, officiers ou sous-officiers, tous formés dans des grandes écoles, possédant une certaine éthique et des valeurs morales ». « Valeurs morales que [vos] amis rwandais avaient oubliées dans leur conflit et haine ancestrale… »

Vous avez tort de vous en prendre à Cécile, mon colonel. En mars 2012, en même temps que votre livre, paraissait ce livre de Serge Farnel qu’un de vos amis s’est procuré à ma librairie, Rwanda, 13 mai 1994 : un massacre français ? Sur plus de huit cent pages, on disposait là de la retranscription de dizaines d’interviews. Serge Farnel est également l’auteur d’un livre intitulé Bisesero, le ghetto de Varsovie rwandais, dans lequel il a tenté une reconstitution au jour le jour, parfois heure par heure, de ce drame, à partir de toutes les données recueillies en plus de ses propres interviews réalisées en plusieurs voyages. Bruno Boudiguet, avec qui j’ai l’honneur d’avoir co-édité ces livres, s’est passionné pour le sujet au point de retourner sur les traces de Cécile Grenier et de Serge Farnel, pour réaliser à son tour de nombreuses interviews. Il en reviendra avec un livre Vendredi 13 à Bisesero, qui fait le tour de la question de la présence française pendant le génocide. Plus récemment, ainsi que c’est rapporté encore dans La Nuit rwandaise, un dénommé Matjules, sous pseudo mais non moins identifiable, est allé à son tour au Rwanda pour interroger des rescapés ou des bourreaux et entendre encore la même histoire.

On doit en être à une centaine de témoignages, accumulés au fil des ans, sans compter ceux recueillis par Cécile Grenier, ni même ceux enregistrés par Georges Kapler pour la Commission d’enquête citoyenne, en 2004, qui ont provoqué les enquêtes suivantes, entre autres parce qu’ils recoupaient les informations rapportées par Cécile Grenier mais non encore publiées. Dois-je vous avouer que je crois même avoir une responsabilité personnelle dans ces enquêtes, non seulement pour les avoir publiées et encouragées, mais y compris pour les avoir orientées en suggérant que soit demandé explicitement aux rescapés s’ils avaient vus des soldats français pendant le génocide alors qu’il était censé ne plus y en avoir ?

Votre protestation en défense de l’honneur de ces soldats dont vous étiez aura au moins la vertu d’écarter le doute sur cette présence française au long du génocide, « tout le long » comme a pu déclarer le général Dallaire.

Vous continuez votre épître à Cécile Grenier, et on ne résiste pas à vous citer, mon colonel :

« Madame, sachez que j’ai foi en la France, j’ai foi en nos institutions, j’ai foi en nos militaires… »

Vous n’aurez pas compris qu’il n’est pas question ici de foi mais de faits.

« … mais pas en des personnes qui ont été à la fois “génocidaires” et “génocidés”. Ils s’entretuent depuis des siècles. »

Excusez, mon colonel, mais vous auriez tout aussi bien pu vous documenter depuis vingt-cinq ans. Personne ne s’est entretué « pendant des siècles » au Rwanda, où l’on connaît surtout une histoire plutôt remarquablement pacifique de cet État quasiment démilitarisé quand sont arrivés les premiers colonisateurs, allemands, qui l’ont conquis pareillement sans effusion de sang. La violence est apparue dans l’histoire du Rwanda non depuis des siècles mais depuis des décennies, depuis la décolonisation belge à la fin des années cinquante. On a largement pu documenter comment un autre colonel, lui aussi passé par de grandes écoles, plus diplômé que vous même, le colonel Logiest, belge, aura abondamment contribué à ce que ça se passe au plus mal dès le départ, installant la machine génocidaire qui provoquera aussitôt les premiers massacres de Tutsi, et l’exode d’un grand nombre d’entre eux. Des épisodes génocidaires se succèderont, particulièrement en 1963, mais il faudra attendre 1990 et l’arrivée de l’armée française pour que la violence monte aussitôt de plusieurs crans. Pour en arriver au génocide d’avril 1994.

Mais officiellement, depuis décembre 1993, l’armée française n’était plus présente au Rwanda, ayant laissé la place à une force onusienne. Or vous, vous dites avoir été là après. Et y avoir rejoint des collègues à vous, arrivés pareillement pendant le génocide. C’était tout ce qu’on voulait savoir. Il y avait donc des soldats français en opération au Rwanda entre avril et juin, entre le départ de l’opération Amaryllis et l’arrivée de Turquoise. Ce qu’on appelle ici depuis des années « l’opération sans nom ». La question qui se pose maintenant est de savoir ce en quoi consistait cette opération. D’un côté on a de nombreux témoignages, de l’autre il y a votre livre, si incomplet et si truffé d’invraisemblances. C’est paroles de rescapés contre parole d’officier.

