Jean-Pierre Cosse

Quelle politique africaine de la France pour une reconnaissance du Rwanda ?

La Francophonie controversée, son enjeu ? Le rapprochement diplomatique entre Kigali et Paris.

La Francophonie controversée, son enjeu ? Le rapprochement diplomatique entre Kigali et Paris.

« L’attractivité » de la politique de Macron suffira-t-elle ?

La nomination de Louise Mushikawabo, ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères, au poste de secrétaire générale de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), le 12 octobre dernier, semble avoir, en Afrique, réveillé un intérêt pour cette institution, mais donna lieu en France à de vives controverses.

Tout le monde n’est pas d’accord sur le nouvel objectif de l’OIF. Et certains ne comprennent pas qu’on ait choisi une représentante du Rwanda.

En fait, le président Macron voulait un(e) candidat(e) issue du continent africain. Il n’a cessé de répéter une évidence : « l’Afrique est le centre de gravité de la Francophonie ».

En 2017, les personnalités qu’on lui a proposées ne faisant pas l’unanimité, plusieurs personnes l’ont orienté vers Louise Mushikiwabo. Ce choix s’explique. D’une part, le président français veut donner l’impression qu’il rompt avec la Françafrique. D’autre part, comme le souffle un de ses proches, elle était ministre d’un pays « qu’on ne peut soupçonner d’avoir fait allégeance à la France ». Et même les relations entre Paris et Kigali, en début d’année, étaient désastreuses. Un diplomate, néanmoins, a voulu faire une mise au point : « Si on soutient Mushikiwabo, c’est pour relancer la Francophonie, pas pour se réconcilier avec le Rwanda. C’est vrai qu’il y aura sans doute un effet collatéral. »

Face à l’intervention hostile de Jean-Luc Mélenchon, nous pourrons juger du fondement des accusations portées contre Paul Kagame. Le 23 mai 2018, avait eu lieu une conférence de presse conjointe entre le président de la République française et le président de la République du Rwanda.

Il est important d’en mesurer la portée.

Vingt-cinq ans après l’horreur, « la diplomatie de l’attractivité » du président Macron ne cherche-t-elle pas à protéger « l’honneur sacré de l’armée » et toujours à cacher la part de responsabilité de la poignée de politiques et de militaires dans la préparation, l’exécution du génocide contre les Tutsi rwandais et les étranges secours apportés aux présumés génocidaires réfugiés dans notre pays ?

Jean-Luc Mélenchon interrogea, le 4 juillet 2018, le ministre des Affaires étrangères sur les raisons qui conduisaient le président de la République à soutenir la candidature de Madame Louise Mushikiwabo, au poste de secrétaire générale de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF).

Dans sa démonstration, on retrouve, d’abord, ses préjugés à l’égard du président du Rwanda et son ignorance en ce qui concerne le génocide contre les Tutsi. En premier lieu, pour faire oublier la responsabilité de la France (soutien militaire, politique, diplomatique, aux génocidaires) et celle de la communauté internationale dans « le crime des crimes » (un million de victimes tutsi, trente mille Hutu, opposants aux génocidaires, exécutés), le député n’éclaire pas le contexte du Rwanda.

Il le considère comme un pays ordinaire, où rien d’exceptionnel ne se serait passé. L’histoire du Rwanda et les transformations du pays depuis 1994 sont également totalement ignorées, comme elles l’étaient dans le texte de son parti du 11 avril 2014.

Aussi, les arguments avancés pour écarter la candidature rwandaise ressassent les stéréotypes poussiéreux des négationnistes, l’aveuglement de certaines ONG et de l’arrogante « morale occidentale » qui empêchent de reconnaître l’époustouflant processus de reconstruction en cours, au Rwanda, grâce au « leadership » de son président, et au courage de ce petit peuple travailleur, qui tend peu à peu à retisser son unité.

Le négationnisme

Le député des Bouches-du-Rhône, qui n’avait rien compris, (ou fait semblant ?), le 7 avril 2014, à la « sortie » brutale mais franche de Paul Kagame, dénonçant l’action de la Belgique et de la France dans la préparation et la participation au génocide contre les Tutsi du Rwanda, reste prisonnier de sa vision néocoloniale du continent africain.

Le texte que son parti a publié, le 11 avril 2014 – « Rwanda, les faits, tous les faits, rien que les faits » [1] – se plaçait, justement, complètement en dehors de la réalité des faits, trahissait l’origine du drame rwandais, par son admiration de Habyarimana, le dictateur rwandais qui provoqua, dès 1990, des massacres de Tutsi, d’une certaine ampleur.

Dans cette page, à la rhétorique abjecte, le mensonge le plus gros fut d’affirmer que, lors de l’opération Turquoise, l’armée française fut « la seule armée qui a protégé des Tutsi pendant le génocide », alors que les historiens précisent qu’elle n’en a sécurisé que 15 à 17 mille, qu’elle pouvait, qu’elle devait en sauvegarder beaucoup plus, qu’elle a laissé à Bisesero les miliciens en massacrer un millier, et qu’elle a, surtout, sauvé la vie des assassins du gouvernement du génocide et de milliers de tueurs, en favorisant leur passage au Zaïre.

Enfin, le comble du cynisme, fut de rendre Paul Kagame responsable « des événements qui ont permis le génocide », alors que c’est sa petite armée disciplinée, déterminée qui a arrêté les massacres de ses frères, le 4 juillet 1994.

Jean-Luc Mélenchon reste englué dans le mitterrandisme le plus sinistre, et le négationnisme nauséabond de Pierre Péan. A-t-il conscience qu’il ne poursuit d’autre but que de cacher la part de responsabilité de la poignée de décideurs militaires et politiques qui, au Rwanda, de 1990 à 1994, ont trahi la France des droits de l’Homme ?

Sa défense de la francophonie,
versant linguistique de la Françafrique

Sa défense de la Francophonie n’est pas plus convaincante.

