Vénuste Kayimahe

Les responsabilités de la France dans la tragédie rwandaise vont bien au delà de la faute politique

Ancien employé du Centre culturel français à Kigali, Vénuste Kayimahe a été pendant de nombreuses années témoin direct de la diplomatie française au Rwanda. Rappelons qu’il est l’auteur d’un livre fondamental pour comprendre ce qui s’est passé : France-Rwanda, les coulisses du génocide, paru chez Dagorno en 2001.

Il réagit dans cet article aux récentes déclarations de Bernard Kouchner à Kigali, et revient sur l’ensemble de la problématique pour constater « qu’au fil du temps, l’obstination de la France dans son refus de reconnaître la nature et la mesure des torts qu’elle a infligés aux autres nations est une constante de sa politique ». Il appelle néanmoins à l’indispensable reconnaissance des responsabilités françaises – et aux nécessaires réparations.

LE FACILE ALIBI DES DYSFONCTIONNEMENTS, DE L’IGNORANCE ET DE L’ERREUR POLITIQUE…

Non. Il n’a rien dit de sérieux. En tous cas pas grand-chose. Et pour quelqu’un qui prétend vouloir réconcilier le Rwanda et la France, cette attitude est une offense envers les survivants et la mémoire des victimes du génocide des tutsi.

Lors de son passage éclair à Kigali le samedi 26 janvier dernier, Bernard Kouchner, ministre français des Affaires Étrangères, a osé des mots d’une insignifiance outrageante.

Néanmoins, sa phrase sur la faute politique commise par son pays n’était pas vraiment une surprise. Déjà, dès sa nomination dans le gouvernement Fillon, tout en admettant que la France avait commis des erreurs au Rwanda, il avait écarté toute responsabilité de l’armée française dans le génocide des Tutsi. À Kigali, il n’a su que répéter le même message.

Un mois et demi auparavant, lors du sommet entre l’Union européenne et l’Afrique à Lisbonne, le président Nicolas Sarkozy avait déclaré : « …Certes, nous n’avons pas toujours su prévenir ou arrêter des drames innommables… Je pense au Rwanda et à son génocide qui nous oblige à réfléchir, France comprise, à nos faiblesses ou nos erreurs ».

Le discours, tant du chef de l’État que de son chef de la diplomatie, est blessant et hypocrite. Il vise à démontrer publiquement que la France éprouve de la compassion face à ce qui est arrivé au Rwanda et qu’elle n’aurait pas su l’empêcher seulement par faiblesse ou par erreur. Rien de plus.

Visiblement, le ministre des Affaires Étrangères n’a pas voulu aller plus loin que son président. Et ce n’est pas la première fois que, dans le dossier du génocide des tutsi cette servilité aveugle se manifeste chez lui.

En effet, en mai 1994, de retour de sa mission au Rwanda en plein génocide, il n’avait pas hésité à demander au président Mitterrand de lui suggérer les mots à dire à la télévision française, de solliciter ses conseils quant à “ses déclarations publiques’’, alors qu’il n’avait qu’à dire la vérité qu’il avait constatée sur place. Il n’avait qu’à relater l’horreur qu’il avait vue, reprendre les propos qu’il avait tenus quelques heures auparavant lorsqu’il évoquait les crânes d’enfants sur lesquels il marchait dans les rues de Kigali, dénoncer le génocide dont il n’avait pas douté un seul instant. Mais le fondateur de MSF a choisi de brider sa parole, qui aurait dû être sans frontières comme le mouvement qu’il avait initié. Ce jour-là, Bernard Kouchner a dramatiquement trahi sa vocation supposée d’humanitaire et son allégeance au pouvoir a mis à jour la légèreté de sa conviction dans le domaine. Témoin oculaire de la tragédie, il a alors raté ce jour-là, de manière calculée, une occasion de dénoncer en termes corrects l’horrible barbarie qui décimait à chaque heure des milliers de vies innocentes au Rwanda. Il aurait pu saisir l’occasion qui lui était offerte et s’adresser à ses compatriotes en laissant s’exprimer son émoi et son dégoût face à l’innommable que son pays soutenait, suivre en cela l’exemple de Jean Carbonare quinze mois plus tôt.

Malheureusement, quatorze ans plus tard, il reste égal à lui-même. Il récidive et rate son entrée dans l’Histoire de grands hommes qui auraient réussi à reconnaître les crimes de la France au Rwanda, à demander pardon au nom de son pays et à réconcilier la France avec ses valeurs et avec une bonne partie de l’humanité. Peut-on penser qu’il y a constance dans l’aveuglement chez cet homme, ou ses déclarations, qu’elles émanent du militant humanitaire ou de l’homme politique, sont-elles dictées par la crainte d’affronter les éternelles contradictions de sa patrie ?

