La Nuitrwandaise n°4
Michel Sitbon

Cela fait quatre ans maintenant que, chaque année, nous rassemblons
des textes consacrés à l’implication française dans le dernier
génocide du XXème siècle, le génocide des Tutsi du Rwanda, en 1994.

En hommage à Jean-Paul Gouteux, qui de 1994 à sa mort aura
été le dénonciateur implacable de ce crime de l’État français, qu’il
qualifiait de « Rwandagate », nous avons emprunté le nom de cette
revue à son livre La Nuit rwandaise, la dénonciation la plus impitoyable
de l’ignominie française, et jusqu’à peu, la plus documentée.

Saluons ici la parution du livre de Jacques Morel, La France au coeur
du génocide des Tutsi
, un grand livre de 1500 pages qui résume le plus
grand scandale de la République.

La Nuit rwandaise est ainsi devenu le nom de ce scandale qui se
prolonge depuis bientôt vingt ans. Cela fait presque vingt ans que la
France intervenait au Rwanda, en octobre 1990, et depuis vingt ans
une sombre nuit s’est abattue sur la démocratie française. Car, ainsi
qu’on a pu l’étudier et le décrire abondamment dans cette revue
comme dans de multiples livres, articles, travaux universitaires,
conférences ou documentaires, c’est depuis le premier jour de cette
intervention décidée par François Mitterrand que l’armée française a
contribué on ne peut plus activement à l’un des plus grands crimes
racistes de tous les temps.

Depuis vingt ans de même, on enregistre avec stupeur le grand
silence des médias, l’horrible complicité de ceux qui ont pour fonction
de préserver la démocratie de telles dérives. Le bruit que certains
peuvent faire par moments s’est bien trop souvent avéré répondre
aux besoins classiques de ce qu’on appelle la désinformation.
Nous sommes quelques uns à penser que l’étude et la dénonciation
de ce crime politique hors normes sont non seulement nécessaires
d’un point de vue éthique, mais particulièrement intéressantes
pour mettre à nu les mécanismes les plus fondamentaux de la science
du pouvoir telle qu’elle est mise en œuvre à notre époque.
Ainsi, nous sommes confrontés d’emblée à un scandale politique
d’un autre degré encore, lorsque nous ne pouvons que constater
l’invraisemblable cohésion qui aura entouré ce crime dégueulasse.

Faut-il dire que c’est l’ensemble de la communauté nationale qui s’est
ainsi compromise ? Oui, manifestement.

Depuis seize ans maintenant, tout le monde a eu tout le temps
nécessaire pour s’enquérir des faits.

Dès janvier 1995, nous pouvions publier un journal, diffusé à
100 000 exemplaires chez les marchands de journaux, accompagné
de milliers d’affiches titrant : La France tue. Ce journal très oublié
aujourd’hui, et peu remarqué en son temps, s’appelait Maintenant. Il
n’aura résisté qu’à peine plus d’un an dans le réseau de distribution
de la presse, mais tout au long de sa quinzaine de numéros, il n’aura
eu de cesse de marteler cette évidence de l’horrible crime français.
Dès avant Maintenant, et après, l’association Survie, avec son
journal Billets d’Afrique, dénonçait déjà le scandale d’une politique
inacceptable.

En 1998, comme on sait, le Rwandagate aura les honneurs de la
grande presse, avec les séries d’articles de Patrick de Saint-Éxupéry
dans Le Figaro qui provoqueront nombre d’autres articles du même
tonneau, et surtout la création de la Mission d’information parlementaire
présidée par Paul Quilès, un ancien ministre de la défense
de François Mitterrand, qu’on avait osé charger de présider l’enquête
parlementaire sur ce crime de l’armée française commis sous la direction
du Président socialiste…

Combien s’est-on moqué du monde ?

On ne relèvera même pas alors que si le travail de Patrick de
Saint-Éxupéry était méritoire, il n’en était pas moins bien tardif.
Confronté à un scandale aussi monstrueux, celui-ci aura retenu sa
plume près de quatre ans… Les émotions sont bien tempérées au pays
du crime absolu.

Revenant quelques années plus tard sur le sujet, ce journaliste
du Figaro commettra un livre, L’inavouable, remarquable a bien des
égards, bien qu’inférieur au contenu de ses articles de 1998, qu’on
espère toujours qu’il republie un jour. Plus que ce livre, on lui doit
alors la désoccultation d’un secret de polichinelle de la République
criminelle : la théorie de la guerre révolutionnaire, connue pour son
application dévastatrice en Algérie, aurait bien pu être l’arme de destruction
massive employée au Rwanda.

Cette révélation importante suivait celles de Marie-Monique
Robin quant à l’utilisation de la même doctrine dans le contexte des
dictatures fascistes sud-américaines toutes soutenues par l’armée
française, ainsi que son documentaire, diffusé fin 2003, le révélait un
quart de siècle après les faits.

On aimerait s’arrêter là, et arrêter un instant de parler du Rwanda.
En mars 2004, un ami de Patrick de Saint-Éxupéry, Gabriel Périès,
témoignait devant la Commission d’enquête citoyenne, révélant à
son tour que des centaines de militaires français avaient participé
directement aux horreurs de la dictature argentine, sous la présidence
de Valéry Giscard d’Estaing. Périès déclarera alors qu’il détenait
la liste nominale des quelques six cent militaires français qui
étaient à Buenos Aires, dans les centres de torture et à l’état-major,
du temps du général Videla – avec la bénédiction de l’archevêque de
la Plata, faut-il le préciser ?

On a mis fort longtemps avant de juger Maurice Papon pour ses
responsabilités quasiment insignifiantes dans l’État antisémite français
du temps de la collaboration entre nazis allemands et français.
Combien de temps mettra-t-on avant de juger Valéry Giscard
d’Estaing pour avoir envoyé l’armée française assister et encadrer les
tortionnaires argentins ?

Les archives du système Condor, coordonnant l’ensemble des
dictatures sud-américaines des années 70, ont été ouvertes, en 1992,
au Paraguay. C’est là qu’était mise à jour pour la première fois la participation
directe de l’armée française à cette entreprise néo-nazie
internationale qui aura ensanglanté l’Amérique latine une bonne
quinzaine d’années.

Nous avons eu depuis le documentaire et le livre de Marie-
Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, et c’est tout.
Non, pour faire bonne mesure, on aura aussi droit aux mémoires du
général Aussaresses, déjà témoin de l’enquête de Marie-Monique
Robin, aussi célèbre pour avoir revendiqué l’usage de la torture pendant
la guerre d’Algérie, dans un premier livre Services spéciaux-
Algérie 1955-57
. En 2008, celui-ci en remettait une couche, avec ses
« ultimes révélations au service de la France », intitulées Je n’ai pas tout
dit
, aux éditions du Rocher.
Et c’est page 115, de ce livre d’entretiens avec Jean-Charles
Deniau, que commence le chapitre « Au secours des américains contre
la guérilla »
. Paul Aussaresses y raconte comment, dès 1961, il partait
aux États-Unis pour former l’armée américaine aux doctrines spéciales
de la guerre révolutionnaire.