« La politique française et son gouvernement ont donné des ordres aux militaires. Ils ont obéi. » On en reste convaincu, et on a d’ailleurs toutes les raisons de le penser quand on relit le rapport du lieutenant-colonel Rwabalinda, rendant compte de son entretien avec le général Huchon, chef de la mission militaire de coopération, à Paris, le 9 mai 1994.

En troisième point de ce document décisif quant à notre débat, on lit :

« les priorités suivantes ont été abordées : a. le soutien du Rwanda par la France sur le plan de la politique internationale ; b. la présence physique des militaires français au Rwanda ou tout au moins d’un contingent d’instructeurs pour les actions de coups de main dans le cadre de la coopération ; c. l’utilisation indirecte des troupes étrangères régulières ou non. »

On peut qualifier ce document de « décisif », en ceci qu’il atteste de ce que les autorités françaises poursuivaient en plein génocide leur coopération militaire avec le gouvernement intérimaire rwandais, qui s’était imposé après la mort du président Habyarimana et celle d’Agathe Uwilingiyimana, Première ministre en titre, les 6 et 7 avril. Gouvernement “intérimaire” dont l’unique programme et la principale tache aura été d’organiser le génocide. Ce que le général Huchon savait mieux que personne.

S’il pouvait convenir, au cours d’un unique entretien, de l’aide apportée, de sa nature, de son montant et de ses modalités sans avoir à en référer, il fallait qu’il ait eu des instructions précises en ce sens, a priori de l’Élysée, par exemple du général Quesnot, mais aussi probablement du COS, et de son donneur d’ordres, l’amiral Lanxade. Or, il est explicitement convenu là, confirmé en fait, « la présence physique des militaires français au Rwanda » afin de participer, au moins en tant qu’«  instructeurs  », à des « actions de coups de mains ».

On est le 9 mai, et une « action » d’envergure est en préparation pour liquider dans les prochains jours la résistance tutsi dans les montagnes de Bisesero, protégeant des dizaines de milliers de femmes, d’enfants et de vieillards, et leurs troupeaux, qui s’étaient abrités là depuis le début du génocide. À la mi-mai, hormis la poignée de ceux qui étaient parvenus à se cacher dans des faux plafonds ou dans des marécages, on peut dire qu’il s’agissait des derniers Tutsi du Rwanda. Tous les grands massacres avaient eu lieu, il ne restait que celui là. Le parachèvement du génocide.

Tel était le véritable objet de cette réunion technique entre représentants du gouvernement génocidaire rwandais et du non moins génocidaire gouvernement français. Pour ce faire, la France fournissait non seulement les obus de 105 nécessaires au bombardement massif auquel on allait procéder le 13 mai, mais aussi le personnel pour manier les très gros mortiers qui propulsent ces obus, et se manœuvrent à huit personnes. Or, c’était des batteries de mortiers que vous aviez là. Et des mitrailleuses. Il fallait du monde pour tout ça. Des hommes entraînés, efficaces. Comme vous et les gars du service Action arrivés avant vous. Qui « ont obéi  ».

« … mais sûrement pas pour faire les atrocités que vous décrivez », tenez-vous à préciser. Permettez qu’on se demande, mon colonel, en quoi pouvaient consister les « coups de mains » d’un « contingent d’instructeurs » en plein génocide…

Ceux qui vous accusent, ou plutôt les témoins qui dénoncent la présence de soldats blancs ou français, seraient selon vous des « personnes complètement désœuvrées », « bien souvent haineuses envers nous, la France, le colonisateur ». Faut-il vous rappeler que la France n’a pas été colonisateur du Rwanda, mais la Belgique ?

« Souvent sous l’emprise de drogues locales »… Vous voulez rire. Allez voir les très longues interviews de Serge Farnel ou de Matjules qu’on trouve sur internet. Non les témoins ne sont pas ivres, ni de chanvre ni de bière à la banane…

« Certainement à la recherche d’une grâce »… Et non, figurez-vous. D’une part les rescapés, qui forment la grande majorité des témoins, ne risquent bien évidemment pas de condamnation, mais les dits «  bourreaux  » qui ont également témoigné devant ces divers enquêteurs avaient purgé leur peine ou étaient déjà condamnés.

