S. Farnel, G. Kapler, Y. Cossic, Appui Rwanda, Ibuka

L’éveil de l’Homme-citoyen

J’ai rencontré Jean-Paul Gouteux, alors que j’étais dans les locaux parisiens de Médecins du Monde, à l’occasion de la 12e commémoration du génocide des Tutsi du Rwanda. Je l’avais déjà maintes fois croisé aux détours de ses écrits relatifs à l’implication active de mon pays, la France, dans ce massacre savamment organisé d’un million d’êtres humains.

Je lui ai exprimé à quel point j’admirais son courage, la force de ses mots, son opiniâtreté. En somme, à quel point je l’estimais. Je suis heureux d’avoir également pu lui confier que c’est avant tout à ses écrits que je devais l’ensemble de ce que j’avais, à ce jour, fait paraître sur ce sujet. Les premiers qui surent éveiller aussi bien le citoyen que l’Homme qui cohabitent en nous, et souvent y somnolent.

Car c’est bien de notre éveil qu’il s’agit dans la prose de Gouteux. Une écriture qui accorde sa confiance à l’intelligence du lecteur. Une écriture sans concession ni fioriture, qui parle quand l’ampleur de ce qu’il y a à dire en rend d’autres muets. Une écriture qui révèle l’impensable tout en nous invitant à le penser. Une écriture enfin qui décrit l’indescriptible, et dévoile, sans autre motivation que la Justice et la Vérité, les identités de ceux que nous avons élus, et qui, en notre nom, ont activement participé à … « ça » !

Mais Gouteux ne s’en tient pas là. Sa plume accorde également sa confiance au citoyen qui est en chacun de nous lorsqu’elle se consacre à mettre en perspective les faits qu’elle lui livre avec son droit de réponse. Car il ne saurait être simplement question de compatir. Il faut agir, nous dit Gouteux. Agir pour la Justice, mais aussi pour la protection des générations futures. Agir pour que soit enfin mise au rebut cette doctrine macabre et froidement mise en œuvre par une association de malfaiteurs aux rênes du pouvoir de la France. Agir à contre-courant, le temps que nous tous parvenions à l’inverser.

Gouteux, c’est aussi celui qui fustige une partie de la presse nationale française, qui sait, aux grandes occasions, se faire presse nationaliste et se taire, quand elle ne participe pas activement à la manipulation de l’opinion eu égard au plus grand des crimes qui soit.

Ce sont donc les futures générations qui apprendront à te connaître, Jean-Paul. Ils découvriront l’Homme qui, armé d’une plume, d’un courage, ainsi que d’une détermination sans faille, aura marqué l’Histoire de son empreinte.

Serge Farnel


Un Homme vient de partir

Peu de nos concitoyens le connaissaient, peu ont lu ses livres et c’est dommage pour notre démocratie car ce qu’il a écrit doit être su de tous les Français. Pourtant Jean-Paul Gouteux n’était ni homme politique, ni écrivain, ni historien, ni journaliste, ni africaniste.

Jean-Paul Gouteux était chercheur à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD, anciennement ORSTOM). Entomologiste médical et vétérinaire de formation, sa spécialité était l’étude de la transmission de la maladie du sommeil et l’écologie de son vecteur, la mouche tsé-tsé ou glossine. Tout un programme qui aurait dû suffire à une vie.

Mais voilà, Jean-Paul avait épousé une Rwandaise et c’est comme cela, par amour, qu’il a été mêlé au dernier des génocides du XXéme siècle : le génocide des Tutsi du Rwanda. Toute la belle famille de Jean-Paul a été massacrée. L’horreur. Il n’a pu faire autrement que de constater que son pays, la France, avait joué un rôle déterminant dans ce génocide. De témoin, il est devenu enquêteur et d’enquêteur, accusateur.

Son principal ouvrage, « La Nuit Rwandaise », raconte dans le détail, avec une rigueur scientifique - il n’était pas entomologiste pour rien - la culpabilité de la France dans le génocide des Tutsi du Rwanda. Plus encore cette minutieuse enquête « épingle » les hommes qui, au plus haut niveau de l’état, ont adhéré à une vision mêlée d’ethnisme et de racisme d’autant plus facilement qu’eux ou leurs affidés avaient choisi Vichy et la collaboration dans le passé.