1961 ? C’est ainsi qu’Aussaresses échappera à la répression
contre l’OAS, de même que le colonel Trinquier, cet autre héros de
la bataille d’Alger, qui sera, lui, envoyé en Afrique, au Congo à peine
indépendant, pour y soutenir la sécession du Katanga, avec Moïse
Tshombé, contre Patrice Lumumba. Évoquant Trinquier dans ses
mémoires, Pierre Messmer, mort sans avoir eu à répondre de ses crimes,
expliquait comment il l’avait chargé de cette mission africaine
pour lui épargner de trop de se compromettre dans l’aventure des partisans
de l’Algérie française. Il semblerait que l’horrible Aussaresses
ait bénéficié du même genre de sollicitude en se voyant envoyé aux
États-Unis au même moment. Les vainqueurs de la bataille d’Alger –
également artisans du coup d’État du 13 mai 1958 grâce auquel le
général de Gaulle était parvenu à prendre le pouvoir [voir La Nuit
rwandaise, n°2]
–, se voyaient ainsi récompensés.

« L’armée américaine ne savait pas trop comment combattre le Viêtcong
 »
, explique Aussaresses. « Ses officiers ignoraient tout des aspects
psychologiques de la guerre subversive. »
John Kennedy, le charismatique
président, célèbre pour sa jolie épouse et ses aventures sulfureuses
avec Marylin Monroe, aurait assez vite saisi de quoi il était question,
lui. Faut-il comprendre que le Président bientôt assassiné avait
des prédispositions à comprendre la pensée nazie française du fait de
son éducation au coeur du nazisme américain ? Aussaresses peut ainsi
citer un texte de ce sympathique président, intitulé « La guerre spéciale
 »
 :

« C’est une guerre d’embuscades au lieu de combats, d’infiltration
au lieu d’agression », écrit Kennedy. Le général Arthur Trudeau,
en charge du service « recherches et développement » de l’armée américaine,
pouvait alors écrire : « L’expérience des Français procurerait la
meilleure base pour la doctrine et l’enseignement dans nos écoles de guerre
spéciales. »

Mais, l’armée américaine « traîne les pieds », raconte notre formateur
français :

Elle ne comprend pas que le président Kennedy veuille créer un
corps spécialisé dans la guerre contre les révolutionnaires marxistes.
[…] Vous comprenez pourquoi le président Kennedy et
McNamara [le secrétaire d’État américain de l’époque] se sont tournés
vers nous, les Français, qui avions déjà acquis une grande
expérience en Indochine. […] Nous avions aussi montré ce que
nous savions faire durant la bataille d’Alger. […] Il ne faut pas
oublier que, sur le terrain, cette foutue bataille, nous l’avions
remportée en six mois à peine. […] La guerre révolutionnaire a
ses méthodes et elles ne s’inventent pas. Nous, nous les connaissions
sur le bout des doigts.

Deniau demande à Aussaresses s’il avait fait venir des « stagiaires
français »
avec lui pour former les américains à Fort Bragg. Le tortionnaire
revendiqué tient à en évoquer un. « Il s’appelait Alain
Bizard. » « C’était un officier… étiqueté “Algérie française”. » « Il est
devenu un très bon officier de renseignement. »
Il faudrait mettre des
guillemets à « renseignement », quand on sait que dans le langage
de la « guerre révolutionnaire », le « renseignement » est si souvent
synonyme de torture. « En Amérique, il s’est fait un peu oublier
et il a pu poursuivre sa carrière, qu’il a terminée comme général quatre
étoiles. »
Faut-il souligner qu’il n’y a quasiment pas de grade plus
élevé dans l’armée française ? Il faut croire que cet officier aura rempli
sa mission à la satisfaction de tous.

Mais sur quels champs de bataille, cet officier a-t-il accumulé
tant de mérites ? Sur celui des « guerres révolutionnaires »
d’Amérique, semble-t-il. Et, en quoi de telles « batailles » ont-elle
consisté, à Buenos Aires ou Santiago du Chili – de Guatemala en
Uruguay ? À beaucoup tuer, beaucoup torturer. Beaucoup violer,
non seulement des femmes, mais la légalité, comme la légitimité
démocratique qui préexistait dans ces pays.

Comme un officier américain pouvait l’expliquer alors à
Aussaresses, « Fort Bragg », où étaient basées les « Forces spéciales
américaines »
, est « un endroit stratégique ». Le Français précise :
« c’était le PC des parachutistes de toutes les forces aéroportées et surtout
le centre des forces spéciales »
.
Aussaresses dit avoir « travaillé en duo avec un lieutenant-colonel
américain, Carl Bernard »
, son « partenaire instructeur ». Celui-ci
non plus n’est pas passé par Nuremberg.
Serait-ce parce ce qu’il aurait conscience de ce risque que Carl
Bernard a préféré incarner la critique des méthodes de « guerre révolutionnaire
 »
sur le plateau de télévision français, où Marie-
Monique Robin sera parvenue à le mettre en présence d’Aussaresses,
en 2003 ?

Il a expliqué devant les caméras que, selon lui, l’usage de la torture
est contre-productif sur le long terme et qu’elle se retourne
contre l’armée qui la pratique, rappelle Deniau. Il a expliqué […]
que c’est en vous écoutant à Fort Bragg […] qu’il a monté l’opération
Phénix au Viêt-nam qui a coûté, dit-il, la vie de vingt mille
civils innocents.

Aussaresses dément bien sûr, il n’a « rien à voir avec ce que les
Américains ont fait au Viêt-nam ». « Ils étaient assez grands pour se
débrouiller tous seuls. »
Il avoue bien connaître William Colby, qui a
dirigé la dite opération Phénix, mais il ne sait rien « de ce qu’il a pu
faire au Viêt-nam ou ailleurs »
.

À Fort Bragg, il enseignait les méthodes de la guerre révolutionnaire
à des « stagiaires » américains, mais aussi « alliés ». « Il y en
avait beaucoup qui venaient des pays d’Amérique latine. » « Bolivie,
Argentine, Mexique, Colombie, Brésil, Paraguay, Uruguay, Chili et
Venezuela. »

La liste est précise. Le vieil homme se vante de sa
bonne mémoire, tenant au fait qu’il écrivait « le moins possible » –
pour ne pas laisser de traces de ses crimes.