« … pour ne pas être exécutés et échapper à la peine capitale des tribunaux rwandais ». Là encore vous auriez pu vous renseigner. Lorsque votre livre paraît, en 2009, cela fait six ans que la peine de mort est abolie au Rwanda. Et avant, entre 1994 et 2007, il n’y aura eu qu’une seule exécution, de vingt-deux responsables du génocide, en 1998. Les innombrables “petits génocidaires” savaient qu’ils ne risquaient que des peines de prison, aménagées de façon particulièrement acceptable au Rwanda. De toutes façons, déjà condamnés, ils ne parlaient que pour mémoire. Et leur témoignages ne faisaient que corroborer ou compléter ceux, déjà très éloquents, des rescapés.

« Madame, j’étais là, j’ai vu, j’ai entendu les mêmes personnes que vous à la différence que j’étais présent ! »

C’est bien ce qu’on vous reproche, mon colonel, d’avoir été présent à ce moment là à cet endroit face à ces mêmes personnes qui fuyaient sous les balles de vos mitrailleuses et cherchaient désespérément à s’abriter de vos mortiers. Et si « ces mêmes personnes » sont vos collaborateurs génocidaires rwandais, peut-être feriez-vous mieux de ne pas trop revendiquer de les avoir si bien connus…

« Que la France ait fait le choix politique de soutenir le président rwandais, c’est un fait qu’il ne m’appartient pas de juger ou de commenter. »

Certes. Mais il vous appartenait de refuser d’obéir.

« Que l’armée française ait reçu l’ordre, par les relations bilatérales et les accords de défense en vigueur, de former l’armée rwandaise et ses cadres, c’est également un fait », nous sommes d’accord. « À la différence que je peux le juger et le différencier avec tous les autres pays africains avec lesquels nous avons des accords militaires, pas vous ! »

On ne vous comprend pas bien quand vous vous énervez, mon colonel, et on doute que ces passages aient été revu pas un pigiste, ou pas assez bien. On vous accordera d’éventuellement mieux connaître « tous les autres pays africains avec lesquels nous avons des accords militaires » que Cécile Grenier ou que nous-mêmes. On peine à comprendre par contre en quoi cela justifierait l’action entreprise au Rwanda aux côtés d’un régime génocidaire. Et il ne s’agissait plus là de « soutenir le président rwandais » puisqu’au contraire, comme il vous était expliqué en début de mission, ce pourrait bien avoir été des « militaires français et/ou mercenaires » qui ont descendu son avion, ouvrant la voie au génocide.

D’affirmer « que des militaires français ont participé de près ou de loin au génocide rwandais » n’est pas une honte, mon colonel. Cela découle naturellement de tout ce qu’on sait, et on en sait maintenant, encore plus après vous avoir lu. Que ce soit « passible de la justice », on vous y invite, à toute occasion, tant il est important que la lumière soit faite. Et si vous souhaitiez répondre dans notre revue, on vous l’offre par avance. (On peut même faire un numéro spécial pour vous, ou vous pourriez non seulement nous répondre, mais publier également tous témoignages en votre faveur, et même des plaidoiries de tiers, comme à un procès.)

Enfin, vous reprochez à Cécile Grenier d’avoir omis de préciser que « la France, par son action militaire, a permis de sauver des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants » hutus et tutsis. Vous considérez qu’il a là un «  scandale  ». Mesurez vos mots, mon colonel. Le seul scandale ici c’est qu’une telle politique ait pu être entreprise, et que des gusses comme vous aient pu mettre la main à la pâte, massacrer, et non «  sauver  » des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, c’est plus que scandaleux, mais dégueulasse au dernier degré. Et vous osez la ramener !

On est content pour vous d’apprendre que vous faîtes «  moins de cauchemars ». Mais quelle abjection !

Vous terminez votre livre en revenant sur vos premières années, à “Saint-Cyr”. Vous insistez sur votre “cas social”, comment vous deviez vous en sortir. Vous déclarez votre amour pour la formation militaire, aussi dure qu’elle puisse être. On comprend, en lisant votre apologie du bizutage, particulièrement dur à “Saint-Cyr”, que c’est un moment essentiel de soumission totale qu’imposent ces initiations. Après quoi on est une larve, rampant devant ses “supérieurs”, ayant accepté jusqu’aux plus extrêmes humiliations pour soi-même. Cela mériterait plus ample étude, mais on voit là comment ce système soi-disant organisé par les élèves eux-mêmes est en fait parfaitement intégré au cursus et y remplit une fonction essentielle, pour ne pas dire la principale. Il faut d’abord vous casser pour faire de vous n’importe quoi ensuite. Et pouvoir vous faire faire n’importe quoi.

