Politis (n°1060)

Réponse à Hubert Védrine

par Serge Farnel

Serge Farnel, contributeur de la revue La Nuit rwandaise, réagit ici à l’entretien de Denis Sieffert avec Hubert Védrine (Politis n° 1060).

Le génocide des Tutsis du Rwanda s’est accompagné de l’élaboration d’une fiction, dont un semblant de cohérence a projeté de nous la rendre « convaincante ». Ainsi les alliés politiques et militaires français des forces génocidaires parviennent-ils, à ce jour encore, à se soustraire à la pression d’une opinion séduite par la logique d’une histoire, pourtant reflet inverse de celle qui, à terme, prévaudra à l’Histoire. Telle est la fonction de l’analyse que nous propose, dans le numéro de Politis du 9 juillet, un Védrine pour qui « la discussion est légitime et utile ». « Légitimée » par le sacro-saint principe de la liberté d’opinion. À défaut de l’être par sa confrontation aux faits, la discussion s’avère en effet « utile » quand, dans l’incapacité de nous convaincre, le dernier recours de la France officielle des « années génocide » ne consiste plus qu’à suspendre notre jugement ad vitam aeternam. Entre les deux mamelles de l’information que sont la vérité et sa fidèle comparse, sa négation.

Et aux fins d’engager la « discussion », l’ancien secrétaire général de l’Élysée de se faire le conteur de la thèse officielle, avant de se féliciter que des juges espagnols aient participé à ce que « cette thèse existe », oubliant pour autant que la capacité de cette dernière à s’arroger une place dans le débat démocratique dépend moins de son existence que de sa résistance à la réfutation. Je m’en tiendrai donc à ce qui, de l’histoire racontée par Védrine, s’avère réfutable [1]. J’espère que cela suffira au lecteur pour qu’il en vienne à s’interroger sur l’opportunité d’offrir à son récit la place qui lui est due au sein de la catégorie « roman ». Védrine tente de faire croire que le retour par la force au Rwanda des réfugiés tutsis aurait été « appuyé par l’armée ougandaise », ce, probablement, au prétexte qu’ils en faisaient alors effectivement partie. Ce serait toutefois oublier qu’après que des hommes armés eurent, le 1er octobre 1990, ouvert le feu sur un poste frontière, le gouvernement ougandais s’empressa de faire ériger des barrages aux fins d’endiguer l’hémorragie de désertion au sein de son armée. En forte infériorité numérique face aux 5 200 hommes que comptaient alors les Forces armées rwandaises (FAR, force ethnique hutue), le Front patriotique rwandais (FPR, force non ethnique à majorité tutsie) n’aurait probablement pas rechigné à accueillir en son sein les 1 500 Banyarwanda [2], qui, dès lors, furent contraints de rester en Ouganda. Une façon pour le moins pittoresque pour Kampala de soutenir la rébellion rwandaise !

Hubert Védrine fait également remarquer que « le consensus se [fit] sur l’idée qu’on ne [pouvait] pas laisser un pays d’Afrique renverser par la force le régime d’à côté », omettant toutefois de préciser que cette version d’un putsch prétendument fomenté par le voisin ougandais, faute de résulter d’une analyse des faits, n’aura été le produit que d’un « choix politique » des dirigeants français. L’ambassadeur Georges Martres fit ainsi valoir que, si l’agression « peut être considérée comme étrangère », elle « s’appuie sur un projet politique d’unité nationale des Tutsis et des Hutus », avant de conclure que « le choix politique est crucial [3] ». Un « choix politique » par ailleurs désavoué, quatre ans plus tard, par la Mission d’information parlementaire pour le Rwanda (MIP), qui conclura à une guerre civile et non à un conflit entre deux États [4]. Il n’est enfin pas inutile de rappeler à cet endroit qu’aucun accord de défense n’a jamais permis à la France de légitimer l’intervention militaire qui résulta dudit « consensus »