Les responsabilités de la France dans la tragédie rwandaise vont bien au delà de la faute politique : elles relèvent de la complicité de génocide

En dépit des dénégations incessantes de ses officiels, il est incontestable-ment établi que la France s’est impliquée dans l’extermination des tutsi du Rwanda, et cela dès avant le génocide proprement dit. On l’a vue, tout au long de la guerre civile rwandaise engagée le 1er octobre 1990 par le FPR-Inkotanyi, s’investir avec rage dans ce conflit qui s’étirera sur trois années et demi et auquel le régime rwandais et son alliée ne trouveront rien d’autre à opposer que la suppression, sur base ethnique, de plus d’un million d’innocentes vies. Ce génocide était planifié au sommet de l’État rwandais, et osons le dire clairement, également au sommet de l’État français et de sa hiérarchie militaire. La préparation et la conduite du génocide des Tutsi relevaient d’un plan concerté entre les responsables politiques et militaires des deux pays, même s’il y eut parfois des ratés dans la coordination.

La formation de la Garde Présidentielle, celle des milices et des unités spécialisées tels les commandos et les paracommandos n’avait pas pour but essentiel d’aguerrir les troupes du régime contre l’agresseur, mais plutôt de les rendre plus efficaces pour la « guerre révolutionnaire », celle-ci consistant principalement en l’anéantissement de l’ennemi intérieur, impliquant une grande partie de la population sensibilisée et fidèle à la cause.

C’est ainsi que des militaires et des miliciens rwandais ont appris, jusqu’au jour du génocide, à liquider des ennemis qui n’étaient en fin de compte que des citoyens sans défense.

Quant à la guerre, la vraie, celle contre l’ennemi armé, elle ne devait pas trop distraire ces forces de leur tâche primordiale. Les soldats de la France s’en chargeaient chaque fois que nécessaire. C’est ainsi que, de Noroît à Chimère en passant par Volcan et les divers DAMI, ceux-ci ont démontré leur détermination à casser les reins au FPR, quoique avec des succès mitigés.

Cette répartition des tâches a constitué l’erreur fatale des coalisés de l’axe Paris-Kigali, qui a conduit tout simplement à l’effondrement des FAR dès le 8 avril. À quelques exceptions près, la progression de l’Armée Patriotique Rwandaise a été beaucoup moins gênée par les bataillons de l’Armée rwandaise que par la pléthore des milices interahamwe qui combinaient les massacres de la population tutsi et les harcèlements. Il s’est par ailleurs avéré que même les troupes conventionnelles formées par la France avaient souvent déserté le champ de bataille pour aller, comme prévu, prêter main forte aux autres génocidaires.

Les multiples interventions françaises, parfois sous le couvert d’opérations de protection ou d’évacuation de ressortissants français et étrangers ont ainsi servi à apporter du répit au régime et à l’aider, non à remporter une victoire militaire sur l’ennemi, mais à mieux préparer l’extermination des Tutsi. Lorsque les soldats français accompagnaient les FAR au front, leur apportaient soutiens technique et logistique, lorsque des unités spéciales françaises étaient engagées dans des combats aux côtés des unités rwandaises, c’était seulement pour attendre le parachèvement des préparatifs de la solution finale, qui dans l’esprit des extrémistes du régime, devait permettre de régler une fois pour toute la question tutsi.

Au camp de Bigogwe, des commandos rwandais, entraînés et menés par des instructeurs militaires français, ont égorgé hommes, femmes et enfants durant des jours, au cours de plusieurs expéditions, entre 1991 et 1994.

Au Bugesera en mars 1992, ce furent des soldats de la Garde Présidentielle déguisés en civils et des interahamwe qui semèrent la désolation dans cette région, sous l’œil bienveillant de formateurs français.

Entre avril et août 1994, la France a poursuivi ses approvisionnements en armes et munitions au bénéfice des forces gouvernementales qui commettaient le génocide en plein jour. Des militaires français de toutes les armes ont continué, sous couvert de la coopération, à servir au sein de l’état-major et des forces armées rwandaises.

Au cours des trois mois du génocide, les hautes autorités politiques et militaires françaises ont joué à fond la carte de la désinformation pour dissimuler aux Français et au monde leur part de responsabilité dans la tragédie.Les médias d’État et ceux qui soutenaient la ligne gouvernementale ont été mis à contribution pour expliquer ce qui se passait au Rwanda par la formule rôdée des “massacres interethniques’’, très aisément acceptée lorsqu’il s’agit de l’Afrique noire. Ce maquillage qui occultait un génocide derrière le rideau du mensonge était aussi criminel que les coups de machettes qui tranchaient les membres, les gourdins cloutés qui fracassaient les crânes, les grenades qui disloquaient les corps d’enfants et de vieillards, les viols qui inoculaient le venin du Sida ou les pals qui suppliciaient les femmes. Pendant que se déroulait le drame, les état-majors militaires imputaient au FPR les massacres commis par les protégés de la France, pour détourner l’attention du monde de l’holocauste des Tutsi. C’était l’époque où le triste général Quesnot, inventeur du terme “khmers noirs’’ appliqué aux combattants du FPR qui s’opposaient au génocide, s’évertuait chaque jour à fournir à un Mitterrand plus que consentant les raisons de soutenir à fond le GIR.

