Par Jean-Claude Ngabonziza
Ultime tentative de brouiller les cartes

Nos lecteurs qui s’intéressent au Rwanda ont certainement en mémoire, l’histoire très médiatisée ces dernières années, au sujet de l’attentat du 6 avril 1994, contre le Falcon 50 présidentiel de J. Habyarimana.

Un récit signé feu Abdul Ruzibiza a fait l’objet d’un livre intitulé : Rwanda, l’histoire secrète [1], qui explique cet événement tragique par un scénario, attribuant ce coup au Front Patriotique Rwandais (F.P.R).

Probable levée de l’énigme en perspective

C’est de notoriété publique, que cet apocryphe a été popularisé, non pas en raison de la recherche sérieuse faisant objet de son contenu, mais plutôt suite à sa médiatisation sensationnelle.

Cette histoire doit également son aspect plausible, à la notoriété des personnes qui l’ont respectivement préfacé et postfacé, en l’occurrence Claudine Vidal et André Guichaoua, deux figures intellectuelles plutôt respectables. Comment le public ne lui aurait-il pas accordé un peu de crédit, alors que ces allégations figuraient dans les colonnes des prestigieux quotidiens de renommée mondiale ?

Seulement, voilà que la substance qui intéressait les sponsors de feu A. Ruzibiza, n’a pas fait long feu. Ceux qui avaient cru y trouver un soulagement au poids du crime ignoble qui pèse sur leur conscience ne sont pas au bout de leur peine. Les éléments principaux qui charpentent ce scénario construit de toutes pièces n’ont pas pu tenir longtemps. On peut imaginer le sentiment qui anime ces intellectuels impliqués dans ce projet de désinformation d’envergure.

En 2003, lors d’une conférence sur le Rwanda tenue à l’Université Carleton d’Ottawa au Canada, le Québécois Gil Courtemanche, auteur du célèbre roman « Un dimanche à la piscine à Kigali » [2], a révélé avoir été approché, pour faire partie de ce groupe de manipulateurs armés de leur titre académique. « Moi j’ai refusé, mais je sais qu’il y en a d’autres qui ont accepté et je n’en dirais pas plus » a-t-il alors précisé.

Lorsque feu A. Ruzibiza en personne avoua l’absence de fondement de son récit, sa crédibilité s’écroula en chute libre. Jean-Louis Bruguière doit avoir passé un mauvais quart d’heure en apprenant l’aveu de son principal témoin. Ce dernier a reconnu entre autres, que le 06 avril 1994, il ne se trouvait même pas aux alentours du lieu de l’attentat, mais plutôt à 90 kilomètres de Kigali, au Nord du Rwanda !

Rappelons que l’un des reproches à l’enquête de cet ancien juge d’instruction est de n’avoir pas instruit ce dossier à charge et à décharge, comme il était censé le faire.

S’il avait effectué une visite sur terrain, au Rwanda, il aurait peut-être pu remettre en perspective plusieurs éléments de son rapport controversé.

Comme si cela ne suffisait pas, ce rapport est truffé de plusieurs autres vices de fond et de formes, et cela a été constaté par plusieurs personnes qui l’ont analysé.

La consternation semble avoir été si forte dans les rangs des sponsors de feu A. Ruzibiza, au point qu’il a fallu soulager ceux qui se sont investis corps et âme dans cette magouille politico-médiatique. Ainsi le 23 septembre 2010, l’Hebdo Marianne, l’une des ténors flamboyants parmi les journaux engagés dans la campagne de manipulation au sujet du Rwanda, a jugé nécessaire de publier un autre scoop sur ce sujet.

Il s’agissait cette fois-là d’une fuite, qui est loin d’être fortuite comme on peut s’en douter. Violant la confidentialité d’une affaire judiciaire en instruction, il a publié un procès verbal d’audition mené, semble-t-il, par Marc Trevidic et Nathalie Poux, deux juges qui ont repris le dossier de l’attentat du six avril 1994, après le départ de Jean-Louis Bruguière.

Ultime tentative de brouiller les cartes

Selon Marianne à travers un article intitulé « Rwanda : arrêtons l’hémiplégie », feu A. Ruzibiza serait revenu à l’essentiel de ses premières affirmations avant son décès. Il n’en reste pas moins que ce soi-disant revirement, s’il s’avérait authentique, se heurterait à la remise en question de la crédibilité posthume du défunt.