L’attaque du FPR, en 1990, était celle d’exilés, contraints de rentrer dans leur pays, les armes à la main. Mitterrand commit une grave faute en l’interprétant comme une agression des Anglo-Saxons. Et de hauts gradés ont cru à une mission de croisés destinée à défendre la francophonie. Jean-Luc Mélenchon fait semblant d’ignorer que les valeurs de la doctrine francophone, toute théoriques, figurent seulement dans les discours ; en effet, elles ne s’inscrivent pas dans la réalité africaine.

Si le secrétariat de l’Organisation de la francophonie avait été vigilant sur « le respect des droits de l’homme », il se serait dressé contre l’alliance des militaires français et de l’Élysée avec Habyarimana et avec ses héritiers génocidaires : par exemple, il aurait empêché, le 9 avril 1994, l’ambassadeur français, Jean-Michel Marlaud, d’abandonner, sur ordre, aux tueurs, les employés rwandais francophones de l’ambassade, du centre culturel, de la mission de coopération, y compris d’importantes personnalités de la presse. On a refusé de les évacuer en France avec les ressortissants français [2] pour ne pas déplaire à nos alliés, les génocidaires.

Kofi Annan, en 2003, secrétaire général de l’Onu, soulignait, de la même façon, c’est-à-dire dans l’idéal, abstraitement, que « la Francophonie veille à l’instauration et au développement de la démocratie ». Or les dictatures francophones de l’Ouest africain en butte à de fortes oppositions ont pris l’habitude d’organiser leur reconduction par des élections frauduleuses couvertes par la France.

Ce fut le cas, le 9 octobre 2011 au Cameroun, où les opposants ont dénoncé le peu de fiabilité des listes électorales, l’abus des moyens de l’État, l’importance de l’abstention. Pourtant, le ministre français des Affaires étrangères de l’époque, Alain Juppé, les a qualifiées, ce jour-là, différemment :

« Ce que je peux vous dire, c’est que, selon l’Organisation Internationale de la Francophonie et le Commonwealth qui ont suivi le déroulement de ces élections, on peut considérer aujourd’hui qu’elles ont eu lieu dans des conditions acceptables [3]. »

Ainsi le ministre s’abrite derrière l’OIF et derrière le Commonwealth (erreur pour ce dernier qui, au contraire, avait émis de sérieuses réserves).

On peut prendre aussi l’exemple du Togo. Le chercheur Comi Toulabor, rapporte que depuis 1993, le pouvoir, entre les mains de Gnassingbé Eyadéma n’a jamais remporté les élections : ni en 1993, ni en 1998, ni en 2003. Et le 7 avril 2005, pour l’élection de son fils, le scandale de la mascarade électorale provoqua des révoltes noyées dans le sang. Pitang Tchalla et Charles Debbash « le Bob Denard du droit constitutionnel » furent des experts pour faire gagner les élections au pouvoir en place.

On pourrait trouver d’autres exemples. De toute évidence, l’OIF a, toujours, été la caution docile de toutes les élections truquées en Afrique francophone. L’argumentaire de Jean-Luc Mélenchon, sans fondement, reflète ses positions néocoloniales.

Devant les restrictions de libertés et d’associations au Rwanda, il attaque la gouvernance de Kagame

Le chef de file de la France insoumise déplore, ensuite, le manque de respect des principes démocratiques dans le régime du président, Paul Kagame.

Le politologue Jean-Paul Kimonyo, dans son dernier livre (magistral !), annonce sans détours : « Le Rwanda ne fonctionne pas selon les standards de la démocratie libérale. [4] »

Les premières exigences de la reconstruction libérale, que voulaient imposer les Occidentaux, fin décembre 1995, étaient de pactiser avec les forces génocidaires. Or, dans les années deux mille, la population vivait toujours dans l’angoisse, redoutant que revienne le génocide, ne faisant confiance ni à ses voisins, ni à l’État, et encore moins à la communauté internationale dont la faillite leur avait été fatale.

Á partir de 2003, explique-t-il, une dynamique, au sein du FPR et au-delà, associant dirigeants et dirigés, s’est instaurée dans l’intérêt général. Et le Rwanda a vécu quinze années de réformes à un rythme effréné.

Jean-Luc Mélenchon ne veut estimer la démocratie qu’à l’aune des élections. Celles-ci ne sont qu’un élément du processus démocratique qui s’exprime par des progrès économiques et sociaux obtenus à la suite d’états généraux et de consultations régulières entre le sommet du pouvoir et la base, « sans hurler, ni manifester ».

Pour faire court, nous ne donnerons que quelques exemples des progrès qui contribuent à nourrir le mouvement démocratique au Rwanda et à préparer sa pleine réalisation.

Ainsi, la sécurité, c’est le premier atout fondamental pour les Rwandais, sortis d’un drame épouvantable. En 2018, si, entre eux, ils n’ont toujours pas encore confiance, maintenant, ils ont confiance en l’État fort.

« Et, aujourd’hui, dit le président du Rwanda, personne ne viendrait investir dans ce tout petit pays s’il n’y avait pas cette stabilité, cette sécurité. » [5]

La séparation de la Justice et du pouvoir, autre grand problème, est maintenant effective. La Suède, le Canada, l’Allemagne, reconnaissent, aujourd’hui, la compétence des procédures de la Justice de Kigali et y extradent les présumés génocidaires. La peine de mort avait été abolie en 2007.

Terminons par les investissements au niveau de la santé : par rapport à 1994, le taux de mortalité infantile est en diminution de 31 % ; une couverture médicale pour tous, avec des cotisations variables selon les revenus, a été instaurée.

L’objectif d’un chef d’État n’est-il pas de prendre en compte de cette façon des besoins du peuple ?

Si la croissance se maintient à 6 %, néanmoins, le sociologue ne cachait pas que la situation de l’emploi demeurait, en 2017, difficile, que la misère, dans certaines campagnes, n’avait pas disparu, bien que, parmi les agriculteurs, il y en ait deux fois moins sous le seuil de la pauvreté.

Les scores électoraux de Paul Kagame,
le rejet de l’opposition prouvent-ils
le non respect des principes démocratiques ?

« Nombre de critiques de l’extérieur, dit Jean-Paul Kimonyo, voudraient voir abandonner les restrictions de liberté et d’associations inscrites dans ses lois et ses pratiques fondées sur la démocratie du consensus. » Mais, explique-t-il, les Rwandais ont une douloureuse expérience de la confrontation politique.