À la collaboration militaire et à la désinformation s’ajoutait le soutien diplomatique. Tout au long de sa présence au Rwanda, l’ambassadeur Martres a défendu Habyarimana avec opiniâtreté et a pesé de tout son poids pour le blanchir des massacres perpétrés contre les Tutsi. Mais ce représentant de la France au Rwanda n’en était pas à une contradiction près, car ailleurs, dans ses télégrammes d’octobre 1990 au Département, il évoquait la probabilité du génocide et a répété devant la Mission d’information parlementaire que le génocide des Tutsi était prévisible dès cette époque.

Après le déclenchement du génocide, la France a continué à entretenir des relations étroites avec le GIR. Le ministère des Affaires étrangères et l’ambassadeur Marlaud n’ont cessé de présenter le GIR comme un gouverne-ment légitime. Les responsables politiques au sommet du pouvoir français prirent fait et cause pour ce dernier sous la justification qu’il représentait la majorité hutu et était victime d’une agression par un mouvement tutsi qui avait rompu le cessez-le-feu. Les medias de l’Hexagone eux-mêmes relayaient dans leur grande majorité le discours officiel et s’activaient à donner aux Français une image respectable du régime qui procédait au massacre systématique des Tutsi.

Nombre de documents et de témoignages mis à jour actuellement démontrent sans équivoque une collusion très étroite entre l’armée française et l’armée rwandaise d’une part, et d’autre part un soutien inconditionnel de la diplomatie française et de l’Élysée au pouvoir rwandais en place à l’époque du génocide et lors des nombreux massacres qui l’ont précédé.

Aujourd’hui comme hier, l’interprétation que les hautes autorités politiques et militaires de la France tentent de donner du génocide des tutsi éclaire sur leurs états d’âme, mais est aussi révélatrice de ce que la France savait du danger qui menaçait les Tutsi, otages et boucs émissaires des régimes rwandais successifs depuis 1961.

Illustrons cela par une anecdote précise :

En mars 2002, lors d’une conférence-débat que je donnais à Nîmes sur le génocide des tutsi et les implications françaises dans celui-ci, je me suis fait virulemment apostropher par un colonel Robardey ulcéré par ce qu’il appelait les contrevérités de mon documentaire qui était projeté à cette occasion. Vu son passé, il y avait, c’est vrai, de quoi s’emporter pour le colonel. Je démontais devant une assistance française la thèse de l’ignorance et des dysfonctionnements avancée comme alibi par la France officielle et sa mission parlementaire d’information sur le Rwanda. Mais plus grave, j’accusais l’armée française de complicité dans le génocide.

Or, le colonel à la retraite Michel Robardey avait sa propre explication, qu’il asséna sur place comme une vérité implacable : le génocide était l’œuvre des Tutsi du FPR. Car, outre qu’ils devaient le savoir eux-mêmes, ils avaient reçus des mises en garde qu’une guerre contre le régime hutu entraînerait l’élimination totale des Tutsi de l’intérieur. Et malgré les avertissements, le FPR était passé à l’offensive le premier octobre 1990. Tout cela dit sans détours, avec un aplomb ahurissant.

Et il a poursuivi : « En octobre 1990, nous avons pu arrêter le FPR et ainsi prévenir le génocide des Tutsi. Pendant trois ans, nous avons stabilisé la situation. Malheureusement avec le soutien de l’Ouganda, le FPR a pu continuer la guerre, nous a chassés du Rwanda par les accords d’Arusha, et avec l’assassinat du président, a déclenché le génocide. Donc le FPR seul est responsable du génocide ».

Voilà en substance la mise au point du colonel Robardey, qui affirmait être libre de sa parole parce que désormais retraité. Un raisonnement rigoureux. Et lumineux ! Le même que celui du chef d’état-major du président Mitterrand et des autres hauts gradés de l’armée française. Le même que celui de l’écrasante majorité de coopérants civils français que l’on côtoyait durant toute la phase préparatoire du génocide, coopérants qui en étaient informés, et pour certains d’entre eux, qui en étaient planificateurs.

De cette révélation, on peut retenir tout d’abord que la France avait connaissance d’un plan de génocide des Tutsi de l’intérieur, tenu au frais par leur protégé, avant même l’attaque du FPR dont elle connaissait aussi les intentions.

Ensuite, on apprend que la France a pu contenir durant trois ans le FPR, et par là le génocide des Tutsi par les Hutu ! Ce qui sous-entend que cela était tout à fait normal ! Mais le plus intéressant ne réside pas dans le fait de savoir si les interventions armées de la France auprès d’un régime de dictature aux prises avec une rébellion étaient logiques et légitimes. Ici, on sent bien que le discours est destiné à justifier le génocide et les implications militaires de la France dans ce dernier. Tout en en rejetant la responsabilité sur ceux qui l’ont combattu.

