RWANDA : Appel aux médias libres !

Intimidations policières sur les Médias

Implication française dans le génocide contre les Tutsi

Depuis des années de nombreux citoyens français rassemblent les preuves de l’implication française – militaire, diplomatique, financière – dans le génocide contre les Tutsi du Rwanda. Ceci afin de mettre un terme à l’impunité des responsables français complices de l’élimination de plus d’un million de personnes.

Jean Carbonare, qui vient de nous quitter, alertait dès 1993, soit plus de quinze mois avant le début du génocide d’avril 1994. Il dénonçait alors la responsabilité française dans ce qui était en train de se préparer au Rwanda avec l’assentiment – si ce n’est l’aide et les encouragements – de nos dirigeants de l’époque – Mitterrand, Président de la République, Léotard, ministre de la Défense, Védrine, secrétaire général de l’Elysée, Sarkozy, ministre du Budget…

De nombreuses enquêtes indépendantes (HRW, OUA,…) témoignent du soutien inconditionnel des dirigeants français au Gouvernement intérimaire rwandais, aux Forces armées rwandaises, aux milices – aux planificateurs, aux organisateurs et à ceux qui exécutèrent le génocide. Et ce avant, pendant et même après le génocide, lorsque sous couvert d’opération humanitaire les militaires français ont exflitré vers le Congo voisin, puis réarmé, les assassins.

Serge Farnel, correspondant de l’Agence rwandaise d’information, et Emmanuel Cattier, membre de la Commission d’enquête citoyenne, sont de ces personnes qui tentent de faire la lumière et d’alerter leurs concitoyens sur la réalité de l’engagement français au Rwanda. Ils ont été interrogés par la DCRI suite à la publication d’une note du colonel Poncet (adressée alors à l’amiral Lanxade, chef d’état major des armées).

Emmanuel Cattier, intimidé par les officiers de la DCRI venus à son domicile, a accepté de supprimer du site de la Commission d’enquête citoyenne dont il s’occupe cette note du colonel Poncet, au prétexte qu’elle serait classée « confidentiel défense ». « J’ai choisi de céder devant les menaces juridiques invoquées et j’ai supprimé ce compte rendu d’Amaryllis – qui est resté un an sur notre site internet –, en présence des officiers de la DCRI en mon domicile. Il n’en demeure pas moins que cette procédure – qu’elle soit légale ou pas, peu importe mais il serait utile de le comprendre –, est tout à fait inacceptable en démocratie. C’est de notre point de vue un dévoiement de la loi car la sécurité des citoyens français n’étaient en aucune manière menacée, seulement la protection de l’impunité de quelques dirigeants. »

Le colonel Poncet rapportait dans cette note (n°018/3°RPIMa/EM/CD du 27 avril 1994) ce que de nombreux témoins ont par ailleurs confirmé – loin d’un scoop, une information de notoriété publique : les militaires français avaient reçu alors l’ordre de n’évacuer que des non-rwandais. Les soldats n’intervenaient pas pour empêcher des massacres pourtant commis sous leurs yeux. La note faisait ainsi référence à la directive que le colonel Poncet avait reçue pour mener les opérations dans ce sens. Mais la principale « révélation » dans cette note concerne les journalistes qu’il s’agissait explicitement d’écarter...

« Les médias ont été présents dès le deuxième jour de l’opération. Le COMOPS a facilité leur travail en leur faisant deux points de presse quotidiens et en les aidant dans leurs déplacements mais avec un souci permanent de ne pas leur montrer des soldats français limitant l’accès aux centres de regroupement aux seuls étrangers sur le territoire du Rwanda (Directive n°008/DEF/EMA du 10 avril) ou n’intervenant pas pour faire cesser des massacres dont ils étaient témoins proches. »

Le compte-rendu de Poncet fait donc référence à des instructions qu’il aurait reçues au début de l’opération Amarylis, cette « Directive n°008/DEF/EMA du 10 avril », lui enjoignant de ne pas protéger les populations civiles. Et ce, alors même que se déchaînaient les masacres génocidaires à l’encontre des Tutsi, ce que ni lui ni sa hiérarchie ne pouvaient ignorer. On apprend ainsi au passage que, de surcroît, il devait cacher le comportement scandaleux de ses soldats aux médias !