Un dernier chapitre s’intitule « que retenir, côté humain, de toutes ces années ». Permettez qu’on vous accompagne encore quelques pages, mon colonel. Vous évoquez l’activité de mémorialiste qui vous impose de «  redécouvrir  » « les mauvais souvenirs, ces monstres enfouis dans la partie congelée et immergée de votre âme ».

« Vous vous étiez promis de ne plus en parler ni d’en entendre parler, de les bannir de votre vie, de les éradiquer. Vous souhaitez les oublier, vous pensiez avoir fait en sorte que personne n’en parle, même pas vous ! »

« Nous avons le fardeau psychologique d’assumer nos erreurs ! »

Vous nous apportez au passage un témoignage terrible, en une ligne, mais possiblement la plus signifiante de votre livre, lorsque vous évoquez ce « bonheur incroyable » trouvé dans ce travail d’écriture, « à reconstruire des morceaux de [votre] vie en partie détruite par l’usage de certains médicaments sur prescription des médecins militaires ». Excusez qu’on s’arrête sur ce détail mentionné en passant. On sait ce que peut la chimie en matière de cerveau, et comment tout psychiatre use banalement d’un arsenal impressionnant. On n’ose imaginer ce que peut se permettre la médecine militaire. Pour que vous dénonciez la chose, il faut que ç’ait été gratiné. Jusqu’à détruire « en partie » votre vie.

Votre témoignage apporte un éclairage sur la réalité des services spéciaux : pour que ça fonctionne, il faut un accompagnement psychologique et psychiatrique constant. On entrevoit ici que la psychiatrie militaire puisse être tout aussi “spéciale” que le sont vos services. Et il n’est pas interdit de frissonner à vous lire. Car sait-on ce qui est vraiment possible dès lors qu’on considère que “tous les moyens sont bons même s’ils sont inefficaces”, pensée fondamentale des services spéciaux comme de la “guerre révolutionnaire”, lorsqu’on l’applique à la psychiatrie ? On a froid dans le dos à imaginer les petits Mengele qui peuvent sévir là en toute impunité, puisque là “tout est permis”.

Vous êtes « sorti de cet enfer », dites-vous, et on ne peut que vous en féliciter. « J’ai vécu des choses plus ou moins plaisantes, plus ou moins horribles. » On vous croit. « J’ai certainement fait des erreurs », ajoutez-vous. Les psychologues vous invitent à rebondir, mais vous donnez votre ultime pensée en leur répondant que « nous n’avons plus réellement envie de rebondir et d’aller plus en avant »… Là, mon colonel, permettez qu’on vous applaudisse à quatre mains. Car c’est bien vous, Thierry Jouan, l’homme qui a entraîné tant d’hommes et de femmes à « aller de l’avant » au-delà du raisonnable, qui, revenu du Rwanda et du reste, reconnaissez ici en avoir eu votre dose, et, en somme, avec ce livre, aurez réellement rendu votre tablier.

Si seulement vos lecteurs pouvaient vous entendre à cet endroit, et ne pas se laisser tromper par la “présentation sous un jour favorable” d’une chose aussi obscène que votre « vie dans l’ombre »…

Alors, quelles leçons tirer de tout ça ?

« La première des leçons que je retiens est la cruauté et la barbarie de l’homme. Qu’il soit blanc, jaune ou noir. J’ai vu des horreurs et j’en ai malheureusement perpétré… » On avait compris, mais ça va mieux en le disant. « La cruauté et la barbarie de l’homme », c’est la vôtre. Vous ajoutez ici : « malgré mes convictions profondes ». On ne sait ce qu’auront conclu les psychiatres militaires penchés sur votre cas, mais il semble bien que votre foi chrétienne finisse par poser problème… Ce qui pourrait sembler paradoxal quand on sait que vous la partagez non seulement avec tous vos camarades et supérieurs, mais avec les conquistadores massacrant les indiens d’Amérique comme tant d’autres, il serait trop long ici d’énumérer la litanie des violences “coloniales” depuis les croisades ou Christophe Colomb, sans parler de la violence intra-européenne, des guerres de religion jusqu’à la Shoah en passant par la guerre de 14. Les bons chrétiens, les plus fervents, alimentent les armées du crime depuis toujours, avec, au contraire, une “bonne conscience” confondante.