Ainsi donc, le colonel Robardey et ses chefs, les gouvernements des premiers ministres Rocard, Cresson, Bérégovoy et Balladur, et bien entendu François Mitterrand et ses conseillers engageaient la France dans la guerre rwandaise aux côtés de ceux qui projetaient de commettre un génocide, afin justement de le prévenir ! On a vu ce qu’il en a résulté trois ans et demi plus tard.

En troisième lieu, on découvre que les soldats de la France, paras, légionnaires, RPIMa et autres se sont retirés à contrecœur du Rwanda, poussés dehors par les accords d’Arusha qu’ils n’appréciaient pas et qui ne seront jamais appliqués par leurs amis.

Ce colonel Robardey qui dévoilait si légèrement un tel secret n’est pas n’importe qui. Il a été au Rwanda de 1990 à 1994. Nous l’avons vu entraîner des interahamwe. Il a dirigé ce qu’il appelait lui-même la police judiciaire où ses sbires torturaient des prisonniers rebelles et des complices supposés du FPR…

Pour lui, pour le général Quesnot, pour l’armée française et le gouvernement français en général, le FPR devait rester paralysé par ce chantage à l’extermination des Tutsi. Ne pas en tenir compte était les condamner à une disparition programmée et certaine. Mais d’autres occasions de les massacrer n’auraient pas manqué. Et il est certain que le pouvoir français n’aurait pas levé le petit doigt pour sauver une minorité, lui qui était obsédé par le complexe de majorité et de démocratie à représentation ethnique.

Si besoin était, tout ce qui précède viendrait confirmer :

• Que la France était au courant de la préparation du génocide et qu’en formant les milices interahamwe, la Garde Présidentielle, la gendarmerie et les autres corps de l’armée rwandais, elle y a apporté sa contribution en connaissance de cause.

• Qu’elle a supervisé les essais du génocide que constituaient les pogroms de Bigogwe, Kibuye, Ngororero, Bugesera... La liste est longue.

• Qu’elle a couvert les actes terroristes qui étaient commis surtout en ville de Kigali et que ses prétendus spécialistes attribuaient systématiquement et sans preuves au FPR, refusant d’examiner les autres hypothèses possibles.

• Qu’elle a assisté jusqu’au bout le gouvernement génocidaire, qui avait été formé au sein de son ambassade à Kigali.

Toutes ces prises de position, ces fausses justifications, l’éventualité, la préparation d’un génocide et les soutiens à celui-ci, Bernard Kouchner ministre tout comme ses prédécesseurs au Quai d’Orsay, les connaît et les connaissait en 1994. Sa langue de bois dans le contentieux actuel entre le Rwanda et son pays va simplement dans le droit fil de la longue tradition de négation et d’affabulation qui a marqué la France dans ses rapports aussi bien face au génocide des Tutsi que face aux autres conflits coloniaux et postcoloniaux dans lesquels elle s’est trouvée illégalement empêtrée.

QU’EST-CE QUI RÉELLEMENT FAIT COURIR KOUCHNER ?

En l’entendant parler avec une candeur étonnante de faute politique de la France, je me suis dit que ce personnage ne manquait pas de cynisme.

Plus que nul autre politicien français, il connaît le Rwanda du génocide, où il s’est rendu à trois reprises durant la terrible période. A cette époque, il a été la seule personnalité française à pouvoir rencontrer tous les protagonistes de la tragédie au moment même où celle-ci culminait, et rien que de ce fait, il a pu mieux que beaucoup d’autres apprécier les implications de son pays dans le génocide des Tutsi.

Il a pu parcourir le pays du nord au sud, et même parler aux miliciens et sur la sinistre Radio-Télévision des milles collines, pour s’indigner de la désolation que ceux-ci semaient dans le pays.

Lorsqu’il a rencontré en ce funeste mois de mai 1994 le chef de l’APR, celui-ci n’a pas manqué de lui parler des implications françaises, militaires et politiques, dans le conflit civil rwandais, de lui fournir les éléments de preuves du soutien que la France apportait au régime de Habyarimana de son vivant et en ce moment-là aux forces génocidaires.

Le voyage dans l’enfer rwandais, on le sait désormais, n’avait pas pour but unique ni même essentiel l’évacuation des orphelins de Marc Vaiter. Celle-ci était un paravent, un prétexte à une mission secrète beaucoup plus périlleuse car politique. On ne saura probablement jamais ce qui s’est dit alors entre le général rebelle et le fringant humanitaire et qui les poussent aujourd’hui tous deux à se réclamer d’une amitié réciproque nouée à cette occasion, à moins de miraculeuses confidences de l’un ou de l’autre qui édifieraient les Rwandais et les Français sur les compromis secrets (ou les refus de compromis ?) entre une guérilla qui combattait un génocide et une puissance qui soutenait ce même génocide. Car on ne peut pas douter que quelque chose de sérieux se soit noué là, qui a peut-être influé tant soit peu sur la suite de la guerre.