Rappelons que la convention pour la prévention et la répression des crimes de génocide adoptée par l’ONU en décembre 1948 prévoit les cas de complicité de génocide. À ce titre, l’attitude de l’armée française décrite dans cette note devrait être directement incriminable.

Serge Farnel, rappelle que « ceux qui lâchent aujourd’hui sur nous les services secrets français devront répondre à leur tour d’agissements autrement plus graves que celui qui consiste à avoir fait savoir à nos concitoyens que leurs soldats avaient reçu, au Rwanda, des directives violant allègrement la Convention pour la prévention et la répression des crimes de génocide ».

Le secret défense, ici invoqué pour interdire l’accès à des documents permettant d’enquêter sur les responsabilités française dans le génocide des Tutsi du Rwanda, doit être levé

La mise en place d’une véritable Commission d’Enquête Parlementaire sur le rôle de la France au Rwanda, s’impose de même.

En attendant, c’est aux médias libres de poursuivre le travail de dénonciation engagé, et de relayer cette tentative d’intimidation en diffusant cette note qui nous renseigne sur les agissements de l’armée française au Rwanda pendant le déroulement du génocide de 1994.

Communiqué de « Survie » du 5 août 2008.

Il est indispensable que la France crée une commission d’enquête parlementaire sur son implication dans le génocide des Tutsi en 1994 au Rwanda.

La Commission Nationale Indépendante chargée de rassembler les preuves montrant l’implication de l’Etat français dans le génocide perpétré au Rwanda en 1994 (dite commission Mucyo) a publié son rapport ce mardi 5 août. La commission, qui a débuté ses travaux en octobre 2006, avait remis ce rapport à Paul Kagamé le 16 novembre 2007.

Dès 1993, Survie a sonné l’alerte sur ce qui pouvait survenir au Rwanda sur la base d’informations fiables que notre pays n’ignorait pas, bien au contraire. Dans les jours qui ont suivi le 6 avril 1994, notre association s’est rendu compte qu’un génocide était en cours d’exécution. Elle a dénoncé avec force l’implication de notre pays auprès de ceux qui s’en rendaient coupables. Depuis lors, Survie ne cesse de documenter ces faits.

Le rapport de la mission parlementaire française, l’Enquête sur la tragédie rwandaise, publié en 1998, a ouvert toutes les pistes permettant de connaître la vérité sur l’implication française, sans aller au bout d’aucune d’entre elles. Une commission d’enquête parlementaire s’imposait donc afin de parfaire le travail amorcé. L’association Survie n’ayant pas obtenu l’ouverture de cette mission, elle a réuni, en 2004, avec d’autres organisations, une Commission d’enquête citoyenne (CEC). Celle-ci avait pour objectif d’entendre des témoins et de procéder à des enquêtes et des vérifications indispensables quant à l’implication française. Le rapport qui en a résulté, L’horreur qui nous prend au visage. L’Etat français et le génocide au Rwanda, est une contribution non négligeable à la vérité qui doit enfin être dite.

Après la publication du rapport Mucyo, la France ne peut ignorer son contenu. Il est indispensable qu’elle permette l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire afin de faire toute la lumière sur le rôle qu’elle a joué dans le génocide des Tutsi rwandais.

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Le rapport Mucyo et les médias français

Billets d’Afrique n°172 - Septembre 2008

Sans être aussi caricaturale que le déni des autorités françaises, la réception du rapport rwandais par la presse hexagonale reste très décevante.

Torpeur estivale aidant, les journaux télévisés, mais aussi les hebdomadaires, ont opté pour le black-out presque complet. La plupart des radios et des journaux ont seulement rendu compte, avec plus ou moins de détails, des accusations résumées par le ministère de la Justice rwandais et des réactions officielles françaises. On peut regretter que certains d’entre eux n’aient pas procédé ultérieurement à l’examen critique du rapport de la commission d’enquête lui-même. Dans Libération, Thomas Hofnung, qui ne l’avait manifestement pas lu non plus, croit bon d’ajouter des lieux communs erronés (« il n’y avait plus de soldats français en 1994 ») et un titre de nature à susciter l’incrédulité du lecteur, faute d’explication sérieuse : « De Mitterrand à Villepin, tous coupables ». Certains journalistes ont néanmoins mené un travail d’analyse, mais souvent décevant. Passons sur le cas de Marianne2.fr qui, fidèle à sa ligne éditoriale, juge le rapport « vraiment pas sérieux » (12 août) [1] et laisse à Pierre Péan le soin de le commenter (8 août). Le site du Nouvel Observateur se contente pour sa part d’interviewer Jean Hatzfeld, lequel avance, sans avoir lu le document, que les accusations de meurtres portées contre les militaires français « sont absurdes », et qu’en ce qui concerne les politiques, « on peut être responsable mais pas coupable ».