L’historienne américaine, Alison Des Forges [6], a observé que les responsables politiques, en 1994, à tous les niveaux, encouragèrent le génocide et mobilisèrent les masses. Dans ce pays, la compétition politique dans un contexte d’absence de culture démocratique a souvent mené aux violences, en 1959, en 1972, en 1994. Les Rwandais pensent qu’aujourd’hui, favoriser le multipartisme, ce serait développer la division, alors qu’ils ont besoin d’être unis, stables.

Trop de gens, encore, sont imprégnés de l’idéologie ethniste, divisionniste. Aussi, « les médias, dit François Soudan de Jeune Afrique, sont contrôlés, comme les partis politiques, les associations, les ONG, en fonction de règles parfaitement claires : tout ce qui de près ou de loin est susceptible de ranimer les démons de l’ethnisme […] tombe sous les coups de la loi. [7] » Il y a des règles pour empêcher un nouveau génocide.

Pourquoi interpréter obligatoirement les scores de participation aux élections rwandaises et les succès remportés par Paul Kagame comme la marque d’un pouvoir dictatorial qui maintiendrait le peuple dans la crainte de représailles ?

Ne doit-on pas se poser la question : pourquoi les Rwandais sont-ils si nombreux à se rendre aux urnes ?

Une première réponse du président : « Le pays était à l’agonie. Nous sommes revenus à la vie. Il n’existe rien de comparable au monde, aujourd’hui, sauf, peut-être en Somalie, mais pour des raisons différentes. » Jean-Paul Kimonyo observe aussi que l’avènement du génocide en intensifiant « le sentiment de vulnérabilité systémique » développa une volonté de transformation profonde et une sorte de nationalisme. Tout cela « entretint, précise-t-il, une quête de l’estime de soi à travers la notion d’Agaciro (dignité) [8] ». Un autre observateur analyse dans le même sens : « Á tous les échelons, les Rwandais se distinguent par un sens aigu de la discipline et de ce que leur dignité leur commande. »

La conclusion est claire : « En 2017, dit Paul Kagame, le peuple ne m’a pas donné un mandat perpétuel, il a juste souhaité qu’on lui accorde, encore un peu de temps, celui de la transition. Pourquoi ne pas me croire ? [9] »

Doit-on vraiment s’étonner que la très grande majorité des Rwandais ne souhaite pas prendre, en ce moment, le risque d’une alternance, « qui n’est pas en soi synonyme d’une meilleure gouvernance » ? Et ceci, d’autant plus que « le pays n’a pas achevé sa transformation », comme le dit Jean-Paul Kimonyo.

« Le désamour rwandais », selon Mélenchon, ultime accusation

Mélenchon d’une manière péremptoire, sans la moindre compréhension, assène son dernier argument : « Il est donc improbable de constater que le président de la République française récompense le désamour rwandais pour la francophonie par un tel soutien ».

Le député français continue d’ignorer le drame rwandais de 1994.

Parler de «  désamour rwandais  » auprès de ces nombreux Rwandais francophones abandonnés aux tueurs en 1994, désespérés de constater que les représentants de la France choisissaient le camp des exterminateurs et qu’ensuite ils se détournaient de la reconstruction du pays - et même qu’ils aidaient, au Zaïre, les génocidaires à prendre leur revanche, c’est d’une rare cruauté.

Certes, on a compris qu’il faisait allusion au choix de l’anglais en 2003, suivi de l’intégration dans la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), puis au Commonwealth. « […] décision politique, dit Jean-Paul Kimonyo, mais c’était aussi le plus sûr moyen de développer le pays. » Il n’empêche que, tout en disparaissant de l’administration, le français reste langue officielle, aux côtés du kinyarwanda, de l’anglais, puisque les documents officiels sont rédigés dans ces trois langues.

L’explication de l’intérêt du président de la République rwandaise pour la langue française est toute simple. Il l’exprimera à un journaliste belge en 1995, en rappelant qu’à 4 ans, avec ses parents, pourchassé par les extrémistes hutu que soutenait l’administration coloniale belge, il dut gagner l’Ouganda, un pays anglophone. Dans un camp de réfugiés, à 8 ans, il apprit l’anglais : « Si je parle anglais, c’est par accident. Peut-être que les Français devraient être responsables de cela. S’ils avaient aidé à résoudre les problèmes du Rwanda et qu’il n’y ait pas de réfugiés dans les pays anglophones, peut-être serions-nous en train de parler français [10] ? » Pour les autorités actuelles rwandaises, il n’a jamais été question de rattacher le Rwanda à la partie anglophone de l’Afrique. Le président ne pouvait donc être indifférent à l’idée d’une candidature d’une Rwandaise pour le poste de secrétaire de l’OIF, proposée par un groupe de gens de diverses origines.

« En tant que président d’un pays qui, en dépit des problèmes que nous avons pu avoir avec la France, n’a jamais cessé d’être membre de cette organisation, j’ai trouvé l’idée intéressante. [11] »

Le président rwandais a défendu Louise Mushikiwabo, sa ministre des Affaires étrangères :

« Louise est africaine, parfaitement bilingue, français-anglais, et professionnelle : si la Francophonie veut s’ouvrir à la diversité et s’internationaliser au-delà d’un cercle étroit de pays, elle est la candidate idéale. Louise bénéficie et bénéficiera de tout mon soutien ainsi que de celui des autres chefs d’État africains. »

C’est une polémique sans fondement et même plutôt rance qu’a déclenché le député des Bouches-du-Rhône.

Et le plus affligeant est de l’entendre mythifier la Francophonie, comme s’il ignorait que celle-ci avait des origines coloniales et demeurait « le véhicule de la domination postcoloniale » sur une grande partie du continent africain.

Jusqu’où peut aller le rapprochement
entre Emmanuel Macron et Paul Kagame ?

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Quel changement, au bout d’une année de la présidence d’Emmanuel Macron ?