Il y aurait lieu à s’interroger plus avant sur ces mécanismes psychiques rigoureusement huilés qui permettent à la fois de commettre le mal et de s’en repentir. Il y aurait là une sorte de “schizophrénie” structurelle à la pensée chrétienne, où la revendication de la plus grande innocence côtoie le crime le plus abject. Le plus extraordinaire étant que “ça marche”. Deux mille ans en témoignent. Pour le pire et pour le pire. Le pire toujours recommencé, la seule vertu du christianisme étant d’avoir suscité une réaction anti-chrétienne en son sein qui produira les « lumières » et l’apparition d’un droit pour les peuples.

Il m’est arrivé d’évoquer le risque d’une « conscience en miettes », dès lors qu’on serait incapables de reconnaître le crime rwandais. Je comprenais mal alors qu’il n’y a là rien de nouveau, et que c’est à partir d’une conscience disloquée dès le départ que les crimes sont entrepris. Et ce serait même l’explication “ultime” du génocide des Tutsi. C’est cette maladie que le christianisme porte en lui et contre laquelle il ne peut rien puisqu’elle lui est consubstantielle. On pourrait parler d’une forme d’anti-conscience. Et l’on comprend que toutes les religions sont les mêmes à ce stade. La foi suffit à justifier l’individu. Ses actes ne lui appartiennent que bien peu dès lors qu’il suppose une intention supérieure. S’il fait des «  erreurs  », elles ont leur positivité dans un plan “supérieur” qui ne lui appartient pas et dont il n’est que l’instrument.

Djihadistes comme militaires français partagent ce privilège de se battre avec l’amour de Dieu. Ils ont la même “bonne conscience”, la même insensibilité monstrueuse.

Vous reconnaissez vos crimes, mais il n’est pas sûr que pour autant vous soyez réellement “repenti”, mon colonel, même si vous dites que « la repentance » a été votre « fil conducteur » au long de ce récit, où vous nous aurez fait partager l’amour de votre femme, le deuil de votre sœur, votre intimité la plus grande, comme votre formation saint-cyrienne ou votre ivresse monégasque, mettant votre vie en lumière finalement, sa part d’ombre, votre travail, étant copieusement arrangée par ailleurs. Au-delà des « horreurs » que vous avez « perpétrées » en dépit de vos « convictions profondes », que vous reste-t-il comme « leçons de vie » ?

« J’ai assisté à la lente évolution, dans certains pays, d’un état de quasi tranquillité, ou de pseudo-équilibre entre plusieurs peuplades, à la descente aux enfers et à l’agonie. » On a compris que vous parlez, encore et toujours, du Rwanda. « J’ai pu ressentir leurs animosités viscérales et ancestrales, leurs monstrueux antécédents raciaux et religieux, enfouis bien souvent au plus profond de leur tradition et de leur histoire, et j’ai pu découvrir que, malgré cette apparente quiétude, en l’espace d’une journée, ou d’une seconde, cet équilibre précaire qui avait mis tant d’années à se mettre en place, bascule dans l’horreur sans limite. »

On vous suit, mon colonel. On est avec vous. Le 13 mai 1994, à Bisesero, à l’instant où le feu s’est déchaîné, les obus de 105 tirés par vos mortiers retournant complètement la terre, déracinant les arbres, et brisant la résistance héroïque des basesero en un tour de main. « En une seconde », vous avez vu déferler les hordes de miliciens et de paysans recrutés massivement pour cette “opération spéciale” très spéciale, et basculé dans « l’horreur sans limite ». Vous avez « ressenti » alors « leurs animosités ancestrales » – et même fantasmé un « conflit religieux » totalement absent là, chez ces bons catholiques simultanément adorateurs d’Imana, leur divinité commune, unanimes sur ce plan, et de manière plus générale assez loin du tableau que vous projetez.

Vous concluez votre paragraphe, sans transition, ainsi : « Je sais désormais que, moi aussi, sans pour cela être tombé dans la barbarie, j’ai été capable de retirer la vie. » On comprend que vous ne teniez pas les machettes, au pilotage de vos batteries de mortiers et de mitrailleuses. Vous n’êtes pas « tombé dans la barbarie absolue », mais presque… « Je ne pourrai jamais l’oublier », concluez-vous.