– Mais, dites-moi, tous ces pays étaient ou allaient devenir des
dictatures militaires, non ? remarque Deniau. Et c’est à partir de
1964, à la fin de votre séjour américain, curieux, non ? […] Les
Américains, à l’époque, faisaient tout pour instaurer et soutenir
des dictatures en Amérique du Sud. […] Et les Français participaient
à cette politique, en toute connaissance de cause ?
demande-t-il.

– Bien entendu qu’ils participaient et ils étaient tout à fait au
courant du contexte, répond Aussaresses. Vous croyez que Pierre
Messmer ignorait quelle était ma mission à Fort Bragg et Fort
Benning ?

Il n’enseignait qu’à des officiers, « capitaines au minimum et un
peu plus haut dans la hiérarchie ». « Tous triés sur le volet. »

Je leur apprenais ce que j’avais vu et fait en Indochine et ce que
j’avais vu et fait en Algérie. […] Toutes les techniques de la
guerre subversive, la lutte contre la guérilla urbaine, le quadrillage
des quartiers, l’infiltration, comme je l’avais fait à
Philippeville et pendant la bataille d’Alger, et puis surtout nos
méthodes pour récolter du renseignement. […] Je leur apprenais
comment l’état-major français avait procédé pour lutter contre la
guérilla urbaine. Je leur décrivais les différentes étapes des opérations
à mener pour éradiquer le terrorisme, d’abord les arrestations
préventives pour neutraliser les meneurs, […] le quadrillage
des quartiers, l’exploitation du renseignement et les arrestations.
À ce propos, nous disions qu’il fallait « vider l’eau dans laquelle les
poissons se déplacent »
. Cette image est claire. C’est la seule
méthode pour venir à bout du terrorisme urbain. Nous ajoutions
même que « s’il fallait vider une piscine avec une petite cuiller pour
attraper les gros poissons, nous étions prêts à le faire »
.

C’est ainsi que ces gens-là considèrent l’humanité : comme de
l’eau, qu’il faudrait vider de la « piscine ». Et s’il faut l’exterminer, « 
à la petite cuiller »
, pour parvenir à ses fins, ils sont « prêts à le faire »…

– Parlons des arrestations. Vous leur appreniez quoi, aux
stagiaires ?

– Je leur apprenais comment procéder intelligemment à des arrestations
ciblées. Elles ne doivent par être effectuées par n’importe
qui et à n’importe quelle heure. Il faut savoir monter une équipe
qui procédera au travail discrètement ou pas, suivant le but
recherché.

– Et après, vous appreniez quoi à vos élèves ?

– Eh bien, les méthodes pour faire parler les gens…

– En clair, cela veut dire la torture ?

– Exactement, oui.

Question : il dort bien, la nuit, monsieur Giscard d’Estaing ?

Deuxième question : et les citoyens qui payent des impôts pour
financer ce genre d’activités, et qui élisent des hommes, de Gaulle,
Giscard, Mitterrand, et j’en passe, pour ordonner ce travail ?

– Les officiers que vous avez formés, ils ont été au pouvoir dans
les dix ans qui ont suivi ?

– Voilà.

– En fait, vous avez formé ceux qui allaient être les piliers des dictatures
d’Amérique latine ?

– Comme vous dites.

– Vous savez, je suppose, ce qu’ils sont devenus ?

– Bien sûr ! Ils ont tous obtenu des commandements importants
dans leurs pays, soit peu après leur passage à Fort Bragg, soit plusieurs
années plus tard. Ils sont devenus commandants des forces
armées ou patrons des services spéciaux, ou bien ils se sont retrouvés
dans les missions diplomatiques dans d’autres pays
d’Amérique latine [pour y exporter la guerre révolutionnaire].

Parmi ses élèves, il se souvient du colonel Franco, qui deviendra
chef d’état-major sous la dictature d’Hugo Banzer, en Bolivie, de
1971 à 1978. Faut-il préciser que celui-ci était assisté d’un certain
Klaus Barbie ? Il dit avoir revu aussi « le chef des Services spéciaux de
l’armée chilienne »
, qui deviendra chef d’état-major de l’armée sous
Pinochet, dont il dit avoir oublié le nom.

– Le bilan de tout ça, c’est qu’en Amérique latine, dans les années
1970-80, sous les dictatures, il y a eu vingt mille morts, des dizaines
de milliers d’arrestations, de détention sans procès et de gens torturés,
résume Deniau pour demander à Aussaresses ce qu’il en pense.

On ne sait d’où le journaliste tire ses statistiques, « officielles »
selon lui, mais il semble bien qu’elles soient contestables. On compte
plutôt un minimum de 30 000 morts au Chili, et plus encore en
Argentine. Si la mortalité n’a pas été massive en Bolivie, au
Guatemala par contre elle explose pour atteindre les centaines de
milliers. De même au Salvador ou au Pérou, là où les méthodes antisubversives
se sont appliquées non plus dans les villes, mais dans les
campagnes, se confrontant au monde indien, les massacres se sont
multipliés dans des proportions inouïes, dans une logique quasiment
génocidaire, comme au Salvador et surtout au Guatemala.
Plutôt que de donner son appréciation morale, Aussaresses préfère
insister sur la difficulté d’évaluation de ces crimes :

– Je pense que c’est très difficile de savoir tout ça avec précision.
Les opérations contre la subversion étaient menées par des organisations
spécialisées et dans le plus grand secret. Donc, c’est très
difficile de juger ce qui s’est vraiment passé à ce moment là.
Deniau insiste pour savoir « ce qu’il pense » de « tout ça » :

– Je pense aujourd’hui encore que c’était dans mes attributions de
faire ce travail et je l’ai fait. Mais attention ! Toute la hiérarchie
militaire était au courant. Je n’étais pas un mercenaire, mais un
officier supérieur français en mission officielle. Le premier ministre
Michel Debré, le ministre des Armées Pierre Messmer, et
peut-être même le général de Gaulle, savaient ce que je faisais. Je
n’étais pas un électron libre. J’étais en poste à Fort Bragg dans le
cadre de la coopération entre la France et les Etats-Unis
d’Amérique […]. La preuve que je n’ai pas démérité, c’est que, de
retour en France, j’ai été promu au grade de colonel.

Il n’y a vraiment pas de quoi être fier, d’avoir dirigé cette fantastique
école du crime politique, quasiment sans équivalent à travers
les âges. Mais non, Aussaresses plastronne, et n’envisage à aucun
moment que ses responsabilités, en amont de la chaîne de l’horreur
qui s’est abattue sur l’Amérique latine alors, puissent lui être à aucun
moment reprochées. Pas plus qu’à Valéry Giscard d’Estaing,
aujourd’hui toujours vivant, et membre honorable du Conseil constitutionnel,
et même de l’Académie française. Faut-il leur rappeler
qu’aux termes du Droit, les crimes contre l’humanité, dont ils ont à
répondre, sont imprescriptibles ?

