Emmanuel Cattier

Sharon Courtoux combattait Pierre Péan

Sharon Courtoux « attendit » que Pierre Péan meurt le 25 juillet 2019 pour s’en aller à son tour le lendemain.

Sharon Courtoux ’attendit’ que Pierre Péan meurt le 25 juillet 2019 pour s’en aller à son tour le lendemain.

Sharon Courtoux, en tant que secrétaire générale puis déléguée du président de l’association Survie, fut la cheville ouvrière des combats de l’association personnalisée par Jean Carbonare et François-Xavier Verschave, puis Odile Tobner. Elle était l’âme de Survie depuis sa création en 1984-1985 [1]. Particulièrement instruite et motivée sur la question de l’implication de la France dans le génocide des Tutsi, elle entretenait des relations aux quatre coins du monde et de l’Afrique pour authentifier et soutenir le combat de Survie contre la Françafrique.

Son travail fut déterminant pour concrétiser la création de la Commission d’enquête citoyenne sur l’implication de la France dans le génocide des Tutsi.

Je fus témoin ensuite de la façon dont elle ’reçut’ le livre de Pierre Péan Noires fureurs, blancs menteurs, paru un an et demi après les travaux publics de la commission d’enquête citoyenne et dix mois après la publication de notre rapport [2] en févier 2005. Avec l’efficacité que tous ceux qui l’ont côtoyée lui reconnaissaient, elle combattait cette idéologie française de soutien aux génocidaires rwandais. Pierre Péan endossa dans son livre ce combat indigne des autorités françaises de l’époque.

Malheureusement, Sharon fut renversée par une moto il y a quelques années. Cet accident mit un terme à son action au sein de Survie. Depuis sa santé empira jusqu’à ce matin 26 juillet 2019. Il appartient à d’autres de l’honorer en continuant ce combat dans lequel elle mit toute son énergie et son intelligence.

Au sujet de Pierre Péan [3], au-delà des précautions de langage et des légitimes souffrances que sa disparition laisse dans le cœur de ceux qu’il aimait, nous ne pouvons que rappeler que nous ne fûmes pas de ceux-là.

Comme tout homme, il a probablement eu sa part de souffrances, mais cela n’excuse pas celles qu’il infligeât délibérément aux autres, d’une manière qui sembla être sur commande. Je suis désolé, mais il est impossible de faire l’éloge de quelqu’un qui a balancé un livre qui prolonge de façon aberrante les souffrances des rescapés du génocide des Tutsi et dont trois chapitres dézinguent de la façon la plus malsaine ceux qui les soutiennent, sans compter les multiples allusions malveillantes et tout aussi infondées du reste du livre. Mon épouse qui avait une carte d’identité ’tutsi’ au Rwanda a pleuré en apprenant sa mort. Ce n’est pas l’homme qu’elle pleura, mais le réveil de vives blessures qu’il personnalise.

Nous avons combattu la propagande politico-militaire de son livre sur le Rwanda. Ce qu’il a écrit sur les Tutsi du Rwanda, sur l’association Survie, sur ses présidents, Jean Carbonare et François-Xavier Verschave, et sur notre Commission d’enquête citoyenne nous a démontré jusqu’où pouvait aller la très grande partialité, la mauvaise foi et l’animosité de son point de vue. Une ’obsession rwandaise’ comme le titre Jeune Afrique [4]. Son livre sur le Rwanda fut d’ailleurs rationnellement inexplicable, si ce n’est que la motivation de ses écrits était peut-être d’une autre nature que celle de sa réputation, savamment entretenue dans les médias (par qui ?), de ’journaliste d’investigation’. Était-il tout simplement férocement jaloux, ou heurté au plan politique, par la percée médiatique du concept de Françafrique lancé par François-Xavier Verschave en 1998 [5] et dont il pensa peut-être qu’elle étouffa l’influence de son célèbre livre Affaires africaines paru en 1983 ?