Certes le rapport Mucyo est loin d’être parfait et ne saurait être à l’abri de critiques. Mais, dans la plupart de ces articles, il est uniquement appréhendé sous l’angle des relations diplomatiques franco-rwandaises. Seulement réduit à cette dimension, il est analysé plus ou moins explicitement comme le simple produit d’une instrumentalisation politique. Pour Philippe Bernard (Le Monde, 6 août), le travail uniquement à charge de la commission « chargée de rassembler les preuves montrant l’implication de l’État français dans le génocide » (selon son mandat officiel) attesterait du « peu de place laissé aux vérités complexes ». La présentation des faits par les membres de la commission, « juristes et historiens choisis par le pouvoir » serait « tantôt distanciée, tantôt outrancière et teintée d’idéologie », et « certains épisodes déjà connus » feraient « l’objet d’une présentation biaisée » selon Laurent d’Ersu (La Croix, 6 août). Il en veut pour preuve la version de l’assassinat des coopérants Alain Didot et René Maier. Cet épisode, loin d’être « déjà connu », a pourtant donné lieu a de multiples récits contradictoires, y compris côté français… [2]

Philippe Bernard et Laurent d’Ersu mettent par ailleurs l’accent sur des témoignages jugés par tous les deux « invérifiables », « parfois un peu trop militants pour être crédibles » (Laurent d’Ersu) ou « sujets à manipulation » (Philippe Bernard), en particulier quand ils émanent des ex-génocidaires. Le doute est évidemment légitime, mais pourquoi s’interdire par avance un travail de vérification ? « Les interrogatoires de détenus, lorsqu’ils sont menés par des chercheurs ou des journalistes expérimentés, restent une source irremplaçable d’information », estime pour sa part le journaliste Jean-François Dupaquier dans une tribune publié dans Le Monde (« Un rapport rwandais à prendre au sérieux », 11 août). Il rappelle également les qualités des universitaires membres de la commission et considère que leur travail justifie l’ouverture d’une commission d’enquête française. « Cette lutte de deux décennies entre la France et Paul Kagamé n’est toutefois pas une raison pour rejeter le rapport de la Commission rwandaise, ou présumer que les témoins cités, survivants du génocide ou ex-compagnons d’armes des soldats français, mentent », juge également Rémy Ourdan, toujours dans Le Monde (6 août). Au nom du « devoir de vérité » dû « envers les victimes et les survivants », il estime que « Paris ne peut pas rejeter ces récits sans enquêter en profondeur et sans répondre point par point à chacune des centaines d’accusations. » Et ce d’autant plus que « les mises en cause [des témoins] sont circonstanciées et précises, elles se recoupent parfois, ne peuvent être ignorées », selon Patrick de Saint- Exupéry dans une autre tribune publiée dans Libération (13 août).

En outre, le travail de la commission ne s’appuie pas uniquement, loin de là, sur des témoignages qui par ailleurs ne sont pas tous rwandais. Fruit de « dix-huit mois d’enquête minutieuse » (Catherine Ninin, RFI, 6 août) il « repose largement sur des travaux - non contestés - qui l’ont précédé », ainsi que sur « des documents inédits » (Bakchich.info, 14 août), et confirme de nombreux faits « pour la plupart connus de longue date » (Rue 89, 6 août), pour ne citer que très brièvement les quelques rares journalistes qui ont également jugé ce rapport digne d’intérêt.

Victor Sègre

[1] Sur la base d’un document qui constitue manifestement un faux grossier (dont il serait intéressant de connaître l’origine) pourtant retenu par les rapporteurs, et qui sert de prétexte à Bénédicte Charles pour occulter tous les autres éléments.

[2] Les différentes hypothèses sont rappelées par Jacques Morel dans « L’assassinat des gendarmes Didot et Maïer, et de l’épouse de Didot », La Nuit Rwandaise n°2, avril 2008.

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A lire aussi :

Billets d’Afrique n°172 - Septembre 2008, « Le génocide rwandais questionne la démocratie française » par Isabelle Méricourt.

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