Manipulations médiatiques
par Jean-Claude Ngabonziza

Qualifié par l’ONU de « l’un des événements les plus abominables qui entacheront à tout jamais le XXe siècle dans la mémoire des hommes » (1), la mémoire du génocide contre les Tutsi est confrontée à une campagne de manipulation médiatique de grande envergure.

Premier génocide perpétré en direct et consommé visuellement par des millions de citoyens à travers le monde sur leurs petits écrans, il y a une volonté soutenue d’en faire un détail insignifiant en occident, c’est le moins que l’on puisse dire. Pourtant, la portée de cette tragédie bat tous les records imaginables, parmi les drames humains connus dans l’histoire. Plus d’un million de personnes exterminées en l’espace de seulement trois mois !

C’est l’équivalent de la population de la région de la capitale du Canada, c’est mille fois la population de la cité du Vatican, c’est le tiers de la population de Berlin !

Pour des motivations inavouées, ce génocide fait l’objet d’un négationnisme très acharné sous le regard complaisant de plusieurs intellectuels occidentaux. Une désinformation à son endroit est orchestrée, et plusieurs médias en font souvent écho.

Quelques journaux français de grande renommée ont été réquisitionnés pour la circonstance et ils se sont mis dans la cadence. Pendant plus d’une décennie, la portée de l’horreur de ce génocide a été subtilement diluée à travers des tactiques de manipulation médiatique soigneusement élaborées. Voici quelques uns des exemples très répandus :

Le génocide de 1994 au Rwanda ? C’était un conflit interethnique ! C’était une réaction spontanée des Hutus en colère à cause de la mort du président Juvénal Habyarimana ! C’était une guerre tribale africaine ! C’était une guerre entre les Hutu et les Tutsi ! Pour couper court aux explications mieux éclairantes jugées trop complexes, dans plusieurs milieux plutôt respectables, on parle simplement de « génocide rwandais ».

Or, de façon peu apparente, le qualificatif de « génocide rwandais » lui même contient une nuance de taille et négationniste. En effet, en 1994 au Rwanda, l’extermination ne visait pas tous les rwandais, mais ciblait systématiquement les Tutsi. Les Hutus qui en ont été victimes sont ceux et celles qui tentaient d’y faire obstacle ou assimilés aux Tutsi.

C’est le cas notamment de la Première Ministre de l’époque Agathe Uwilingiyimana, quelques ministres et autres leaders démocrates ainsi que des citoyens qui tentaient de cacher leurs amis, leurs parentés, leurs voisins, leurs amis et (ou) connaissances tutsi. Les dix casques belges ont été assassinés pour provoquer le retrait de tout leur contingent qui représentait obstacle au projet génocidaire, car il était le plus entraîné et le mieux équipé de la MINUAR. En bout de ligne, tous ces gens mentionnés ont été victimes du génocide contre les Tutsi, perpétré et supervisé par un gouvernement extrémiste autoproclamé. La plupart des membres de ce gouvernement ont été jugés et reconnus coupable de crime de génocide par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (T.P.I.R).

Le prétexte de l’assassinat du Président Juvénal Habyarimana

A l’occasion de la 15ième commémoration du génocide contre les Tutsi, une dépêche de l’AFP relayée textuellement par plusieurs médias dans le monde mentionne en premier lieu que c’est l’attentat contre l’avion de Juvénal Habyarimana qui a déclenché les massacres ! Jusqu’à présent, le crash de l’avion présidentiel a été imposé à l’opinion publique comme référence explicative aux événements tragiques de 1994 au Rwanda.

Pour démasquer cette manipulation médiatique subtilement opérée, faisons un parallélisme avec d’autres cas similaires. Quand le président John F. Kennedy a été assassiné en 1963, y a-t-il eu un massacre aux Etats-Unis ? Bien sûr que non.

Mais l’Amérique n’est pas l’Afrique, rétorquerait-on immédiatement ! Soit, alors jetons un coup d’œil en Afrique, ce continent où l’assassinat des chefs d’État fait malheureusement partie du décor de son histoire tragique. Le dernier président africain assassiné est le bissau-guinéen Joao Bernardo Vieira.

Il est le 30ième à avoir été tué dans l’exercice de ses fonctions de chef d’État. Pourquoi alors dans ces 30 cas, nulle part ailleurs qu’au Rwanda on n’a de trace de massacre en masse ? Je présume que certains diraient de Juvénal Habyarimana qu’il était Hutu et qu’il faisait partie de l’ethnie majoritaire ! Et son homologue burundais Cyprien Ntaryamira qui est mort dans le même attentat, n’était-il pas Hutu ? Ces derniers ne sont-ils pas « majoritaires » au Burundi (pays voisin du Rwanda) ? Pourquoi n’a-t-on pas massacré systématiquement les Tutsi burundais pour les mêmes raisons ?

Come on !