Apocalypse now, titrait Francis Ford Coppola, pour son film décrivant
un épisode typique de guerre révolutionnaire, dans son décor
d’origine, l’Indochine du colonel Trinquier. Marlon Brando, incarnant
le guerrier révolutionnaire poussé au bout de sa logique, résumait
ce dont il est question en deux mots : « L’horreur, l’horreur… »

L’horreur : c’est ainsi que se résume l’enquête de Serge Farnel sur le
13 mai 1994. « Aucun témoin ne doit survivre » – Simusiga, dit-on
en kinyarwanda. On aura mis seize ans à comprendre le sens de cette
expression qui pourrait bien être le vrai nom du génocide des Tutsi,
comme la Shoah est devenu celui du génocide des Juifs,
Samudaripen, « le meurtre total », celui des Tziganes.
Et pourquoi donc « aucun témoin » ne devait-il survivre ? De
quoi pouvaient-ils avoir été témoins ? De quel horrible secret ?
C’est en interrogeant ceux qui ont survécu, en écoutant ce
qu’ils nous disent, que l’on finit par comprendre : le secret qu’il fallait
étouffer, c’est la présence constante des militaires français, à toutes
les étapes du génocide.

La première indication d’une présence française, on la recevait
pendant le génocide, par l’entremise de Colette Braeckman rapportant
le témoignage d’un chef de milice de Kigali ayant dénoncé
nominalement le soldat français, « Etienne », Pascal Estreveda, pour
avoir été auteur de l’attentat contre Juvénal Habyarimana. On
attend toujours, seize ans plus tard, l’alibi de ce monsieur.
On savait aussi que le commandant Grégoire de Saint-Quentin
était au camp de Kanombe à l’heure où « Etienne » aurait appuyé sur
le bouton du génocide, puisqu’il avait pu se rendre aussitôt sur les
décombres de l’avion présidentiel.

En 1998, la Mission d’information parlementaire avait permis
de mettre à jour le fait que le commandant de Saint-Quentin n’était
pas seul, mais que vingt-quatre officiers français étaient bien présents
au Rwanda, officiellement, au titre de la coopération militaire, y
compris au début du génocide. Dont le colonel Jean-Jacques Maurin,
chef d’état-major de fait de l’armée génocidaire.

On en restait néanmoins à l’idée que le soutien français au
génocide, que tout attestait par ailleurs, était affaire de préparation,
entraînement, fournitures de moyens. On parlait ainsi de complicité
de génocide.

C’est en 2002 que Cécile Grenier revenant de six mois d’enquêtes
au Rwanda pouvait, la première, parler de participation directe de
l’armée française au génocide des Tutsi. Cécile avait écouté des
témoins qui avaient survécu.

En 2003, se montait la Commission d’enquête citoyenne, et
Georges Kapler était envoyé au Rwanda pour recueillir à son tour des
témoignages. Il revenait lui aussi en disant qu’on ne pouvait plus parler
de complicité de génocide, mais bien de participation directe.
En 2004, pour les cérémonies du dixième anniversaire, on recevait
le témoignage du général Dallaire de la Minuar, confirmant la
présence de militaires français « tout le long » du génocide. Ce dernier
témoignait d’avoir vu des Français particulièrement à l’état major
et dans la garde présidentielle, là où il avait pu les voir.

En 2007, jaillissait une nouvelle salve de témoignages, dans le
cadre de la Commission Mucyo. On découvrait alors les lancers de
Tutsi sur la forêt de Nyungwe, du haut des hélicoptères français.
Ceux qui survivaient à la chute dans les arbres se retrouvaient sous
les machettes des miliciens, ceux-là même que l’armée française
entraînait dans la forêt pour plus de discrétion.

« Aucun témoin ne devait survivre », mais certains ont survécu
néanmoins.

On avait également des informations sur la capture de militaires
français par le FPR, pendant le génocide, sans parvenir à dater
précisément l’incident – en mai ou en juin ? après le début de l’opération
Turquoise ou avant ?

C’est riche de ces interrogations que Serge Farnel est retourné
au Rwanda l’année dernière. À son tour, il en a trouvé, des témoins.
Ceux-ci lui ont raconté un épisode déjà connu du génocide des
Tusti : le terrible massacre du 13 mai. Les enquêtes menées par African
Rights et Human Rights Watch, avec la FIDH, avaient déjà mis à
jour l’horreur de l’extermination des derniers Tutsi du Rwanda qui
avaient résisté jusqu’à cette date aux assauts des miliciens.

Ces témoins-là, une cinquantaine nous dit Farnel, racontent
comment, le 12 mai, sont arrivés des soldats français, pour repérer les
lieux. Le 13, ils sont revenus, et ont installé leurs batteries de mortiers
sur les hauteurs. Pilonnant méthodiquement le secteur, ils rééditaient
une manoeuvre dont les Tutsi de la colline de Kizenga avaient
déjà fait la cruelle expérience, ainsi que Samuel Musabyimana en a
rendu compte au colloque qui s’est tenu à Genève [voir le texte de son
intervention dans ce numéro]
. Chassés de leurs abris par les artilleurs
français, les résistants de Bisesero qui survivaient aux bombes tombaient
sous la mitraille et les machettes des miliciens, mobilisés en
nombre pour l’occasion. Le 14, l’hallali se poursuivit.
Dès lors, le génocide des Tutsi du Rwanda était, pour l’essentiel
achevé. Quelques milliers auraient survécu, et c’est eux que les soldats
de Turquoise achèveront de débusquer à la fin juin, pour les
livrer une dernière fois aux miliciens.
Il aura ainsi fallu seize ans pour que le tableau à peu près complet
du génocide se montre à nos yeux.

On y voit l’armée française du premier au dernier acte, de l’assassinat
d’Habyarimana au massacre des derniers Tutsi.
On comprend maintenant qu’à la mi-mai, le Pape, comme le
secrétaire général de l’ONU ou le ministre des affaires étrangères
français, soit les principaux artisans du crime, pouvaient crier à
l’unisson au génocide. Celui-ci achevé, on pouvait passer aux opérations
cosmétiques.

C’est alors qu’on passa aussi, à grand prix, un contrat avec la
société de services de Paul Barril pour une « opération insecticide »
qui n’avait quasiment plus d’objet. Au cas où des témoins aient survécu,
il fallait qu’on puisse prétendre que ces soldats français qu’ils
avaient vus auraient aussi bien pu être des mercenaires. Des « soldats
perdus »
, dit Hubert Védrine à Politis.