On comprend mieux comment, un ancien serviteur de Vichy, témoin de la défense au procès des généraux putschistes de l’Algérie Française, devenu président de la république, favorable à la grâce de Touvier, a pu mener notre pays à une telle abjection. Jean-Paul rafraîchissait les mémoires...

Jean-Paul est un homme qui, croisant un des événements les plus terrifiants de la fin du XXéme siècle, a réagi en citoyen et en républicain : il n’a eu de cesse de faire savoir aux Français ce qui avait été fait en leur nom et dans leur dos. Ce que l’on veut encore leur cacher aujourd’hui. Cette guerre qui devait être secrète et qui est allée jusqu’au génocide, cette ignominie, qui fait l’objet d’un déni de plus en plus absurde devant l’accumulation des preuves.

Loin du discours de la recherche universitaire inaccessible au grand public, il a pris le risque de dire les choses comme elles sont et il a dénoncé les « journalistes mercenaires de Libération, du Monde et d’ailleurs (qui) orchestrent la désinformation et manipulent l’opinion française ». Il n’a pas hésité à écrire dans ses livres « Un génocide secret d’état : la France et le Rwanda 1990-1997 » et « Le Monde, un contre-pouvoir ? » que Jean-Marie Colombani (rédacteur en chef) était « un honorable correspondant » des services secrets français et que le traitement de l’information sur le Rwanda dans le journal Le Monde lors du génocide tenait plus de la désinformation que ces services voulaient faire passer que de la réalité. La rédaction du Monde et Jean-Marie Colombani ont intenté un procès en diffamation à Jean-Paul et, par trois fois, ils ont perdu : en première instance, en appel et en cassation... La dernière fois alors que Jean-Paul était déjà atteint de ce cancer du cerveau qui l’a emporté l’autre soir...

Voilà pourquoi il n’y aura pas de « nécro » de Jean-Paul Gouteux dans Le Monde...

Son travail a aussi montré comment la « Mission d’information parlementaire sur le drame rwandais » de 1998 a constamment « botté en touche » dés qu’il s’agissait d’aborder les responsabilités françaises. Cela a contribué énormément à ce qu’un certain nombre d’associations et de citoyens créent en 2004, pour le 10éme anniversaire du génocide des Tutsi du Rwanda, une « Commission d’enquête citoyenne ». Cette Commission a depuis apporté de nouveaux éléments de preuve de la culpabilité française et les tient à la disposition de la justice.

Des plaintes de Rwandais contre X pour génocide (visant en fait des militaires français) ont été déposées devant le Tribunal aux Armées de Paris. La FIDH et la LDH se sont portées partie civile à leur côté, permettant de porter l’affaire sur le fond et d’éviter qu’une fois de plus, malgré les tentatives désespérées du Parquet, le couvercle politico médiatique ne se referme sur le plus grand crime français de la fin du XXéme siècle.

Jean-Paul militait. Il était membre de l’association Survie qui lutte pour dénoncer le soutien de la France aux dictateurs africains. La culpabilité de la France au Rwanda c’est d’abord, ne l’oublions pas, le soutien à une dictature ouvertement raciste. Adhérent de la première heure au « Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda », il a eu la maigre satisfaction de voir la France condamnée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour la lenteur indécente de ses procédures dans les plaintes initiées par le C.P.C.R contre les génocidaires rwandais réfugiés en France.

Jean-Paul était aussi membre de l’association d’aide aux rescapés du génocide, Appui Rwanda. En plus d’être le citoyen qu’il était, il était généreux. Sans son importante aide financière, l’association n’aurait pas pu faire venir en France, pour la soigner, une jeune rescapée atteinte du sida, d’une hépatite, d’une tuberculose multi-résistante, enceinte et seule à 20 ans, sans famille, sans ressources ou presque. Car ce sont cela les séquelles du génocide, les conséquences du viol, pendant des mois, d’une fillette de 8 ans en 1994, par une Garde Présidentielle entraînée, et équipée par des officiers français. La maman et le bébé vont bien. La petite a un an et demi et elle est merveilleuse... Une sacrée victoire Jean-Paul.

Prenez le temps de lire les livres et les articles de Jean-Paul Gouteux, visitez son site, suivez les liens qu’il propose. Alors, vous comprendrez, si vous ne le savez déjà, que le négationnisme d’état, la révision de l’Histoire, l’impunité des génocidaires et de leurs complices, quels qu’ils soient, où qu’ils soient, sont la meilleure garantie qu’un génocide puisse se reproduire. Alors puisque vous saurez, prenez la parole, demandez que Justice soit faite. Exigez que la France condamne ses propres criminels, cesse d’abriter sur notre sol, en notre nom, les Rwandais coupables de génocide et exigez que notre pays contribue financièrement à la réparation en venant en aide aux rescapés du génocide.