Si réellement c’est le cas, feu A. Ruzibiza serait resté fidèle à son jeu jusqu’à la fin de ses jours. Réagissant comme il l’a fait toujours, en fonction des circonstances ou de la demande en présence, il affirmait puis infirmait, accusait et se rétractait ensuite, jurait et parjurait après … et ce au sujet des mêmes faits. Toutefois, son décès aura changé la donne, car il a mis fin définitivement à cette volte-face à répétition. Pour la petite histoire, dans une globalisation insensée de P. Péan, il a soutenu dans son livre « Noires Fureurs, Blancs menteurs » [3] que tous les Tutsi sont des menteurs de nature. Son témoin privilégié A. Ruzibiza étant un Tutsi, il en a ainsi fait une exception qui confirme la règle ! Une minutieuse analyse de ce livre de P. Péan a été effectuée par son compatriote S. Farnel [4].

Marianne peut à sa guise souligner, altérer et publiciser comme bon lui semble cette dernière interview de feu A. Ruzibiza. Ce soi-disant « accablant » témoignage ne diffère guerre des précédents. Authentique ou pas, peu importe ! Une chose est sûre : elle ne pourra être ni confirmé ni infirmé par le concerné. Cet hebdo a beau justifier ces dernières allégations par le souci de protéger un certain « Monsieur A », qui aurait été la source principale du défunt, tout cela ne tient pas debout. Il s’agit purement et simplement d’une manœuvre de manipulation que cet hebdomadaire est habitué à servir à son lectorat.

Au sujet de ces propos post mortem attribués au défunt, un dicton rwandais rappelle qu’un « cadavre n’engage jamais de discussion avec son fossoyeur, sur les modalités de son enterrement ». Dans la vraie vie, la leçon s’adresse aux vivants au sens imagé. Mais dans ce cas-ci, elle peut être considérée littéralement à juste titre, et donnée à Marianne, ainsi qu’à ceux qui s’en servent comme outil de désinformation. De toute évidence, il s’agit d’une tentative ultime de brouiller les cartes.

Carl Del Ponte serait à l’origine de ce canular

Le 29 mars 2008 à Montréal, nous avions eu l’opportunité d’en apprendre un peu plus sur les tenants et les aboutissants de cette fiction digne d’un film de télé réalité. De la bouche de P. Péan, nous avons appris que l’idée aurait été empruntée à l’ancienne procureure au TPIR, Carla Del Ponte. Celle-ci aurait en effet suggéré que si on parvenait à prouver que c’est le F.P.R qui est l’auteur de l’attentat du six avril 1994, l’histoire du génocide des Tutsi pourrait être réécrite ! Depuis lors, on a fait preuve d’ingéniosité pour matérialiser cette idée, en l’embellissant de toutes les couleurs. De Kampala en Ouganda où il avait trouvé refuge après sa désertion de l’armée, feu A. Ruzibiza aurait été ciblé, car il répondait aux critères d’un candidat idéal pour opérationnaliser ce projet. Il ne se serait pas fait prier, car c’était pour lui une occasion en or, qui allait lui servir de tremplin, pour concrétiser son rêve s’exiler en Europe.

Quand leur histoire a pris des ramifications d’une proportion inattendue, E. Ruzigana, l’acolyte qui avait été recruté pour corroborer les propos de Ruzibiza, s’est rétracté en premier. C’est lui qui a révélé qu’à leur arrivée à Paris, ils n’ont fait que confirmer les déclarations apprêtées par un certain Pierre Payebien, officier de la police française qui les attendait à l’aéroport. Évidemment Marianne n’apprend pas à son lectorat que les visas et les billets d’avion de ces précieux recrus de cette affaire, leur ont été offerts gracieusement. On peut mentionner en passant que l’agent de police qui les a accueillis s’exprimait en français, une langue qu’Emmanuel Ruzigana ne comprenait même pas.

En contrepartie de leurs services, des arrangements auraient été effectués pour que les deux ultérieurs témoins-clé de Jean-Louis Bruguière puissent s’installer en Norvège. Ce choix de destination n’était pas un hasard car il faisait diversion, étant donné que c’est un pays autre que la France. Naturellement, ils devaient y attendre tranquillement, tout en étant prêts à confirmer le cas échéant, l’histoire pour laquelle ils avaient été recrutés. Combien d’Africains, dans les mêmes circonstances, auraient-ils pu résister à une telle offre ?