Confronté aux informations de Farnel, on apprend aussi pourquoi
cette participation manifeste de soldats français à des épisodes aussi
spectaculaires que les massacres des 13 et 14 mai, n’avait jusque-là
pas été prise en compte. Malgré le recoupement de l’enquête de
Farnel par Anne Jolis, une journaliste du Wall Street Journal réputé
pour sa rigueur, celle-ci n’aura fait l’objet d’aucune reprise à ce jour,
en dehors de quelques revues confidentielles, Controverses ou
Diasporiques, la revue de la Ligue des Droits de l’Homme.
Lors d’une récente table ronde organisée par la LDH pour examiner
les informations rapportées par Farnel, Catherine Choquet,
qui a participé aux précédentes enquêtes de Human rights watch et de
la FIDH au cours desquelles de nombreux témoignages ont été
recueillis, reconnaissait que seuls 25% de ces témoignages avaient
été pris en compte. On apprenait dans le même mouvement que les enquêteurs d’African rights avaient pareillement écarté la plupart des
témoignages qui leur avaient été faits.

À cette table ronde, qui s’est tenue dans les locaux de la LDH,
salle Alfred Dreyfus, le 16 avril 2010, Philippe Lazar, patron de la
revue Diasporiques, comme d’autres intervenants, pouvait insister sur
la nécessité que la centaine d’heures de témoignages enregistrés par
Serge Farnel soient retranscrits intégralement, et que les traductions
du kinyarwanda soient révisées soigneusement, afin qu’on dispose le
plus fidèlement possible de la parole des rescapés, comme de celle de
leurs bourreaux qui acceptent aujourd’hui de témoigner, après avoir
purgé leurs peines.

De même, les cinquante-six heures de témoignages recueillis
par Cécile Grenier demandent toujours à être intégralement retranscrites,
et leur traduction fixée avec la plus grande rigueur. Georges
Kapler a, lui, engrangé une trentaine d’heures dont seule une petite
fraction a été diffusée lors de la Commission d’enquête citoyenne de
2004. Enfin, la masse de témoignages écartés par African rights et
Human rights Watch doit être également exploitée avec soin, en ayant
conscience que cette masse documentaire constitue la mémoire du
génocide. L’indispensable matériau de la connaissance du crime.
Surtout, riches d’une meilleure connaissance des faits, il est toujours
temps de retourner sur le terrain, pour tenter d’en apprendre
plus auprès de ceux qui, seize ans après, sont encore vivants.

À l’initiative de la Commission d’enquête citoyenne, une poignée
de ces témoignages auront connu une destinée différente, faisant
l’objet de procédures contre l’armée française, dont la première
concernant six d’entre eux est toujours en attente devant le Tribunal
des armées de Paris. Une deuxième, regroupant trois témoignages de
femmes se plaignant d’abus sexuels de la part de soldats français, a
récemment été reçue, et devrait passer en justice, grâce à l’insistance
d’Annie Faure.

D’ores et déjà, nous en savons assez, bien assez, pour incriminer
les responsables politiques et militaires français. C’est ce dont prenait
acte la commission Mucyo, il y a deux ans, en désignant 34 d’entre
eux : Mitterrand, Juppé, Léotard, Marcel Debarge, Hubert Védrine,
Édouard Balladur, Bruno Delaye, Jean-Christophe Mitterrand, Paul
Dijoud, Dominique de Villepin, Georges Martres, Jean-Michel
Marlaud, Jean-Bernard Mérimée, pour les civils. Jacques Lanxade,
Christian Quesnot, Jean-Pierre Huchon, Raymond Germanos,
Didier Tauzin, Gilles Chollet, Bernard Cussac, Jean-Jacques Maurin,
Gilbert Canovas, René Galinié, Jacques Rosier, Grégoire de Saint-
Quentin, Michel Robardey, Denis Roux, Étienne Joubert, Patrice
Sartre, Marin Gillier, Éric de Stabenrath, Jacques Hogard, Jean-
Claude Lafourcade, pour les militaires.

Dans cette liste manquait manifestement le nom du ministre de
la coopération du temps du génocide – et de sa préparation –, Michel
Roussin, qui aura été particulièrement actif. Et sûrement d’autres.
Quant à ce celui-ci, rappelons qu’il était ministre de la coopération,
et à ce titre ministre de tutelle de la coopération militaire, soit de
l’ensemble des troupes envoyées au Rwanda. Le général Huchon,
dirigeant la Mission militaire de coopération, s’est distingué pour son
maximalisme anti-tutsi, souvent dénoncé, comme dans cette liste
proposée par le rapport Mucyo, où il figure au troisième rang des responsables
militaires, après l’amiral Lanxada, chef d’état-major des
armées, et le général Quesnot, chef d’état-major particulier de
François Mitterrand. On observe rarement toutefois qu’Huchon agissait
sous la tutelle de Michel Roussin, celui qu’on pourrait appeler “le
gendarme de l’Hôtel de Ville”
, de la même façon qu’on a pu qualifier
Paul Barril ou Christian Prouteau de “gendarmes de l’Élysée”.

Avec Chirac, à la mairie de Paris, Roussin se formera à des fonctions
plus directement politiques. Il aura alors, en particulier, la
haute main sur le système de financement du RPR, avec Yvonne
Casseta et Jean-Claude Méry, ainsi que le juge Halphen a pu le mettre
à jour. C’est en tout cas sur la base de ces exploits qu’il se verra
promu ministre dans le gouvernement Balladur. [Voir à ce sujet
Balladur l’inconscient, dans ce numéro.]

Dès la première réunion de
conseil restreint de défense, le 2 avril 1993, on put voit le nouveau
responsable de la coopération militaire souhaiter “s’engager plus activement
dans ce dossier”
, en particulier pour mettre en oeuvre le “renforcement”
du dispositif français qui sera ordonné ce jour-là. Quelques
jours plus tard, le 7 avril 93, il demande l’envoi d’une mission
conjointe de l’état-major des armées et de son ministère, pour veiller
à la mise en place des “moyens supplémentaires” débloqués lors du
conseil précédent, dont on sait qu’ils consisteront à booster le programme
génocidaire destiné à éclater un an plus tard.