L’attentat contre l’avion a été un prétexte pour exécuter un génocide préparé et outillé soigneusement d’avance. Au sujet du génocide contre les Tutsi au Rwanda, il y a toute une litanie de qualificatifs et de sous-entendus manipulateurs qui sont propagés par les médias.

D’abord pour amortir le choc que suscitent encore les images terribles de ce génocide qui font penser aux criminels, mais ultimement pour en effacer la mémoire. Cette technique de manipulation médiatique a été mise évidence par Ignacio Ramonet et il l’explique ainsi : « Un mensonge médiatisé à répétition s’installe et prend forme dans l’imaginaire d’un citoyen non pas parce qu’il est vrai mais que d’autres médias le répètent, l’affirment, le confirment… » (2).

Pour matérialiser cette tactique, deux éléments sont donc essentiels : la répétition et la multiplicité des tribunes qui en font écho. Pour le cas du Rwanda, déjà les résultats sont perceptibles après seulement 15 ans et l’objectif ultime est d’enterrer et classer le génocide contre les Tutsi parmi les grandes tragédies oubliées de l’histoire !

Une mémoire d’un génocide trop dérangeant

La France étant scandaleusement impliquée dans la création et la mise en marche de la machine génocidaire rwandaise, son ancienne classe dirigeante au moment de cette tragédie pèse de tout son poids pour tenter étouffer la vérité sur le rôle qu’elle a joué. Dans sa lutte acharnée pour assassiner cette mémoire, Paris agit activement dans l’ombre.

Tiraillé entre ce qu’il a vu de ses propres yeux et ce qu’il doit défendre officiellement, Bernard Kouchner a osé lancer une note discordante. En 1994 au Rwanda, il y a eu un génocide contre les Tutsi et la France a commis des « erreurs », soutient-il en se démarquant de son entourage ! En réaction à son sacrilège, on a lâché sur lui les mêmes chiens dressés pour déchiqueter la mémoire du génocide contre les Tutsi !

Le patron du Quai d’Orsay a passé un mauvais quart d’heure en réfutant les allégations du livre « le monde selon K » de P. Péan ! On peut rappeler que jusqu’à présent, la France n’a mené jusqu’au bout aucune poursuite contre des présumés génocidaires qui, pourtant ont fait de son territoire leur villégiature. En effet, tout procès comporte un risque de permettre aux citoyens français de découvrir ce que l’Élysée dissimule depuis des années au sujet de son rôle dans cette tragédie.

Même si le génocide contre les Tutsi a été reconnu au même titre que d’autres pogroms qui l’ont précédés, son traitement reste en deçà de sa portée et de sa nature, en dépit de son historicité reconnue sans conteste à travers le monde. Tenez, serait-ce imaginable qu’un présumé criminel nazi reconnu se promène librement aujourd’hui en France sans être appréhendé ? Pourrait-on oser dire ouvertement que les juifs ont été victimes d’eux-mêmes lors de la Shoah ? Ou bien qu’ils sont menteurs de nature ? Pourtant, ce genre de propos insupportables ont droit de Cité en France au sujet du génocide contre les Tutsi, et ce publiquement et sans complaisance.

La France officielle changera-t-elle de discours un jours au sujet de ce qui s’est passé au Rwanda ? Rien ne permet d’avoir ce genre de prédiction pour l’instant. Mais à défaut du changement de la position de Paris, le 07 avril 2009, le monde s’est souvenu que l’humanité s’est vue déposséder de plus d’un million d’humains en trois mois.

Quant aux survivants se trouvant au Rwanda et partout dans le monde, ils ont entamé une période de deuil. Ils revivent une douleur déchirante, en souvenir des leurs atrocement exterminés en 1994, pendant qu’à travers le monde, des citoyens compatissant assistaient impuissamment, dans l’insouciance des autres et des gouvernements occidentaux alors insensibles.

La mémoire du génocide a survécu pour la 15ième année, au moins le temps d’une journée, avant d’être à nouveau soumise aux attaques sournoises des ses détracteurs infatigables.

Le 07 avril 2009, à Ottawa comme à Genève, à Kigali comme à Paris, à Montréal et à Bruxelles, à Berlin comme à Washington, et dans plusieurs autres villes à travers le monde, de petites communautés des survivants rwandais et leurs amis venus leur témoigner sympathie se sont mises ensemble pour rendre hommage aux femmes et aux hommes, aux vieux et aux jeunes jusqu’aux nourrissons qui ont été exterminés sans pitié, pour la simple raison d’avoir été étiqueté comme des Tutsi ou assimilés à ceux-ci.

Jean-Claude Ngabonziza

Ottawa (Canada)

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Jean-Claude Ngabonziza est le correspondant de Golias pour l’Amérique du Nord.


Notes :

[1] Rapport de la commission d’enquête indépendante de l’ONU, (déc 1999) page 3.

[2] Ignacio Ramonet, La tyrannie de la communication, Paris 2005 Pg10

Mis en ligne par :   Jean-Claude Ngabonziza

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