En tout état de cause, cela seul suffirait à prouver que Bernard Kouchner n’était pas n’importe qui dans le dispositif français qui encadrait la grave question rwandaise.

Grand ami de Mitterrand, il a révélé avoir recueilli ses confidences sur le drame rwandais. Sa venue dans le pays coïncidait avec le mois le plus sanglant de l’apocalypse. C’était aussi le mois où s’amorçait indubitablement la débâcle des forces du gouvernement intérimaire. Qu’est-ce qui donc, à l’époque, faisait courir le promoteur de l’idée de l’ingérence humanitaire, laquelle allait trois semaines plus tard servir de prétexte à l’Opération Turquoise ? Trois semaines plus tard, c’est-à-dire vers la consommation du génocide, mais aussi celle de la défaite des amis de la France, qu’il fallait absolument secourir par une intervention militaro-humanitaire fondée sur le droit d’ingérence ! Coïncidences fort troublantes, qualifiées très justement de “concordances humanitaires et génocidaires’’ par J. Morel et G. Kapler dans leur pertinente analyse de cette équipée du fondateur de MSF. Aurait-il été, à son insu, instrumentalisé à cet effet, ou était-il au contraire un acteur complaisant et enthousiaste ? Pour ceux qui n’auraient pas été fixés au cours des années écoulées, lui-même a levé le doute avec sa dernière prise de position sur les responsabilités de son pays.

Apparemment, la vérité importe peu au chef de la diplomatie française. Ce qui l’intéresse est avant tout le rétablissement des relations diplomatiques,un pari que semble s’être fixé le chef de l’État français et qu’il l’a chargé de gagner vite. Ce serait là d’ailleurs la raison primordiale de son atypique intégration au sein d’un gouvernement de droite qui ne manquait pas d’autres caciques à mettre à cette place.

Connaissant ses excellentes relations avec le président Kagame que l’intéressé lui-même met assez souvent en avant, sachant qu’il a été reçu avec égards et déférence par ce dernier lorsqu’il était venu solliciter auprès de lui la voix du Rwanda pour le poste de directeur général de l’OMS (voix qui lui avait été promise, et…accordée ?) quoi de plus normal aux yeux du président français que de confier à ce personnage hors pair la délicate mission, cette fois-ci bien officielle, du rétablissement des relations diplomatiques avec ce petit pays qui s’est détourné de manière tonitruante des charmes de la grande France, créant par là un horrible précédent en Afrique et dans le monde ? Qui d’autre que le séduisant docteur, pour relever le défi en douceur ?

Bernard Kouchner s’est probablement retrouvé, avec son total consentement il faut le reconnaître, pris au piège de ses ambitions.

Le président Sarkozy ne pouvait trouver meilleur émissaire pour espérer renouer à moindre frais, sans aveux ni contritions, des relations diplomatiques rompues à l’initiative du Rwanda, au moment où la France s’apprêtait elle-même à lui damer le pion en retirant son ambassade de Kigali pour en transposer le consulat à Nairobi. Elle-même comptait donner ce coup par surprise, raison pour laquelle elle bazardait, dans la plus grande discrétion possible, son patrimoine immobilier au Rwanda. Elle avait commencé l’opération avec ses locaux diplomatiques, lesquels avaient été vendus sous le fallacieux prétexte qu’ils rappelaient de mauvais souvenirs et qu’après l’effacement de ce symbole de l’abandon de Rwandais qui avaient essayé d’y trouver refuge, il fallait repartir désormais sur de bases nouvelles.

Aujourd’hui donc, en raison de la rupture imprévue et désagréable du 28 novembre de l’année 2006, la priorité est devenue tout autre : il faut rétablir ces relations, quitte à les rompre plus tard, pourvu que l’on prenne soi-même, soi seul, l’initiative.

L’AFFRONT AUX VICTIMES ET SURVIVANTS DU GÉNOCIDE

« Les propos de Kouchner sont une insulte autant à la mémoire des morts qu’à l’intelligence des vivants », s’indignait avec raison Serge Farnel, le journaliste français correspondant de l’Agence Rwandaise d’Information ARIRNA. J’ajouterai que, pour autant que l’on se dise humain, il y a des douleurs qu’on devrait éviter de titiller avec des propos irresponsables. Les mots de Bernard Kouchner, les conclusions de la Mission Parlementaire Française d’Information sur le Rwanda qui rejetait toute la responsabilité française sur les dysfonctionnements des institutions de la République et la méconnaissance de la nature du régime de Habyarimana, les éloges plutôt mal placés qui ont toujours fusé dans le discours des autorités françaises à propos de l’Opération Turquoise, tout cela aussi coïncide parfaitement. Bernard Kouchner, par sa déclaration lénifiante, n’a apporté aucun réel changement dans le comportement de la France vis-à-vis de sa complicité dans le génocide. Il n’a fait que reprendre les mêmes diversions, en fait les mêmes justifications que la mission parlementaire d’information.