On sait également de Roussin que le 13 avril 1994, alors que le
génocide était pleinement engagé, ce dont pouvait convenir
Mitterrand et Lanxade lors d’une semblable réunion de “conseil restreint,
le ministre de la coopération interviendra pour dire : “Nous sommes dans une situation où les comptes vont se régler sur place.” Cette
phrase horriblement glaçante, une semaine après le début du génocide,
“les comptes” avec “l’ennemi intérieur” tutsi se “réglaient”, en
effet, “sur place”

Un des trente-trois responsables politiques et militaires dénoncés
par le rapport Mucyo, le général Quesnot, déclarait dans
L’Express du 28 octobre 2009, qu’il souhaiterait pouvoir poursuivre
en diffamation les rapporteurs rwandais, mais en était empêché par
l’immunité diplomatique dont bénéficie un État étranger. C’est pour
ça que l’association France-Rwanda-Génocide, enquête, justice et réparations
a diffusé un communiqué réitérant les accusations contenues
dans le rapport Mucyo contre le chef d’état-major particulier de
François Mitterrand, considéré comme un des principaux responsables
de la politique génocidaire française. La Nuit rwandaise y souscrit
à son tour. Si le général Quesnot souhaitait réellement laver son
honneur, et ne procédait pas seulement par effet d’annonce, nous
nous offrons pour tout débat public, y compris judiciaire, qui puisse
être l’occasion d’examiner le plus complètement possible la réalité de
son action. De même pour tous les autres responsables dénoncés ici
comme dans les précédents numéros de La Nuit rwandaise.

En même temps que nous avons choisi de déplacer la date de parution
de notre revue annuelle du 7 avril, début du génocide, au 13
mai, date de son dernier grand massacre dans lequel l’armée française
porte une responsabilité décisive, nous proposions que ce 13 mai soit
à l’avenir, en France, le jour du repentir. De Renaud Girard, journaliste
au Figaro, à Nicolas Sarkozy, président de la République, nombreux
sont ceux qui ont entonné l’antienne inverse, qu’il y aurait
lieu de s’éloigner des chemins de ce qu’ils appellent “la repentance”,
proposant au peuple français de s’épargner toute réflexion critique
sur ses crimes. Reconnaissons que cet argument démagogique satisfait
en grande part le désir d’oublier, aussi profond que l’innocence
collective est relative.

Seize ans après, la question de l’ignorance du public n’est plus de
mise. Tous ont eu l’occasion d’entendre parler des accusations extrêmement
graves dont leur État fait l’objet. À ce jour, aucun parti politique,
aucun grand média, et bien peu de médias alternatifs ou d’associations
émanant de la société civile, auront assumé de demander
des comptes à l’État pour la monstruosité de sa politique rwandaise.

Mais, derrière le génocide des Tutsi, il y a de nombreux autres
crimes, plus anciens ou plus récents, qui ensanglantent et ruinent
tout l’espace colonial, pour lesquels l’État français n’a toujours pas eu
à répondre.

La marche des sans-papiers, de Paris à Nice, tout au long de ce
mois de mai 2010, pour dénoncer le sommet franco-africain prévu en
fin de mois pour célébrer le cinquantième anniversaire de la « décolonisation
 » est un geste héroïque dans un pays où l’inconscience de
l’énormité du crime néocolonial domine, au point où Jacques
Toubon, chargé de l’organiser, peut tranquillement appeler un tel
sommet « familial ».

La méconnaissance et l’indifférence de nos concitoyens obligent
à s’interroger. Comment un tel phénomène est-il possible ? Le
« contrôle des consciences », concept central de la science politicopolicière
moderne, atteint là un degré de performance inquiétant.
Pire que tout, il produit une véritable perte de conscience, et l’on
attend toujours la nécessaire prise de conscience.
Cela fait plus d’un demi-siècle de crimes continu – sous l’égide
de la dite Vème République, l’État néocolonial –, auxquels on aura
assisté sans réagir. Un demi-siècle de crimes sans une seule polémique
parlementaire. Aucun parti ne se hasarderait aux élections sur la
base d’un programme anti-colonial. Car le consensus muet autour de
l’ambition de « grandeur de la France » concerne non seulement
tous les partis, mais leurs publics.

De même, le budget militaire, aussi astronomique soit-il, passe
comme une lettre à la poste – certes de la plus discrète façon, en session
extraordinaire de juillet, telle la récente loi de programmation
militaire qui détermine les efforts que la collectivité devra consentir
dans ce domaine pour les cinq prochaines années, votée en juillet
2009. Non seulement on tolère ses crimes, mais personne n’oserait
contester l’existence dispendieuse de l’armée. Au contraire, les seules
critiques, virulentes, venant du Parti communiste, dénoncent le
fait qu’on amoindrisse les effectifs – mais non le budget, qui perdure
au même niveau, en dépit de cette réduction d’effectifs, les dépenses
en équipement atteignant un montant inégalé.

Nul n’oserait évoquer que de telles extravagances budgétaires se
produisent en pleine crise économique, alors même que l’État est
plus déficitaire que jamais – et que leur économie s’impose, indépendamment
de tout autre critère.

L’art de tourner autour de cette évidence budgétaire en dit long.
Si ce n’était tragique, c’en serait drôle, de voir le gouvernement grec,
par exemple, se débattre – et l’Europe incapable de lui porter
secours –, sans que le paramètre principal de cette crise soit jamais
dénoncé : les dépenses militaires grecques, par tête d’habitant,
sont… les plus élevées du monde ! Faut-il sourire quand on pense
qu’une telle folie doit être supportée par les citoyens grecs, en héritage
de l’affrontement séculaire avec la Sublime Porte – le monde
musulman, toujours incarné par la Turquie moderne… ?

De même les États français et américains atteignent des niveaux
d’endettement record, exactement à la mesure de leurs dépenses
militaires, également record, qui installent leurs économies au bord
de l’implosion. L’ambition planétaire de ces duettistes ne fait pas
mystère. Qu’ils osent par contre ruiner leurs peuples pour satisfaire
l’hystérie mégalomane de cette ambition, voilà qui n’est par contre
jamais évoqué. Comme si cela allait de soi. L’Angleterre figure en
troisième position au palmarès de cette folie budgétaire, ayant manifestement,
elle aussi, conservé quelque nostalgie de sa grande époque
impériale. On voit ainsi les peuples payer la note, très salée, de leurs
rêves idéologiques.

Tout le monde comprend que ces deux faces d’une même pièce, l’armée
et l’espace colonial qu’elle contrôle, sont nécessaires à la « grandeur
 » du pays. « Idéologie française », la « mission de la France »
habite l’inconscient collectif tout comme la conscience de nos élites
criminelles. Le messianisme discret de la « fille aînée de l’Église »
imprègne ce pays au moins depuis Louis XIV et son ambitieuse participation
à la Contre-Réforme catholique. En fait, dès François 1er,
on pouvait voir la furia francese déferler sur l’Italie. Et, remontant le
temps, on entend la terrible voix de Saint-Bernard, à Vezelay, appelant
aux croisades. Mais l’ensemble de ce dispositif va profondément
se renouveler en 1789, avec la Marseillaise et le début des guerres
révolutionnaires qui, d’emblée, permettaient de mobiliser le peuple y
compris pour des guerres laïques. Et c’est en 1793, dans le contexte
des guerres vendéennes, qu’apparaît pour la première fois la lutte
contre « l’ennemi intérieur » au degré du génocide :

– On ne chasse pas l’ennemi du dedans, dit Robespierre.