Á propos de l’accusation portée contre le FPR concernant l’attentat dont fut victime le président Habyarimana, on attendait, depuis 2014, un non-lieu pour clore une procédure judiciaire relevant de la manipulation opérée par le juge Bruguière. En effet, le rapport balistique du juge Trévidic situe le point de départ du tir de missiles au camp de la Garde présidentielle ou à ses abords, ce qui disculpe le FPR.

Or, sous la présidence de François Hollande, non seulement le non-lieu n’est pas prononcé, mais le juge Herbaut rouvre une nouvelle instruction judiciaire qui s’enlise vite dans des déclarations contradictoires et dans les faux témoins.

On constate aussi à ce moment-là que la présence française à Kigali s’efface – projets élaborés sous Sarkozy abandonnés – et le désintérêt du Quai d’Orsay marque l’indifférence à l’absence d’ambassadeur français dans la capitale du Rwanda. Jean-François Dupaquier en concluait, en 2016, qu’une rupture des relations entre Paris et Kigali était imminente.

Mais Paul Kagame, depuis 2017, rencontrait le président Emmanuel Macron, à plusieurs reprises, en tant que président en exercice de l’Union africaine, et dans des relations bilatérales. Il répétait que son pays, tout en devenant membre d’autres associations, n’avait cessé d’appartenir à la Francophonie. Et, aujourd’hui, par la nomination de Louise Mushikiwabo, le Rwanda va contribuer à son organisation et à de réelles avancées.

« Avec le président Macron, c’est une nouvelle époque a affirmé Paul Kagame et ce président, a-t-il ajouté, semble prêt à affronter sur le continent africain de nouveaux sujets. [12] »

Il a souligné que les discussions ont été « productives concernant la sécurité et le développement du continent africain, domaines dans lesquels la France a un rôle à jouer. » C’est « un pas important ».

« Cela aide et cela change par rapport aux positions néocoloniales d’antan. Je n’ai certes aucune garantie à propos de quoi que ce soit, mais cette attitude nouvelle est encourageante et doit être encouragée. [13] »

On peut remarquer la position nuancée qui interdit toute extrapolation : ces signes encourageants de la nouvelle gouvernance française n’autorisent aucune assurance sur une réconciliation concernant le lourd contentieux entre les deux pays.

Les suspicions suivies de mises au point
précises du Président rwandais

Certains observateurs, peu ou mal informés, semble-t-il, et influencés par l’ONG Human Rights Watch, depuis 2011, conclurent vite qu’après ce réchauffement diplomatique, les deux chefs, au nom de la raison d’État, risquaient de se taire sur la part de responsabilité de la France dans le génocide contre les Tutsi du Rwanda.

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Les jugements hâtifs de Survie

C’est le cas de l’éditorialiste de Billets d’Afrique [14], qui commence son article ainsi : « La complicité française dans le génocide ne semble plus à l’ordre du jour. » Il a suffi d’une « visite officielle de Paul Kagame en France » pour qu’il débute son article par ce jugement péremptoire, pour le moins prématuré, en ce qui concerne le président rwandais, et, nous le verrons, injuste, au regard des faits.

Puis, dans le cours du texte, il harcèle les deux présidents en leur disant de manière impérieuse ce qu’ils devraient faire, et à la fin, en les menaçant, s’ils passent « la vérité sous silence », d’une manière aussi naïve que prétentieuse : « Mais, « s’ils se taisent, les pierres crieront. » Il aurait suffi que le militant deSurvie lise l’interview moins paternaliste de Paul Kagame, parue le même mois, par François Soudan, à qui on demandait si « les dossiers qui fâchent », notamment celui sur l’attentat du 6 avril, étaient maintenant laissés de côté, pour qu’il soit rassuré sur l’intransigeance du président du Rwanda face à la vérité du génocide :

« Notre position sur ce dossier, dit Paul Kagame, est connue, et ce n’est pas le fait de le répéter une fois de plus qui produira des résultats. Je constate que notre relation bilatérale progresse, sans publicité inutile dans le bon sens, et je veux croire que ces progrès aideront à déverrouiller l’aspect que vous évoquez. Ce qui ne signifie évidemment pas que nous n’y accordons pas d’importance. [15] »

Ce n’est pas la première fois que certains membres de Survie s’alarment de constater que Paul Kagame ne correspond pas aux critères du « politiquement correct » établis par les donneurs de leçons de l’Occident.

Le 8 septembre 2011, lors du rétablissement des relations entre Paris et Kigali, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, Stéphanie Dubois de Prisque de Survie fit un même faux procès à Paul Kagame en dénonçant « la nature du régime rwandais et les crimes qui lui sont reprochés », sans apporter la moindre preuve, et en se demandant si la France et le Rwanda n’ont pas un lourd passé à faire oublier.

« Ne vont-ils pas passer l’éponge, disait-elle, sur l’implication française dans le génocide contre les Tutsi ? » [16]

Clémentine Autain, le 19 juin 2018, dans une question au ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, répondit, sans le savoir, aux inquiétudes des militant(e)s de Survie en relevant deux interventions du président rwandais auprès des autorités françaises pour qu’elles reconnaissent leur passé au Rwanda, de 1990 à 1994 :

« Le 25 mars 2004, le président du Rwanda s’en était pris au rôle de la France avant, pendant, après le génocide. […] Et lors des commémorations de 2014, il a réitéré ses propos. » [17]

On ne peut mettre en doute la qualité de l’engagement des membres d’associations comme Survie et le CPCR (Collectif des Parties Civiles Rwandaises) pour que passe la justice à l’encontre des bourreaux des Tutsi et des démocrates hutu (en France « une cinquantaine de personnes », présumés coupables, selon Paul Kagame) et pour que l’État français reconnaisse ses erreurs et ses fautes, de 1990 à 1995, au Rwanda.

Une meilleure confiance en Paul Kagame s’obtiendra certainement en étant plus attentif au peuple rwandais, à ses besoins, en augmentant les moyens d’information, et en s’affranchissant de l’image grossière et abjecte du « dictateur impitoyable » que l’Occident véhicule.