Vous clamez enfin que «  derrière  » vos « multiples facettes », « il y a un homme ! Une personne ! » « Même si une partie de sa vie est ombragée et ombrageuse. »

« Il est vrai que cette vie, parfois, aussi magnifique soit-elle, vous entraîne ou vous oblige à “faire” des choses pour lesquelles votre éducation chrétienne ne vous avait pas préparé. » « … j’ai donné la mort au service de la France. »

Ce serait le mot de la fin. Mais non : « Je sais que je dois continuer et terminer ce travail intérieur de recherche commencé en Afrique. » « Je sais quel est le nouveau sens de ma vie. » « Pour vivre heureux, vivons cachés. » « Nul ne verra, nul ne saura », c’est désormais la devise du 11ème choc, d’une certaine façon votre apport, mon colonel. Votre mentor, un ami sculpteur, vous invite à « croire en vous », « laisser faire les choses et tout se rétablira ». À ce stade, on comprend combien ce livre vous appartient, surtout lorsque vous écrivez : « Je souhaite ne plus travailler dans l’ombre, aussi importants soient les enjeux, pour exister réellement. »

Ainsi on enregistrerait là votre démission. La plus sage des décisions. Et, pour ne pas laisser planer de doute, vous précisez que celle-ci est irrévocable, « aussi importants soient les enjeux », puisque, bien sûr, un agent comme vous se fait éternellement rappeler pour motifs supérieurs, des enjeux toujours considérés comme “stratégiques”, indispensables pour le salut du pays. Vous aviez la cinquantaine lorsque vous écriviez ce livre, il y a dix ans maintenant. Un âge très raisonnable pour prendre sa retraite, dans votre profession.

Au delà on a des réflexes trop amoindris pour tuer, tuer, toujours tuer.

« Au service de la France. »

MS

Mis en ligne par Michel Sitbon
 5/03/2020
CC by

[1Michel Sitbon, « Bosnie, Rwanda : les crimes de la vierge », La Nuit rwandaise n°6, 7 avril 2012, p. 403


N°11 • Vol2

La Nuit rwandaise 11 - Volume 2 - 2020 ISBN : 979-10-93440-33-0 EAN : 9791093440330 508 pages / 10 euros RWANDA, DEMAIN / LA NUIT BURUNDAISE / LA NUIT CONGOLAISE / DOCUMENTS / DOSSIER DGR / RWANDA, ILS ECRIVENT / REMERCIEMENTS
Jean-Luc Galabert

L’ambition que la nation rwandaise se donne de chercher dans son histoire des solutions aux défis du présent est une entreprise rare dans un monde et à une époque où ce qu’il est convenu d’appeler la « globalisation » ou la « mondialisation » tend à imposer un modèle unique d’existence et de manière de (...)

André Twahirwa

« Aussi longtemps que les lions n’auront pas leur historien, les récits de chasse tourneront toujours à la gloire du chasseur. » proverbe africain

André Twahirwa

« Ce n’est pas seulement pour vivre ensemble, mais pour bien vivre ensemble, que l’on crée un État. » Aristote La solidarité (du latin solidaritas, de solidus, « consistant ») est, sans aucun doute, une des valeurs universelles cardinales. Mais l’universalité n’est pas synonyme d’unicité : (...)

Isaïe Nzeyimana

Si l’on pose la question de savoir quelle est la fonction de l’histoire, sans hésiter, chacun répondrait : la connaissance de ce qui s’est passé. Comment connaître le passé dans la diversité déroutante de son objet ? A son étendue temporelle, puisqu’il faut que l’esprit de l’historien aille coïncider avec (...)

Philibert Muzima

Lettres de guerre d’Hendrik Witbooi, capitaine du Grand Namaqualand. Ceux qui ont lu Les révoltés de l’Amstrad de Marcus Rediker ou Racines d’Alex Haley ont compris que l’esclavagisme ne s’est pas fait sans la résistance des africains. De l’histoire dramatique de Kounta Kinté dans les plantations en (...)

LNR

A Paris, le 30 octobre dernier, Ezéchiel Nibigira, Ministre des affaires étrangères du Burundi avait « un entretien franc et sincère » avec Franck Paris, conseiller Afrique du Président Macron, et Emmanuel Bonne, le directeur de cabinet du Ministre des affaires étrangères français, Jean-Yves Le Drian. (...)

 La Nuit rwandaise | 2000 · 2020