Il est d’ailleurs intéressant de constater, sans doute un sursaut d’honnêteté intellectuelle de sa part, qu’il contestait lui-même cette appellation de journaliste d’investigation et préférait celle, originale, de ’journaliste d’initiative’. C’est ainsi qu’il prit l’initiative de qualifier ’les Tutsi’ de menteurs sans aucun détour, en reprenant des écrits des colonisateurs. Comme devant les comptoirs zingués où s’échangent grosses blagues et conneries du moment : ’les blondes’ sont stupides, ’les juifs’ sont des riches, et, ajouta Pierre Péan avec l’aura de sa célébrité, ’les Tutsi sont menteurs’… Il nous qualifia au passage dans son livre sans vergogne ’d’idiots utiles’ du FPR. Ce Front Patriotique Rwandais était désigné de façon révélatrice par les autorités françaises de l’époque de ’forces tutsies’, ’forces ougando-tutsies’, voire tout simplement ’les Tutsis’ comme on peut le lire dans les comptes rendus des conseils restreints de défense français ou les notes de l’Élysée dont nous disposons, désignant une force ennemie contre laquelle la France se battait, pendant la préparation du génocide des Tutsi et même pendant leur génocide.

Nous avons pu constater que ses affirmations servaient les négationnistes de la complicité française dans le génocide des Tutsi et de surcroît, dans la même volée de bois vert contre les Tutsi et ceux qui les soutiennent, les auteurs rwandais de ce génocide, leurs amis et ceux parmi leurs enfants qui défendent encore aveuglément leurs pères. Tous ces révisionnistes intéressés se réclament de lui. C’est un signe qui ne trompe pas. C’était sans doute ce qu’il estimait être un service intelligent !

Ces révisionnistes sont très heureux aussi que la jeune journaliste canadienne, Judi Rever, ait déjà mis les roues de bois de sa charrue d’historiographe dans les ornières de ses errements, juste avant qu’il disparaisse. Après tout, Judi Rever a repris un âne, qu’elle prend pour un percheron, pour brinquebaler les bassines des cantines militaires françaises et les porte-couteaux en cristal des tables de l’Élysée.

Nous espérons que dans le secret de ses derniers instants Pierre Péan eut conscience de l’erreur profonde et grave de son livre sur le Rwanda. On ne sait jamais ce qui se passe dans le cœur d’un homme devant les portes éternelles. Cela lui appartient.

Nous profitons de la disparition de Sharon Courtoux pour lancer un ardent appel à l’honnêteté en France sur la question du génocide des Tutsi et de la complicité des autorités françaises de l’époque avec les auteurs de ce génocide. Honnêteté, c’est-à-dire une vraie volonté d’examiner les documents dont nous disposons [6] et ceux des archives que les autorités françaises et des personnes privées de sens de la vérité évitent encore d’ouvrir.

Surtout nous appelons au respect de la parole des rescapés du génocide des Tutsi. Il n’y a aucune raison de mettre en tir de barrage qu’ils seraient des menteurs comme l’a fait Pierre Péan [7]. Les récits des rescapés du génocide des Tutsi méritent la bienveillance, avant d’analyser leurs paroles pour les besoins de l’Histoire.

Emmanuel Cattier
27 juillet 2019

Mis en ligne par Emmanuel Cattier
 5/03/2020
CC by

[1Association Survie : https://survie.org Commission d’enquête citoyenne : http://cec.rwanda.free.fr/

[2Rapport de la commission d’enquête citoyenne : http://cec.rwanda.free.fr/index.html

[4Jeune Afrique , Pierre Péan : une obsession rwandaise, 26 juillet 2019 : https://www.jeuneafrique.com/808977/politique/pierre-pean-une-obsession-rwandaise/

[5VERSCHAVE François-Xavier, La Françafrique, Stock, 15 avril 1998 : https://www.editions-stock.fr/livres/essais-documents/la-francafrique-9782234049482

[6France Génocide Tutsi : base de données sur le rôle du livre « La France dans le génocide des Tutsi » (à ce jour 8525 documents en ligne) - http://francegenocidetutsi.org/

[7Le texte que j’ai écrit sur le livre de Pierre Péan en 2006 http://survie67.free.fr/France/pierre-pean.html

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