La pression de la « communauté internationale »

Peu de chefs d’État ont été autant assaillis de critiques et d’injures, surtout de l’extérieur ; on entend dire que le Rwanda vit une « dictature indescriptible », « presse muselée », « opposants chassés, emprisonnés ».

Pourtant, le développement social, économique, humain, que beaucoup estiment « impressionnant » a été accompli par les Rwandais que l’on prétend privés de liberté, de droits de s’exprimer.

Il y a, certes, les ennemis, nombreux, qui développent une désinformation systématique, Mais, tout observateur qui ne se place pas dans le contexte d’un pays qui sort d’une extermination effrénée — où les instituteurs tuaient leurs élèves, où l’autorité appelait à décapiter ses voisins, où toutes les femmes tutsi étaient systématiquement violées— ne peut porter de jugement qui approche la vérité.

La « communauté internationale », gérée par les grandes puissances, n’en a cure et continue de décréter les mêmes schémas de gouvernance occidentale, de laisser prospérer l’idéologie antitutsi.

D’après Alain Billen, il est une phrase que les Rwandais prononcent souvent :

« Vous nous avez laissé mourir, alors pourquoi venir nous dire maintenant comment nous devons vivre  ? »

Très peu d’éditeurs et de distributeurs de films français proposent aux publics des œuvres d’auteur(e)s rwandais. Pourtant, elles sont de plus en plus nombreuses et de qualité.

Quant aux médias, soit ils se refusent à se faire une opinion précise sur ce génocide et laissent les Français dans le flou et l’incertitude, soit ils réactivent la haine du Tutsi et le négationnisme par des mensonges monstrueux. Le résultat est que ce sont les Français qui sont les moins informés dans le monde sur le rôle que l’armée et la diplomatie française ont joué au Rwanda, de 1990 à 1994.

Seuls Jeune Afrique et Libération proposent des interviews de Paul Kagame, où il peut se défendre et s’expliquer. La dernière du quotidien, le 12 novembre 2018, est de Maria Malagardis, intéressante certes, mais elle reprend, malheureusement, trop d’idées préconçues, et on y retrouve certaines suspicions, suivies toujours d’une mise au point magistrale du président de la République rwandaise.

« On sent bien que depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron, vos accusations contre la France sont devenues plus modérées.

- Vous voudriez que je répète toujours la même chose ? Je ne vais pas perdre mon temps à demander une reconnaissance du passé, qui ne viendra, peut-être, jamais. A chacun de regarder sa conscience.

Les faits sont là, je vis avec, et je gère ça de façon à continuer à avancer. Nous ne voulons pas rester les otages de notre histoire. Reste que la France de 1994 n’est pas la même que celle d’aujourd’hui. Ceux qui dirigent désormais le pays ne sont pas impliqués dans ce qui s’est passé, hier. Et c’est vrai qu’Emmanuel Macron appartient à une autre génération, avec une mentalité différente, une nouvelle approche. » [18]

Aucune forfanterie chez ce chef d’État, il sait combien la gouvernance d’un pays qui sort d’un génocide est compliquée.

« La question du génocide, dit-il, est complexe. Il faut l’appréhender en regardant le futur du pays, en évitant d’être les otages des émotions, des sentiments ou de la technicité, en ayant un sens du sacrifice. »

Comme l’a souligné Maître Mangain, avocat de l’État rwandais concernant la procédure judiciaire du juge Bruguière, « pour l’observer depuis longtemps, dit-il, la diplomatie du Rwanda est dictée par des principes très forts, qui n’ont rien à voir avec l’opportunisme. [19] » On retrouve le même sens des responsabilités chez Louise Mushikawibo dans les propos qu’elle a tenus en octobre 2018 :

« Quoiqu’on fasse, dit-elle, on sera toujours rattrapé par son passé. Le Rwanda ne peut pas accepter de normaliser ses relations diplomatiques avec une France négationniste. Que le gouvernement se décide à parler. Nous sommes un peuple adulte, capable de reconnaître nos erreurs et réparer nos fautes. » [20]

La Rwandaise martèle sa dernière pensée car elle sait combien les Occidentaux, encore de nos jours, ont du mal à respecter la pensée africaine. Les Européens ont tellement pris l’habitude de penser pour les Africains, de leur interdire le droit à l’initiative, à la personnalité qu’il leur est difficile de faire confiance dans leur capacité à dévoiler la vérité et à atteindre l’universel.

A petits pas

On peut déjà dire que les contacts entre les deux présidents et la nomination de Louise Mushikiwabo à la tête de la Francophonie ont détendu l’atmosphère, y compris à Kigali. Lors de l’interview du président rwandais (12/11/18) par la journaliste de Libération on a appris que l’opposante Victoire Ingabire, condamnée, en 2013, à 15 ans de prison pour avoir minimisé le génocide de 1994 et participé à des groupes extrémistes, a été libérée en septembre 2018, après une collaboration décisive avec la Justice néerlandaise. D’autre part, l’accusation du FPR, que l’on rendait responsable, sans preuve, de l’attentat contre Habyarimana, est bien remise en question. Jean-François Dupaquier, dans L’agenda du génocide, avait montré, dès 2009, que « la revendication de l’attentat par le FPR, longtemps l’alpha et l’oméga du juge Bruguière, était un montage du Renseignement militaire rwandais, à la manœuvre avant et pendant le génocide ». Vingt ans de procédure pour un dossier vide ! Il en a fallu de la patience et de la maîtrise de soi aux dirigeants… Le procureur de Paris avait dernièrement demandé un non-lieu. Ainsi, les sept personnalités rwandaises, dont le ministre de la Défense, James Karabere, mis en examen, seront soulagées d’un grand poids. Et, ce 26 décembre 2018, on apprend que le gouvernement d’Emmanuel Macron abandonne toute procédure judiciaire à leur égard.

Va-t-on vers une totale réévaluation de la politique française à l’égard du Rwanda ? C’est plutôt un rapprochement à tout petits pas. Le président Macron, dans ses dernières déclarations, en effet, apparaît d’une extrême prudence. Il n’est pas encore envisageable que la France nomme un ambassadeur à Kigali. Il a abordé les archives, particulièrement militaires, mais avec beaucoup d’embarras et d’hésitations, dans des phrases alambiquées, s’arrêtant sur la nuance entre « archives déclassifiées » et « archives communiquées ».