– Qu’est-ce donc qu’on fait ? demande naïvement Danton.

– On l’extermine, répond Robespierre.

Le grand comité de salut public inventait la science politique
moderne, et un demi-siècle plus tard Victor Hugo reconstituait les
minutes de débats dont on aimerait bien lire la version originelle.
Deux siècles après, en 1993, on dispose de compte-rendus de conseil
de ministres restreints, présidés par François Mitterrand et Édouard
Balladur, dont on a pu dire qu’ils constituent l’équivalent de la
conférence de Wansee – au cours de laquelle fut décidée l’extermination
des Juifs –, pour le génocide des Tutsi. On sait combien les soldats
de la Vème République envoyés au Rwanda, tout comme leurs
alliés rwandais, avaient présent à l’esprit le précédent du crime de
Robespierre, allant jusqu’à habiller le « peuple hutu » du mythe des
« sans-culottes ». Belle continuité.

Entre-temps, l’appel à faire couler le « sang impur » a souvent
résonné. Pour une histoire complète de cette idéologie du massacre,
il faut probablement remonter en amont, à l’extermination des
cathares, fondatrice de l’unité française telle qu’on la connaît encore.

La sauvagerie alors mise en oeuvre s’accompagnait d’un dispositif de
justification idéologique élaboré, avec la Sainte-Inquisition de Saint
Dominique, postulant la légitimité d’imposer sa foi par le fer et par le
feu. C’est dans la cathédrale de Béziers qu’on entendra pour la première
fois ce cri répété si fort au Rwanda : « Tuez-les tous ».
Véritable Nyamirambo des cathares, la cathédrale de Béziers sera
jonchée de milliers de cadavres exterminés à l’arme blanche.
Les disciples de Saint-Dominique exporteront en Amérique
cette furie idéologique, payée si cher par ceux qu’on appellera les
Indiens, les dépossédant y compris de leurs noms. Et c’est, comme on
sait, dans le même mouvement, que l’Europe fondera sa prospérité
sur la mise en esclavage des peuples d’Afrique pour exploiter ces terres
nouvellement « colonisées », sur la base de cette « vraie foi » qui
permettait de retirer jusqu’au droit de vivre aux Noirs comme aux
Indiens.

Les tribunaux révolutionnaires animés par Fouquier-Tinville,
ressusciteront les moeurs de ceux de l’Inquisition, substituant à la
proclamation chrétienne celle des idéaux républicains. Et ces nouveaux
idéaux iront jusqu’à justifier l’extermination du peuple même
duquel ils prétendent tirer leur légitimité, comme on a pu le voir en
juin 1848 et à la fin de la Commune de 1871. C’est cette même
République, fondée sur le massacre des Parisiens, qui partira à la
conquête de l’Afrique sans le moindre état d’âme.

Pour comprendre le Rwanda, il faut toutefois ausculter une autre
généalogie, celle du racisme, dont le point de départ s’identifie au
milieu du XIXème siècle, aux débuts de l’aventure coloniale
moderne. Dès 1830, la furie française s’abat sur l’Algérie, et même le
pape du libéralisme français, Alexis de Tocqueville, applaudira
devant la cruauté des conquérants sur laquelle il enquêtait en tant
que parlementaire. Mais c’est en chemin que le discours scientifique
du racisme moderne s’élaborera, porté par les efforts d’Ernest Renan
et surtout de son ami Arthur de Gobineau. L’antisémitisme chrétien
devenu socialiste, se renforcera alors de cette pensée racialiste. Et
c’est dans ce bric-à-brac idéologique qu’il se forgera un nom, désignant
les prétendus « sémites » qui seraient implantés jusque dans
la chrétienté. Armée de cette toute nouvelle science « anthropologique
 », la pensée occidentale s’offrira le luxe de hiérarchiser les
races en réservant le premier rang aux européens, non « sémites »,
qui trouvaient là le droit de dépouiller la terre entière.
Fort de cette idéologie sans frein, le colonialisme se déchaînera.
Les « razzias » expérimentées en Algérie traverseront l’Afrique de
part en part, comme la mémorable colonne Voulet-Chanoine. Et
l’asservissement des peuples se fera au prix de la plus effrayante inhumanité,
comme en témoignent les « fantômes du roi Léopold » dont
le martyre permettra au roi des belges de se tailler un empire personnel
au Congo. L’ensemble des puissances européennes rivaliseront
alors d’énergie pour s’emparer, en totale bonne conscience, des terres
les plus riches du monde.

Dans une récente présentation de textes de Renan [« De la
nation et du “peuple juif” chez Renan », éditions Les liens qui libèrent,
2009]
, Shlomo Sand explique comment le racisme français se retrouvera
pris à son propre piège avec la perte de l’Alsace et de la
Lorraine, « ethniquement » – linguistiquement surtout – plus « allemandes
 » que « françaises ». Dès lors, on assiste à une paradoxale
mutation de cette idéologie, renouant avec ses racines universalistes
pour justifier de « l’unité française ». Ce nouveau dispositif triomphera
dans l’anti-racisme de l’affaire Dreyfus. Et il reviendra à
l’Allemagne de garder, pour un temps, le temple du racisme.
En 1905, celle-ci ouvrira la procession funèbre du XXème siècle
avec le génocide des Herero, en Namibie, l’Afrique occidentale allemande.

Dix ans plus tard, en 1915, c’est encore à l’Allemagne que l’on
doit le génocide des Arméniens. On sait comment Hitler s’est inspiré
de ce précédent : non seulement la contribution allemande à ce premier grand génocide passera complètement inaperçue, mais le crime
lui-même pouvait sembler quasiment oublié vingt ans plus tard – ce qui
permettait au leader antisémite d’envisager la récidive avec sérenité.
Arrêtons-nous un instant sur la responsabilité allemande dans le
génocide arménien. L’armée turque était entraînée, formée, équipée,
par l’armée allemande, à un degré tout à fait comparable à… l’engagement
français au Rwanda. Les Allemands accompagneront les
Turcs tout le long du génocide. Et, de la même façon, on peut alors
dénoncer l’idéologie raciste pan-turque comme une importation allemande,
clonée du pan-germanisme. Exactement comme le suprématisme
hutu, importé au Rwanda dans un premier temps par l’église,
sera conduit par la « coopération » française jusqu’à la folie génocidaire.
Du lac de Van à Auschwitz, la pensée raciste aura fait plus qu’un
détour par l’Allemagne, pour revenir animer la patrie de Gobineau,
où elle se porte très bien, merci.