Le crime de génocide est si impardonnable qu’il est imprescriptible.

Jean-Paul Gouteux n’est plus, son combat demeure : cessons d’être en contradiction avec nos valeurs, avec ce qui est censé nous unir, cessons de ne renvoyer à l’Autre, à l’Etranger, que les masques arrogants de l’hypocrisie et du cynisme.

Comme Dreyfus, Jean-Paul Gouteux n’était qu’un homme dont l’histoire a croisé l’Histoire. Rien qu’un homme qui, comme Dreyfus, montre ce que la France des valeurs laïques et républicaines peut mener à exprimer de meilleur : le meilleur de nous-mêmes.

Salut Jean-Paul.

Georges Kapler

Georges Kapler, producteur du documentaire d’Anne Lainé « Rwanda, un cri d’un silence inouï », est membre fondateur de la Commission d’Enquête Citoyenne pour la vérité sur l’implication française dans le génocide des Tutsi du Rwanda (C.E.C.).

Il est également membre de l’association d’aide aux rescapés du génocide Appui Rwanda


A l’occasion de l’incinération de Jean-Paul Gouteux

Prise de paroles de Yves Cossic au nom de Survie le 13 juillet 2006 à Montégut sur Arros

Dans la dure épreuve d’une disparition brutale pour les siens et pour ses amis, l’association Survie tient à exprimer toute sa reconnaissance envers le travail militant de Jean-Paul Gouteux, une longue activité centrée sur l’information et la clarification des problèmes lourds liés à la présence militaire de l’Etat français dans l’Afrique subsaharienne. Toute cette activité s’est traduite en particulier par une collaboration étroite avec la publication mensuelle de Survie, Billets d’Afrique.

Jean-Paul Gouteux avait également contribué par sa participation au conseil d’administration de l’association au maintien d’une position claire et ferme de SURVIE face à l’interventionnisme militaire de l’Etat français dans les pays qui sont demeurés sous la tutelle néo-colonialiste comme le Tchad, la Côte du d’Ivoire, le Zaïre, Djibouti, le Congo Brazzaville, le Burkina Faso, le Niger, le Sénégal, le Togo, le Gabon, etc. …

La forme la plus criminelle et la plus monstrueuse de cet interventionnisme a consisté dans le renforcement de l’aide militaire au régime génocidaire du Rwanda entre l’opération Noroît et le déclenchement du génocide en avril 1994. Avec la même ténacité que François-Xavier Verschave, Président de Survie décédé en juillet 2005, Jean-Paul Gouteux a su dénoncer toutes ces manœuvres de l’Etat Français et des réseaux de la Françafrique.

Odile Biyidi, actuelle Présidente de Survie et Sharon Courtoux m’ont chargé de communiquer aux enfants de Jean-Paul, à son épouse Marie, à sa mère, à ses frères et sœurs, à sa belle sœur Bernadette et à son mari, à ses collègues de l’ Université de Pau, l’expression d’une franche sympathie dans ce moment d’épreuve. Odile Biyidi a tenu à me rappeler au téléphone que l’effort militant de Jean-Paul Gouteux a été d’une valeur inestimable, car caractérisé par un dévouement désintéressé et une constante probité intellectuelle. C’est certainement cette ligne de conduite qui a permis à Jean-Paul Gouteux de gagner plusieurs procès contre le journal Le Monde depuis la publication de son livre [ndlr : Un génocide secret d’Etat, confirmée ensuite par celle d’un deuxième livre] Le Monde, un contre pouvoir aux éditions L’Esprit Frappeur. Le Journal Le Monde avait en effet adopté la stratégie du mensonge grossier à la manière de Goebels durant toute la période du génocide des Tutsi du Rwanda en 1994, afin de brouiller les cartes et de cacher le soutien de l’Etat Français aux forces du génocide sous la présidence de François Mitterrand. Dénoncer ce type de mensonge et tous les lamentables alibis, qui voudraient excuser des politiques criminelles, a été le souci constant de Jean-Paul Gouteux. Mais l’établissement de la vérité des faits historiques ne suffit pas dans le combat contre l’impunité des principaux dirigeants du génocide et de leurs alliés intérieurs ( l’église catholique principalement) et extérieurs (l’Etat français), les complices passifs ( l’O.N.U, le parlement européen, les U.S.A). De façon préventive, c’est principalement la lutte claire et fraternelle pour une véritable justice sociale, qui peut contribuer à neutraliser l’instrumentalisation politique des passions haineuses, du type de celle qui s’est développée en crescendo sous l’influence de l’idéologie ethniste mise à l’œuvre dès 1957 par Grégoire Kayibanda comme par la hiérarchie catholique « sous la supervision de Mgr Perraudin et des Pères Blancs belges Ernotte et Dejemeppe » comme le rappelle très justement Jean-Paul Gouteux dans le dernier ouvrage publié un mois avant sa mort par les éditions Syllepse : Apologie du blasphème.