Et il a terminé sur une note peu encourageante : « Un travail de déclassification a été engagé ; je ferai en sorte qu’il se poursuive. »

C’est une allusion au geste de François Hollande en direction des archives de François Mitterrand. Or, on sait qu’elles n’ont rien apporté de nouveau. Et actuellement, le Premier ministre a bloqué toute recherche sur les archives.

Et le président Macron, dans son discours, a vite quitté le sujet des archives pour parler de « l’enjeu fondamental, celui sur lequel je souhaite qu’on puisse plutôt avancer, c’est celui de la place du génocide des Tutsi dans notre mémoire collective. Et ce travail de mémoire, […] nous le devons aux victimes, nous le devons aux rescapés, nous le devons aussi aux soldats de l’armée française. [21] » Et il veut confier cette tâche à un groupe de chercheurs qui sera constitué dans les mois à venir [22]

Dans le grave contentieux qui oppose le Rwanda à la France, le président Macron, derrière une façade, veut sauvegarder « une certaine idée de la France  » : oui, pour le travail « de mémoire » sur le génocide qu’il lance, et pour le souvenir des victimes « d’un des pires drames de la fin du XXème siècle », mais, en même temps, également pour le souvenir des soldats français.

Comment dans la même mémoire, faire intervenir les officiers d’Infanterie de marine qui, dès 1991, avec le soutien de l’État français consentirent au génocide, formèrent ensuite les miliciens, et, qui, en 1994, lors de l’opération Turquoise, furent plus préoccupés de sauver les Hutu génocidaires que les Tutsi sur les collines ? Comment mettre sur le même plan les victimes et les alliés des bourreaux ?

De plus, le président cherche à faire croire que ce génocide est à découvrir, alors que l’histoire de ce terrible drame, qui a eu lieu il y a plus de vingt-quatre ans, a été écrite dans ses grandes lignes par des historiens rigoureux, notamment français, par des chercheurs scrupuleux, par des acteurs de l’événement, par des journalistes de talent, par des témoins rescapé(e)s, d’une acuité d’analyse bouleversante.

De plus, cinq rapports, et les nombreux numéros de la revue La Nuit rwandaise, éclairent, jusque dans les détails, l’enchaînement des massacres et la responsabilité de la communauté internationale et particulièrement celle de la France, qui avait contribué à préparer l’abomination. Le rapport, Un génocide qui pouvait être évité, rédigé par d’éminentes personnalités, commandé par l’organisation de l’Unité africaine, est très clair :

« La position du gouvernement français selon laquelle, il n’était aucunement responsable du génocide des Tutsi est inacceptable aux yeux du groupe des personnalités. »

Devant le silence, et les mensonges que dégainent les décideurs militaires et politiques français de l’époque, et face au nouveau président qui ne leur impose pas l’État de droit, nous sommes consternés, c’est la honte qui nous gagne. Peut-on imaginer qu’Emmanuel Macron s’impose un jour devant les hauts gradés de la coloniale et devant Alain Juppé, Hubert Védrine, Bruno Delaye, qui demeurent les plus compromis dans la complicité passive et active avec les génocidaires de 1994 ?

Il ne suffira pas de participer, comme on l’annonce [23], aux cérémonies de la XXVème commémoration du génocide contre les Tutsi. On attend que soit levée la chape de plomb qui fait barrage à la vérité.

On ne peut pas être rassuré par la nouvelle diplomatie que le président français veut mettre en place.

Dans la revue Crieur, l’écrivaine Françoise Vergès et la philosophe Nadia Yala Kisukidi ont eu la bonne idée de nous éclairer sur la diplomatie de l’attractivité prônée par le président français dans son projet de la Francophonie.

Cela devrait nous permettre de mieux cerner les ambiguïtés de sa politique africaine.

La diplomatie douce « de l’attractivité »
du président Macron

Des changements apparaissent en Afrique, avec les prévisions sur l’accélération de la croissance projetées par la Banque Africaine de Développement (BAD), et aussi avec « les forces plurielles […] qui émergent dans les mondes africains et afro-diasporiques francophones. »

De plus, pour reprendre l’analyse de Nadia Yala Kisukidi [24], la France doit faire face à des critiques nouvelles, aux problématiques sécuritaires, déterminées par sa lutte contre le terrorisme. C’est d’autant plus urgent que le pays de la déclaration des droits de l’homme s’est dévalorisé au cours des dernières décennies. « Confrontée à ces réalités, dit la philosophe, l’État français doit repenser sa présence sur le continent ». Dans cette situation, « la Francophonie constitue un enjeu géopolitique important » qui doit rénover la politique africaine de la France, favoriser « une diplomatie de l’attractivité ».

__

La France dévalorisée en Afrique

Le président Macron doit constater que l’image de la France en Afrique depuis les années 90 s’est particulièrement altérée. Le soutien de l’État français aux dictatures, « gouvernements brutaux et corrompus » (Françoise Vergès) demeure constant. Et, avec la reconnaissance, hier, de l’inanité des ordonnances du juge Bruguière, le nouvel éclairage sur la réalité de l’action de la France au Rwanda discrédite un peu plus le pays.

Pour comprendre, il faut faire un retour sur les événements du Rwanda. L’échec militaire, politique et éthique de la France, occulté jusque-là dans ce petit pays, de 1990 à 1994, est de plus en plus reconnu.

Une petite armée disciplinée de réfugiés rwandais, en majorité tutsi, en chassant du pays l’armée des génocidaires hutu, a ridiculisé les troupes que la France, à l’initiative de François Mitterrand, armait et instruisait depuis trois ans. C’est une défaite de moins en moins cachée, difficile à digérer par les hauts gradés qui avaient tenté de rejouer un scénario d’intervention néocoloniale.

L’effet politique est considérable. Une guérilla africaine, pour la première fois, a contrarié la volonté de la France de s’installer dans la région des Grands Lacs. Le témoignage, en 2017, de l’ancien officier Guillaume Ancel [25], confirme que l’intervention de l’opération Turquoise, en juin 1994, avait bien pour but d’arrêter l’armée du FPR, mais qu’elle est arrivée trop tard.