Hélas, on ne connaîtra peut-être jamais les véritables motivations qui ont poussé feu A. Ruzibiza à faire alliance avec les services français dans cette affaire. Il est permis d’imaginer, qu’il s’agirait d’un règlement de compte vis-à-vis de ses anciens supérieurs militaires, pour lesquels il avouait garder une rancune implacable. Certains Rwandais l’ont toutefois félicité d’avoir brisé l’entente avec ses sponsors, pour défendre haut et fort, l’innocence de Rose Kabuye, ex-chef de protocole à la présidence du Rwanda, après son arrestation et son transfert devant la justice française.

A un confident qui lui aurait demandé pourquoi il avait osé se livrer à une telle supercherie, A. Ruzibiza aurait confié ceci : « n’eût été mon geste, personne n’aurait su à quel point certains Français haïssent les Tutsi » !

Une nouvelle publication réoriente les projecteurs

La sortie du livre L’Agenda du génocide de Jean-François Dupaquier vient de rallumer une fois de plus les phares sur cet attentat du 06 avril 1994. Il s’agit cette fois-ci d’un témoignage contenant des éléments nouveaux, émanant, d’un membre des anciennes Forces Armées Rwandaises (F.A.R).

Cet ancien espion affirme que l’annonce de l’attentat prétendument perpétré par l’armée du Front Patriotique Rwandaise (F.P.R), provenait d’un fax qu’il a rédigé de ses propres mains sur demande de ses supérieurs, dans le cadre d’une « guerre totale », préconisée pour vaincre militairement le F.P.R.

D’après cet ancien espion répondant au nom de Richard Mugenzi, l’annonce était destinée aux commandants de toutes les unités militaires. Ces derniers ont alors communiqué la nouvelle à leurs soldats, et cela les a motivé à se mettre au « Travail » avec ardeur. Valérie Bemeriki, ancienne animatrice vedette à la tristement célèbre Radio RTLM qui a grandement relayé cette nouvelle, a avoué que l’information selon laquelle l’avion présidentiel avait été abattu par le F.P.R lui avait été transmise par l’État-major des Forces Armées Rwandaises (FAR). « Je ne pouvais aucunement mettre en doute une information émanant d’une telle source » a-t-elle précisé.

Dans un contexte d’extrême tension, cette annonce était cruciale pour déclencher la mise en marche de la machine génocidaire déjà outillée, qui n’attendait que le signal pour se mettre en marche. Et l’on connaît la suite.

On peut rappeler à ce sujet, qu’une enquête du gouvernement du Rwanda sur cet attentat a conclu que les missiles qui ont abattu l’avion présidentiel rwandais à cette époque, ont été tirés à partir du camp Kanombe, celui-ci étant à l’époque la principale base militaire des anciennes Forces Armées Rwandaises (FAR).

Toutefois, ce rapport n’a pas pu identifier avec précision le(s) auteur(s) de ce coup fatal, qui a couté la vie aux présidents du Rwanda et du Burundi et leurs délégations ainsi qu’à l’équipage français, dont les veuves ont déposé une plainte, en vertu de laquelle la justice française effectue une enquête sur cet attentat.

Curieusement, les médias internationaux qui avaient popularisé les allégations de feu A. Ruzibiza n’ont pas accordé la même attention à l’ouvrage de Jean-François Dupaquier. Pourtant, son livre résulte d’une recherche indépendante qui offre de nouvelles pistes susceptibles de percer le mystère lié à un événement qui capte encore l’attention de l’opinion publique. L’opérationnalisation de la suggestion de Carla Del Ponte en vue de réécrire l’histoire du génocide des Tutsi semble avoir pris une orientation imprévue.

Au sujet de cet événement, on devrait s’armer de patience. L’histoire finira par briser ce mystère enveloppé dans un nuage brumeux. On sait que plusieurs documents-clés relatifs à ce dossier sont détenus par le ministère de la défense française. Pour le moment, ils sont inaccessibles, étant classifiés secret défense nationale. Les quelques tentatives d’obtenir la levée d’interdiction d’y accéder ont été sans succès.

Mais laissons le temps au temps. La roue de l’Histoire tourne.

On sait que personne ne peut en arrêter la marche et rien ne peut lui opposer indéfiniment résistance.

Tôt ou tard, la vérité finira par éclater au grand jour.



Jean-Claude Ngabonziza est le correspondant de la revue Golias au Canada, dans laquelle a été publié une première version de cet article voir ici.

Mis en ligne par :   Jean-Claude Ngabonziza

[1Abdul Ruzibiza, Rwanda, l’Histoire secrète, Editions Panama, 2005

[2Gil Courtemanche, Un dimanche à la piscine à Kigali, Boréal, Montréal 2001

[3Pierre Péan, Noires fureurs, Blancs menteurs, Éditions des mille et une nuits, 2005


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