L’analyse de Renan proposée par Shlomo Sand a l’avantage de
permettre de saisir l’ambivalence de la conscience française.
Antisémite tout au long du XIXème siècle, elle deviendra philosémite
au XXème, ce qui ne l’empêchera pas de s’empresser de voter
des lois raciales en 1940, et d’organiser la déportation des Juifs, tout
en prétendant en sauver le plus possible.

C’est d’un véritable monstre idéologique qu’il s’agit, où le chef
de l’État fasciste – incriminable pour avoir été le banquier du génocide,
en tant que ministre du Budget, en 1994 – épouse une chanteuse
gauchiste. L’énumération serait longue de tous ces symptômes
ubuesques qui n’empêchent pas la France, loin de là, de prétendre au
magistère universel. Au contraire, c’est bien cette prétention qui
conduit ce pays jusqu’au-delà des frontières de l’innommable.
Il faudra bien en sortir, d’une manière ou d’une autre. Or il n’y
a pas trente-six chemins. Ou ce pays choisit de s’enfoncer dans le
crime, et de porter en guise de message universel celui du racisme
exterminateur – ce que proposent les chasseurs de sans-papiers qui
fondent leur carrière politique sur la haine de l’autre –, ou bien il faudra
en passer par la case du repentir – et s’engager sur la voie des
réparations.

À l’heure de boucler cette revue annuelle, on peut lire, au bistrot,
dans Le parisien libéré du jour, des nouvelles de Camerone. Comme
tous les ans à pareille date, le 30 avril, toutes les unités de la Légion
étrangère célèbrent l’anniversaire de la bataille livrée contre 2000
soldats mexicains par soixante légionnaires, près de Veracruz, en
1863. Cette année 2010, l’événement se célèbre avec une splendeur
inaccoutumée. Le ministre de la défense lui-même, Hervé Morin,
dirige une délégation au Mexique, sur les lieux de ce combat légendaire.
Il est accompagné de deux unités de la Légion, fait sans précédent
depuis 147 ans, et depuis plus d’un siècle que, chaque année,
cette bataille fait l’objet de la fête annuelle des légionnaires.
Cette présence française au Mexique marque avec éclat l’excellente
qualité des relations franco-mexicaines qui remonte au milieu
des années 80, mais qui sera scellée solennellement par Jacques
Chirac, en novembre 1998, lors de sa “visite d’État” au Mexique, à
l’occasion de laquelle il pouvait prononcer un discours devant le
Parlement mexicain, exceptionnellement réuni en Congrès. [Voir à
ce sujet l’article sur la coopération policière franco-mexicaine dans ce
numéro.]

C’est alors que seront signés, discrètement, de nombreux
accords, en particulier de coopération policière, consistant à fournir
à la police mexicaine tout l’encadrement nécessaire pour la guerre de
“basse intensité” livrée contre les zapatistes des Chiapas d’abord, puis
contre la révolte du peuple de Oaxaca, et partout ailleurs.
La guerre dite de “basse intensité” au Mexique, c’est bien sûr la
mieux connue “guerre révolutionnaire”, avec son cortège de manipulations,
tortures, disparitions. La “guerre psychologique”. On doit en
particulier à la coopération franco-mexicaine la création de la PFP,
“police fédérale préventive”, célèbre pour son emploi contre les mouvements
sociaux, qu’il s’agisse des étudiants occupant l’université de
Mexico, l’Unam, en 2000, ou de la fermeture d’une radio communautaire
à Oaxaca en 2005. Mais c’est plus encore contre les mineurs
de Sicartsa, ou pour réprimer la révolte de la ville d’Atenco, en avril
et mai 2006, que la PFP se distinguera pour sa sauvagerie, faisant des
morts et de nombreux blessés à chacune de ces interventions.
L’insurrection de la Commune de Oaxaca sera combattue par la
PFP avec énergie, de 2006 à ce jour. Ainsi, ce 27 avril 2010, une caravane
de solidarité formée par des membres d’organisations civiles
mexicaines et internationales a été attaquée alors qu’elle se rendait à
la communauté indienne autonome de San Juan Copala. Ce jour-là,
une vingtaine de paramilitaires a mitraillé le convoi, faisant deux morts et une quinzaine de blessés. Certains participants étaient “capturés”, d’autres ont réussi à s’enfuir dans les montagnes. « Alberta “Bety”
Cariño, directrice du collectif CACTUS, et Tyri Antero Jaakkola, observateur
international finlandais, ont perdu la vie dans cette embuscade meurtrière
et préméditée »
, informait, ce 30 avril justement, un collectif d’associations
parisiennes. « Cette guerre sociale franchit un nouveau palier
dans la barbarie et ne cherche même plus à se dissimuler »
peut-il ajouter.

Le même 30 avril, c’est sur le cadavre des militants des droits de
l’Homme assassinés à San Juan Copola trois jours plus tôt que Hervé
Morin pouvait célébrer la gloire de la Légion à Camerone, conjointement
avec un ministre mexicain.

Au quartier général de la Légion aussi, à Aubagne, se tenait,
comme tous les ans, la fête annuelle des légionnaires. Cette année, se
produisait là un autre événement, encore plus notable que la cérémonie
mexicaine : c’est à Roger Faulques que revenait “l’honneur
suprême” de porter la prothèse en bois du capitaine Danjou, mort à
Camerone à la tête de ses hommes, en 1863. Le “chef d’escadron”
Faulques, aujourd’hui âgé de 86 ans, est une légende vivante de la
guerre révolutionnaire. “Héros” de la bataille d’Alger, « par des
moyens qui ne sont pas ceux de la guerre en dentelle, Faulques causait
alors de gros dommages au FLN »
, rappelle Jean Guisnel, dans Le Point
de cette semaine.

Après la guerre d’Algérie, le commandant Faulques a ensuite
livré la guerre du Katanga, où il sut affronter, héroïquement encore, les
troupes de l’Onu qui cherchaient à rétablir la légalité internationale,
contre la tentative de sécession organisée au Congo belge par le gouvernement
de Charles de Gaulle. Spécialiste en tentatives de sécessions
meurtières et foireuses, Faulques se retrouvera ensuite au Biafra.
Depuis, il s’était retiré sur ses terres, dit Guisnel. Au pays du crime permanent,
les assassins ont ainsi droit à la paix – et à la gloire.

Michel Sitbon


Mis en ligne par :   Michel Sitbon

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