Alors, la diplomatie française a coloré l’opération en mission humanitaire, que Colette Braeckman a caractérisée, avec pertinence, comme « le sommet de la manipulation humanitaire ».

Ensuite, les tentatives de l’État français pour déstabiliser le nouveau régime de Kigali, en soutenant militairement les génocidaires dans la guerre du Kivu, puis, en 1998, en établissant un contre-feu, à partir des ordonnances du juge Bruguière, destinées à faire porter la responsabilité de l’attentat du 6 avril sur le FPR, échouèrent lamentablement sous les yeux des Africains.

Emmanuel Macron, qui ne fait pas partie de la génération compromise dans la complicité avec les génocidaires, est poussé à tourner la page, ce qui ne signifie pas, nous l’avons vu, qu’il va forcément inciter les décideurs militaires et politiques français de 1994 à reconnaître leur part de responsabilité dans le génocide.

De plus, l’armée française n’a pas laissé un bon souvenir en Centrafrique. Et, au Sahel, le chef de guerre Macron est engagé dans un conflit « d’une durée incalculable, voire illimitée » [26], d’après plusieurs officiers. Le chef d’état-major des armées, François Lecointre et ses adjoints le reconnaissaient en octobre dernier : « Notre intervention va durer.  »

Sur le terrain, les forces françaises de l’opération « Barkhane » s’élèvent à 4.500 militaires pour affronter des groupes djihadistes (AL-Quaida, Daech, Boko Haram), en sillonnant une zone aussi grande que l’Europe. « Quant à la force militaire africaine de 5.000 hommes venus du Mali, du Tchad, du Niger, du Burkina Faso et de Mauritanie, dont rêvait Macron et qu’il avait baptisée – G5 Sahel – d’après Le Canard enchaîné, elle n’est pas encore prête à subir l’épreuve du feu. » Le budget pour équiper, former, encadrer et armer ces futurs combattants n’est toujours pas bouclé. Claude Angeli qui suit avec attention cette opération souligne que, comme Sarkozy, Hollande, (il pouvait ajouter Mitterrand) « l’actuel président (…) adore jouer au chef de guerre. Et ne déteste pas qu’on le qualifie ainsi. [27] » Le journaliste du Canard souligne aussi les déceptions d’un diplomate : « Macron est dans la main des militaires depuis la démission du général de Villiers. »

Au Mali, l’armée s’enlise, on ne voit pas poindre de résultats : cela n’améliore pas l’image de la France.

Tentative française pour reformuler
son rapport avec l’Afrique : les ambiguïtés...

Confrontée aussi aux nouvelles concurrences économiques et aux nouveaux visages des forces africaines et afro-diasporiques, en pleine ébullition culturelle et intellectuelle, la France est amenée à adapter sa présence sur le continent. Une « nouvelle donne » s’installe selon Nadia Yala Kisukidi, et, nous l’avons vu, « la Francophonie constitue un enjeu géopolitique important ».

Des gestes symboliques

Lors de son déplacement au Burkina Faso et le 20 mars 2018, journée de la Francophonie, le président annonça la création de nouvelles institutions : un Collège des Francophonies, « un laboratoire de la Francophonie », des États généraux de la Francophonie, « appel à l’amplification de la coopération universitaire avec le continent africain », la restitution aux États africains des œuvres d’art spoliés par la France au temps de la colonisation.

Cette dernière mesure ne paraît pas un effet d’annonce et mérite qu’on s’y arrête. Le rapport demandé aux universitaires Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, et remis le 23 novembre 2018, a provoqué pas mal de remous dans la presse. Emmanuel Macron annonça le même jour que 26 œuvres, réclamées par le Bénin depuis 2016, seraient restituées « sans tarder ». C’est pour le Bénin d’une évidente importance historique et symbolique.

L’Élysée, désireux qu’une concertation s’engage entre les États africains et les nations européennes, anciennes puissances colonisatrices, a proposé de « réunir à Paris au premier trimestre 2019 l’ensemble des partenaires africains et européens ». Et il a rappelé le souhait du président que « d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives ». Emmanuel Macron a su, néanmoins, rester « prudent en deçà des propositions du rapport de Savoy-Sarr ». La restitution demeure engagée. Il s’agit bien de rendre à l’Afrique une partie de son histoire. Achille Mbembe souligne que « la restitution des œuvres est l’occasion pour la France de réparer et de réinventer sa relation avec l’Afrique ».

Mais des propos inquiétants

En revanche, Françoise Vergès [28] fait ressortir l’ambiguïté de ses propos. D’un côté, le président condamne, lors de son passage en Algérie, la colonisation comme « un crime contre l’humanité », de l’autre, il refuse d’en rendre la France comptable :

« C’est un passé qui doit passer. » Ouagadougou, novembre 2017

Et, s’il y a eu des crimes, il y a eu, en même temps, « des histoires d’amour  », « des grandes choses et des histoires heureuses  ». C’est établir une dépolitisation. Il prétend, lui, ne pas être « prisonnier » de la colonisation. Françoise Vergès s’insurge contre cette volonté de dépolitiser la colonisation et de ne pas en être « prisonnier », comme il le dit.

« Il s’agit, au contraire, dit-elle, d’en être redevable, d’assumer les conséquences des siècles d’esclavage et de colonisation qui ont produit néocolonialisme, axe Nord/Sud, asymétrie des échanges, racismes, inégalités, discriminations… »

On a bien compris que la société française est bien loin «  d’avoir seulement envisagé de procéder à sa propre décolonisation  ». Elle n’est pas prête à renoncer à ses privilèges.