Il a prétendu que l’on ne comprenait pas ce qui se passait. La phrase est lourde malgré la légèreté avec laquelle elle a été prononcée. Lourde d’hypocrisie, lourde de mépris, lourde d’affront à l’égard des disparus et des survivants du génocide. C’est aussi une contrevérité qui fait mal. S’il s’identifiait au simple citoyen français, ignorant de la politique et tenu à l’écart des engagements extérieurs de la France, on serait tenté de lui accorder le bénéfice du doute. Mais venant de lui, cela n’est pas tolérable. Car ce on réfère aux hautes sphères politique et militaire, qui étaient parfaitement au courant de ce qui se passait, et pour cause ! C’étaient elles qui menaient la danse au Rwanda. Au point d’être les guides et les conseillers incontournables des plus hautes autorités du Rwanda dans les stratégies à mettre en œuvre pour éliminer les inyenzi, de faire pression – et avec quel succès ! – sur sa classe politique éclatée pour qu’elle s’unisse sur base ethnique contre l’ennemi commun. Cet ennemi commun au pouvoir rwandais, aux Hutu et à la France, c’était l’ensemble des Tutsi, que les hommes d’État et les militaires français assimilaient tous au FPR. Ce qui concordait parfaitement avec la propagande du pouvoir rwandais et de son armée, lesquels définissaient entre autre le Tutsi comme l’ennemi de l’intérieur. Cette armée rwandaise que la France a couvée jusqu’à l’exfiltrer du pays après sa débâcle, grâce au bouclier protecteur de Turquoise.

Durant près de quatre ans, période de génocide incluse, la France s’est fait auprès des organisations internationales le porte-parole du gouvernement responsable de crimes contre l’humanité qu’elle continuait à armer.

Des soldats de l’Hexagone ont plus qu’épaulé l’armée dans sa guerre et l’ont assisté avec zèle aux multiples barrières pour les contrôles de cartes d’identité ethnique.

La France a défendu le gouvernement rwandais et lui a apporté une caution morale qu’il ne méritait point !

Le Rwanda était à l’ordre du jour des réunions restreintes de l’Élysée durant les années de guerre et les mois de génocide. Curieux argument alors que de dissimuler sa complicité et sa forfaiture persistantes derrière une incroyable ignorance de la situation dans ce pays !

En prétendant qu’il y a eu “une faute politique’’, qu’“on ne comprenait pas ce qui se passait’’ mais qu’“il n’y a pas de responsabilités militaires’’, Bernard Kouchner insulte toutes les victimes du génocide des Tutsi, mortes ou survivantes. Il leur renie le droit à la reconnaissance de ce qu’elles ont subi dans leurs chairs et dans leurs cœurs du fait des implications militaires de son pays dans la préparation et le soutien au génocide. Il torture une fois de plus ces hommes, ces femmes et ces bébés Bagogwe exterminés par les élèves commandos sous l’œil vigilant de leurs instructeurs français. Il offense la mémoire des combattants du FPR faits prisonniers et qui se sont faits torturer à mort par les spécialistes français des interrogatoires dans les bâtiments de la PJ où officiait le colonel Michel Robardey et ses apprentis rwandais. Il réduit à rien la douleur de ceux que la France a refusé de sauver, certains venant parfois mourir devant le portail gardé de son ambassade, leur préférant l’évacuation des planificateurs du génocide menacés uniquement par l’ombre de leur noire conscience.

Que ne comprenait-on donc pas, Monsieur le Ministre ?

Que l’élimination totale des Tutsi était l’option exclusive choisie par le régime que l’on soutenait !

Que les personnes interceptées aux barrages franco-rwandais de contrôle d’identité et que l’on remettait aux soldats ou aux miliciens étaient exécutées sans autre forme de procès, uniquement pour être de l’ethnie bannie ?

Que les interahamwe et les soldats que l’on formait étaient de purs assassins !

Que les autorités militaires françaises avaient eux aussi condamné tous les Tutsi en les traitant indistinctement d’ennemis !

Qu’une solution finale se planifiait et qu’on y participait !

Que des actes de génocide se perpétraient chaque jour à partir du premier octobre 1990 et que pour finir, un génocide avait été perpétré durant le printemps 1994 !

Que dans les montagnes de Bisesero, les derniers Tutsi qu’on refusait exprès de secourir se faisaient toujours décimer à la fin de juin au su des soldats de la France !

Que la zone Turquoise, ironiquement baptisée Zone Humanitaire Sûre ne l’était que pour des assassins du pire acabit et qu’elle fut, sous le couvert des armées de “la patrie des droits de l’homme’’, une zone de non droit où l’épuration ethnique pouvait se poursuivre impunément !

Qu’à partir de cette zone, on a exfiltré les planificateurs et les superviseurs du génocide des Tutsi, les assassins d’enfants, les violeurs à la chaîne, les exterminateurs de plus d’un million de vies !

Un petit effort de mémoire, je vous prie, Monsieur le ministre !