M. Védrine prétend que « la politique d’Arusha est le résultat des pressions politiques de la France et d’elle seule ». On pourrait dès lors imaginer qu’elle eût, pour ce faire, dépêché aux réunions tanzaniennes le fleuron de la diplomatie française et non simplement un attaché d’ambassade [5], ni qu’elle n’eût par ailleurs allégrement violé l’embargo sur les armes qu’incluaient ces accords, auxquels son prétendu soutien n’apparaît plus dès lors que comme ayant été une façade aujourd’hui lézardée. Après la mise en œuvre des accords d’Arusha, « seul un petit nombre de conseillers est resté », rappelle Védrine, sans pour autant juger utile de souligner que, pour être alors placés aux postes clés, ces conseillers, quoique en « petit nombre », n’en dirigeaient pas moins aussi bien l’armée ethnique rwandaise que la Garde ethnique présidentielle, qui s’avérera être, trois mois plus tard, le fer de lance du génocide.

Védrine considère qu’« il n’y a pas de liens entre la fuite des génocidaires et l’opération Turquoise ». Or, ce lien, ce n’est autre que le lieutenant-colonel Hogard, commandant la zone sud de Turquoise, qui le consigne [6] : tandis que le président du gouvernement génocidaire avait trouvé refuge au sein de la « Zone humanitaire sûre » aménagée par l’armée française, officiellement pour servir de havre aux victimes du génocide, Hogard confesse l’avoir laissé quitter le Rwanda en traversant cette zone. Et cet exemple est loin d’être le seul. Védrine doit, par ailleurs, miser sur l’amnésie ambiante pour oser dire du juge Bruguière qu’il a fait « une enquête méthodique », à moins qu’il ne se réfère à « la méthode Bruguière », consistant quasiment à circonscrire son investigation à l’interrogation de génocidaires détenus par le Tribunal pénal international pour le Rwanda, quand il ne s’est agi d’aller rendre visite aux organisateurs de massacres, dont la tête reste à ce jour mise à prix par ledit tribunal [7].

En qualifiant enfin de « débile » l’accusation portée contre une certaine France de complicité de génocide, Védrine balaie d’un revers de la main aussi bien les témoignages attestant qu’elle a livré des armes sous embargo aux forces du génocide, que ceux qui établissent qu’elle en forma la milice. C’est donc sous la forme d’une indignation rhétorique pour le moins grossière qu’il entend disqualifier a priori ladite accusation, et maîtriser le tracé des frontières d’un débat public « raisonnable ». Ce qui ne l’empêche pas pour autant d’évoquer spontanément l’éventualité de la participation à l’attentat de « mercenaires français », avant de conclure l’interview en faisant valoir qu’« il y a beaucoup de soldats perdus en Afrique » et que « cela ne prouve rien sur la politique des États ». Est-ce parce qu’il pressent qu’on ne pourra bientôt plus cacher à l’opinion l’existence d’une telle participation qu’il lui distille les éléments d’une logique qu’il aimerait qu’elle s’approprie dès à présent ? « La France n’avait », selon Védrine, « presque plus de soldats sur place au moment où commence le génocide ». Or, je rapporte, ces derniers jours, du Rwanda, des témoignages filmés concordants qui font état de la présence de la Légion étrangère en plein milieu du génocide [8]. Considérer que ce serait là un groupe de « soldats perdus en Afrique » ne reviendrait-il pas à établir qu’ils s’égarent tous les 14 juillet dans le défilé national ?

Notes

[1] Ce ne saurait par exemple être le cas du contenu des conversations privées que ce dernier eut avec François Mitterrand.

[2] Littéralement : « Ceux qui viennent du Rwanda »

[3] Télégramme diplomatique de Georges Martres. Kigali, 7 octobre 1990, MIP, annexes, p. 131

[4] MIP, Rapport p. 121.

[5] Jean-Christophe Belliard.

[6] Dans son livre les Larmes de l’honneur, Ed. Hugo et Cie, 9,50 euros

[7] Quant au fait que ce serait « après l’enquête du juge Bruguière que Kigali aurait relancé comme contre-feu des accusations contre Paris », l’analyse que j’ai réalisée de cette chronologie montre qu’il n’en est rien.

[8] Il n’est toutefois pas impossible qu’il s’agisse des commandos marine français dans la mesure où ils portent également des bérets verts. L’enquête en cours le dira avec certitude.

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Mis en ligne par Serge Farnel
 25/07/2009

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