Et la Françafrique continue :
l’armée française, le 3 février dernier,
vole au secours d’un dictateur francophone

Fin janvier, le président du Tchad, Idriss Déby, avait lancé un appel à l’aide au président Macron face à l’avancée vers N’Djamena d’opposants armés, réunissant huit mouvements rebelles tchadiens. « Entre des opposants peu recommandables, dit Claude Angeli, et un tyran dont le monde entier connaît les travers, l’Élysée n’a guère hésité : il fallait bombarder. [29] »

Du 3 au 7 février dernier, les avions de combat français ont déclenché une vingtaine de frappes sur les combattants de l’Union des forces de la résistance tchadienne. Ils étaient accompagnés par un drone-espion Reaper « et par deux appareils C-135 de ravitaillement au sol  ».

Claude Angeli fait remarquer que les djihadistes, qui parcourent le Sahel en y multipliant les attentats, n’ont pas toujours droit à un traitement aussi sévère. Cet événement montre l’incapacité du président Macron de rompre avec la tradition, en vertu de laquelle les troupes françaises viennent systématiquement au secours des dictateurs francophones.

On se rappelle qu’en 2008 la capitale tchadienne avait été sauvée de justesse grâce à l’intervention armée de la France qui avait tenu l’aéroport. « Ainsi, Emmanuel Macron, pas plus que ses prédécesseurs, n’a de respect et de considération pour l’Afrique elle-même. [30] »

En définitive, on constate que le président français ne construit pas une nouvelle politique africaine. Il paraît n’en avoir ni le courage, ni la force d’invention.

Malgré les initiatives évoquées, et certaines actions concernant la Francophonie, malgré le rapprochement avec le Rwanda, malgré des propos qui se veulent rassurants, la Françafrique, aujourd’hui, demeure très active.

Le franc CFA, de plus en plus contesté sur le continent africain, n’est pas aboli.

Les accords militaires, souvent secrets, maintiennent des dictatures francophones qui affament leur peuple, le maintiennent dans le sous-emploi.

Et ce qui demeure toujours consternant, c’est le silence complice des médias français, et la passivité de la gauche française. Face à l’intervention en faveur du dictateur tchadien, il n’y a pas eu de larges protestations. L’article 35 de la Constitution faisait pourtant obligation au président d’informer le gouvernement. On ne respecte pas les droits de l’homme africain. Sous un tel régime, il est vain d’espérer une reconnaissance par l’État français de la vérité sur la participation par l’armée française, en 1994, au Rwanda, à la préparation de massacres à grande échelle, ni la vérité sur le soutien militaire, diplomatique, politique à leur exécution.

Et pourtant, comme le dit Louise Mushikiwabo, « nos pays ne peuvent avancer au mépris de la vérité historique  ». Aussi, la stratégie à suivre nous invite à soutenir toutes les tentatives qui révèlent la réalité des relations entre la France et le Rwanda.

Nous continuerons ce combat pour la vérité et la mémoire des victimes du génocide contre les Tutsi du Rwanda.

Mis en ligne par Jean-Pierre Cosse
 4/03/2020
CC by

[1Déclaration du parti de gauche, 11 avril 2014. http/www.lepartidegauche.fr/actualités/Rwanda-les faits-tous les faits/2004/2014.

[2« Les Tutsi des Services français livrés aux tueurs » dans Alain Juppé et le Rwanda, Jean-Pierre Cosse, éd. L’Harmattan, 2014, p. 179.

[3Déclaration du ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy, parue dans Billets d’Afrique, novembre 2011.

[4Jean-Paul Kimonyo, Rwanda, demain, Une longue marche vers la transformation, éd. Karthala, 2017.

[5« Paul Kagame, président de la République du Rwanda », interview, le 12/11/18, parue dans Libération. www/Liberation-fr/auteur/Maria-Malagardis.

[6Alison Des Forges, Aucun témoin ne doit survivre, éd. Karthala, 1999, p. 267.

[7François Soudan : Conversations avec « L’Homme de fer », Paul Kagame, président du Rwanda, Ed. Idm, 2015.

[8Jean-Paul Kimonyo, op.cit.

[9Interview de Paul Kagame par François Soudan, Jeune Afrique, 10-16 juin 2018.

[10François Misser, Vers un nouveau Rwanda, itinéraire de Paul Kagame, éditions Karthala, 1995.

[11François Soudan, op.cit., 10-16 juin 2018.

[12Extrait de la transcription partielle de la conférence de presse conjointe du 23 mai 2018, entre le président de la République française et le président de la République rwandaise. http://www.elysee.fr/videos/new-video-295/

[13François Soudan, op.cit. 10-16 juin 2018.

[14Billets d’Afrique, n ° 278, juin 2018.

[15François Soudan, op.cit., 10-16 juin.

[16Billets d’Afrique, 08-09-11.

[17Mme Autain, député de La France Insoumise, Seine–Saint-Denis, question publiée au J.O. le 19/06/2018.

[18Libération, interview, op.cit., le 12-11-2018

[19Afrikarabia : France-Rwanda : « Vers une nouvelle rupture des relations diplomatiques », par Jean-François Dupaquier, 20-10-2016.

[20L’Opinion, octobre 2017, Louise Mushikiwabo.

[21Extrait de la conférence conjointe… op.cit., 23-05-2018

[22Depuis l’écriture de cet article, le Président Macron a nommé une Commission d’historiens devant explorer les archives françaises et rendre un rapport en avril 2021. Voir l’interview de Vincent Duclert dans ce numéro.

[23Emmanuel Macron n’aura finalement pas participé aux cérémonies d’avril 2019 commémorant les 25 ans du génocide contre les Tutsi.

[24La Revue du Crieur, 10-06-2018, Nadia Yala Kisukidi : « Francophonie, un nouveau French Power ? », la diplomatie de l’attractivité, p. 83.

[25Guillaume Ancel, Rwanda, la fin du silence, éd. Les Belles Lettres, 2017

[26Le Canard enchaîné, 03-10-2018, Claude Angeli : « Une guerre française illimitée au Sahel. »

[27Le Canard enchaîné, 08-11-2017, Claude Angeli.

[28La Revue du Crieur, Françoise Vergès : « Décoloniser la langue française », p. 70.

[29Le Canard enchaîné, 13.02.2019, Claude Angeli : « Pourquoi sauver encore le dictateur du Tchad ? »

[30Le Djely-Konakry, publié le 05/02/2019 : « Françafrique continue bel et bien. »

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