UNE LEVÉE DE BOUCLIERS POUR UN AVEU SANS IMPORTANCE

Si insignifiante que fût la petite phrase d’aveu, elle a fait sursauter violemment les apparatchiks français du temps du génocide. L’ancien premier ministre Édouard Balladur, l’ancien ministre des Affaires Étrangères Alain Juppé, l’ancien secrétaire général de l’Élysée Hubert Védrine…ne se sont pas retenus de signifier leur indignation et de lancer des piques d’intimidation à l’actuel locataire du Quai d’Orsay. Cette levée de boucliers unanime équivaut à une mise en garde. Elle vise sans nul doute à l’empêcher d’aller plus loin dans la reconnaissance des responsabilités de la France dans ce drame au risque de franchir la muraille interdite de la repentance et de la demande de pardon.

Quoi que disent pourtant Alain Juppé et les autres, on savait, en France… ! En admettant qu’il y eut jamais mauvaise interprétation de signaux chez certains responsables, des correctifs ont dû être très rapidement apportés par les ONG, les associations des droits de l’homme, les fonctionnaires des multiples agences françaises de renseignement disséminés dans tous le services des coopérations civile et militaire et les diverses missions diplomatiques.

Il s’agissait donc en réalité d’un aveuglement volontaire tandis que dans l’ombre des conseils restreints et des échanges de notes confidentielles, on montait soigneusement le piège. Les détracteurs de Kouchner pour sa petite phrase savent qu’il sait. C’est la raison de cette montée en puissance pour lui rabattre le caquet. Pour lui retirer toute velléité d’aller plus loin que l’aveu de faute politique.

Mais ces notables du régime français contemporain du génocide ne devraient pas s’inquiéter outre mesure. Car il est impensable que cette audace lui vienne. De toute façon, leur classe politique, Majorité et Opposition confondues, a toujours constitué un bloc imperméable, une confrérie fortement solidaire dans la conduite de la politique extérieure de la France, surtout l’africaine. Le Rwanda, pour son plus grand malheur, n’a pas échappé à cette règle générale. La cohabitation Mitterrand-Balladur a apporté une preuve irréfutable de l’alliance coupable. Lorsqu’il s’est agi de soutenir un ami et son pouvoir, peu importait qu’il fût génocidaire et ne s’interdît pas de lire et d’apprécier Hitler, du moment qu’il était incontestablement francophone, était issu de l’ethnie majoritaire qui se battait contre le servage des roturiers hutu par les nobles tutsi et se disait guidé par l’esprit de la Révolution française.

Alain Juppé devrait se tranquilliser. À première vue, ce n’est pas par Kouchner que la France tombera « dans les amalgames de la repentance ou les compromissions de “la realpolitik’’ ». Il y a un fossé en effet entre les mots de Kouchner et la reconnaissance des vraies responsabilités de la France dans ce génocide. Et il n’aura pas l’autorisation de le sauter. À moins de faire tout seul le bon choix tout en se préparant à être démissionné. Ce geste vaudrait tous les honneurs et toutes les carrières du monde. Dommage qu’il soit pour l’instant difficile d’y croire.

LE REFUS VISCÉRAL DE LA FRANCE DE FAIRE AMENDE HONORABLE

La grande France a horreur d’aveux et de repentirs. Cela est connu de tous les peuples qui ont eu à subir son joug et ses injustices à un moment ou à un autre de leur histoire.

Le refus obstiné de regarder en face ses actes et d’essayer d’en tirer des conséquences a jusqu’ici réussi à presque tous les régimes de la France. De l’époque monarchique à la cinquième république en cours en passant par la Révolution et l’Empire, une constance hautaine a toujours prévalu lorsqu’il s’agissait de justifier la domination, les guerres de conquêtes, l’écrasement dans le sang des révoltes coloniales et toutes les autres humiliations qui ont ponctué de manière douloureuse le passé de nombreux pays africains et asiatiques anciennement soumis.

Au fil des siècles, cette attitude est devenue une sorte de culture, une fierté clamée, revendiquée comme un mérite national. Cette inébranlable doctrine, l’actuel président français l’a réaffirmée avec force au sujet de plusieurs volets. Concernant le contentieux du génocide des Tutsi, certains en France et au Rwanda ont paru surpris de son affirmation péremptoire, comme s’ils s’étaient vraiment attendus à un tournant décisif de la politique extérieure de la France sous sa présidence. Il est trop tôt pour affirmer ici que tout espoir est perdu. Cependant, le président Sarkozy a au moins le mérite de la clarté sur ce sujet, comme sur bien d’autres. Avec lui, on sait tout de suite à quoi s’en tenir. En faisant du rétablissement des relations entre son pays et le Rwanda une priorité… tout en maintenant avec fermeté le cap traditionnel du refus de la repentance, on peut dire qu’il ne craint pas de foncer dans les impasses. Serait-ce à cela que l’on reconnaît les grands hommes ?