Le souvenir de tous ses efforts en vue de la vérité et de la justice va demeurer vivace dans l’esprit des militants de Survie comme chez tous ceux qui, d’Afrique et d’ailleurs, luttent en faveur d’une autodétermination des peuples.

Enfin, nous adressons à tous ceux qui veulent demeurer fidèles à l’engagement courageux de Jean-Paul Gouteux la parole que Raul Zibechi attribue à Los Hijos, l’association des fils des disparus qui protestait contre les crimes de la dictature militaire sur la Plaza de Mayo à Buenos Aires en Argentine : « Los Hijos affirment que leurs parents n’ont pas disparu, qu’ils ne sont pas morts, parce qu’ils vivent dans la lutte ».

Yves Cossic (au nom de Survie)


COMMUNIQUE DE CONDOLEANCES DE L’ASSOCIATION IBUKA

C’est avec une profonde tristesse que les rescapés du génocide des Tutsi du Rwanda ont appris le décès de Jean-Paul Gouteux, un homme de foi et de cœur, un combattant valeureux, et un ami généreux et fidèle.

Au nom de tous les rescapés, de leurs amis et de tous ceux qui partagent notre combat, notre association adresse à la famille du cher regretté ses plus sincères condoléances.

Maintenant que son corps vient de terminer sa route sur cette terre comme c’est le sort de tout être humain, il nous revient de veiller à ce que son esprit vive à tout jamais, en perpétuant son héritage et en ne cédant aucun pouce de terrain dans la lutte contre la haine, la discrimination, le racisme, et contre le point culminant de tous ces maux qu’est le génocide.

Que son âme repose en paix à tout jamais.

Francois-Xavier Ngarambe

Président de l’association Ibuka - Kigali


COMMUNIQUE D’APPUI RWANDA

Les membres du conseil d’administration d’Appui Rwanda ont la grande tristesse de vous faire part du décès de leur ami Jean-Paul Gouteux.

Le décès de Jean-Paul ne devrait pas nous surprendre au terme de sa terrible maladie, et pourtant, elle est inacceptable. Jean-Paul nous a tous marqués que ce soit par son immense combat, par son courage, son acuité d’analyse, sa très grande générosité. Jamais, il n’a tenu à se distinguer dans le rôle d’un idéologue, d’un leader, mais il restera pour nous un pionnier, un défricheur. Par ses écrits, il a suscité notre indignation et notre combat contre l’idéologie nazie, génocidaire et raciste. Nous ne pourrons l’oublier.

De même, nous n’oublierons pas son rôle déterminant dans le voyage en France de Solange, la jeune rescapée que nous avons fait venir pour soins.

Chez les juifs d’Europe de l’Est, on dit d’un homme comme Jean-Paul qu’il était un Homme, un « Mensch », un homme qui assumait pleinement sa vie, son engagement, ses choix.

Sa famille était importante pour lui, et c’est certainement une raison de plus pour admirer l’homme de combat et l’infatigable travailleur qu’il était aussi.

Nos pensées les plus émues vont à son épouse et ses enfants ; à notre ami, Bruno Gouteux, son fils, par ailleurs membre de notre conseil d’administration.

Anne Lainé, pour le Conseil d’Administration d’Appui Rwanda

Le 29 mars dernier, Jean-Paul Gouteux avait définitivement
gagné son combat en justice contre le journal Le Monde et ses « honorables correspondants »...


Mis en ligne par :   Georges Kapler, Serge Farnel, Yves Cossic

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