Ailleurs, il ne redoute pas d’enflammer les esprits avec son apologie de la colonisation. Il est inquiétant qu’aujourd’hui, au début du XXIème siècle, on veuille nous assurer que la colonisation a été bienfaisante et civilisatrice pour nos peuplades de barbares !

Et si l’on songe que ce même président envisagerait sereinement la commémoration prochaine de l’intervention dans le Katanga et la décoration des légionnaires héros du saut sanglant sur Kolwezi en 1978, au Zaïre de Mobutu, on frissonne à l’idée des barrières que peuvent se permettre de renverser cette nation et ses gouvernants lorsqu’il s’agit de manifester leur provocation et leur mépris à l’égard des petits peuples.

Mais il n’y a rien de surprenant, après tout. Oublions-nous que déjà, les plus importants acteurs militaires français du génocide ont été récompensés par des médailles de mérite, des promotions en grades ou des affectations à des postes politiques et diplomatiques importants !

Bien avant de se tailler un empire colonial à l’échelle planétaire dans lequel “il y a cent ans l’Infanterie de Marine faisait retentir ses mâles chansons du Tonkin jusqu’au Soudan” selon l’expression lyrique de l’impayable Bernard Lugan, la France a pris une part importante dans ce que les historiens ont appelé pudiquement “le commerce triangulaire”, à côté du Portugal, des Pays-Bas, du Royaume-Uni, de l’Italie et des Négriers arabes. Il est vrai que dans un monde sans foi ni loi sauf celles du plus fort, les puissances pouvaient alors tout se permettre avec bonne conscience. Du temps est passé, les mœurs ont changé, nous dit-on. Mais ce n’est pas cela qui devrait autoriser les dites puissances, France comprise, à contester aujourd’hui encore la qualification de crime contre l’humanité à ce pan tragique de l’histoire de l’Afrique noire, de refuser sa vraie dimension à l’un des pires supplices que l’être humain ait eu à subir depuis son existence

À côté des États-Unis et de la plupart des autres États anciennement esclavagistes, la France se flatte aujourd’hui d’être un modèle de respect des droits de l’homme et de démocratie. Pourtant, comme les autres, elle s’entête avec un dédain souverain dans le refus de revisiter cet épisode honteux dont ont été victimes ces peuples pourchassés, maltraités, outragés, auxquels on reniait l’humanité et le droit de vivre libres.

Sans devoir aller trop loin dans la démonstration, nous constatons ainsi qu’au fil du temps, l’obstination de la France dans son refus de reconnaître la nature et la mesure des torts qu’elle a infligés aux autres nations est une constante de sa politique. Dès lors, est-il raisonnable d’attendre un changement d’attitude de la part de ce pays au sujet du génocide des Tutsi ? Certains signaux minuscules ont peut-être pu le laisser rêver. Que malheureusement Nicolas Sarkozy, Bernard Kouchner, Édouard Balladur, Alain Juppé et d’autres qui ne se sont pas manifestés publiquement se sont très vite employés à souffler.

Mais comment peut-on bâtir des relations internationales, une diplomatie efficace et respectable, sur des principes de ce genre ?

Cette question paraît évidemment naïve. Pour bien des politiciens de ce monde, la diplomatie est une éternelle partie de poker dans laquelle interviennent très souvent esquive, cynisme et mensonge. La réalité est que ne gagnent à ce jeu que les puissants et les riches. Quand une puissance militaire et économique abat sa carte, il n’y a généralement rien à redire. Même si elle triche. Dans le dossier tragique du génocide des Tutsi, bon nombre de politiciens français ont longtemps usé de provocation éhontée et de mensonges abjects. Et malgré la main toujours tendue du Rwanda, rien ne semble présager d’un changement d’attitude qui mériterait un espoir. L’inanité du propos de Kouchner est là pour nous le rappeler.

Dans ces circonstances, il ne resterait plus qu’à miser sur la conscience citoyenne et la lutte que de respectables associations civiles françaises mènent pour faire fléchir leurs gouvernants. Sans oublier le combat presque sacrificiel de quelques porteurs de la vérité et de l’humanisme, dont Jean-Paul Gouteux fut le digne porte-drapeau. Sera-ce suffisant ?

QUI S’Y LAISSERA PRENDRE ?

Commentant devant la presse la rencontre de Lisbonne entre les présidents Kagame et Sarkozy, l’ancienne secrétaire d’État à la Coopération,Rosemary Museminari, (aujourd’hui ministre des Affaires Étrangères dans le nouveau gouvernement du premier ministre Bernard Makuza) a estimé que cette entrevue était le point de départ “du processus de rétablissement des relations diplomatiques” entre Paris et Kigali. Elle n’a toutefois pas oublié d’ajouter que “beaucoup reste à faire” pour y parvenir.

Espérons que réellement, dans l’esprit de la diplomatie rwandaise, beau-coup reste à faire dans ce sens. Car, si les autorités de Kigali devaient se contenter d’un aveu du bout des lèvres et renouer les relations avec la France sur la minime reconnaissance d’une faute politique, elles commettraient certainement, elles, une faute politique grave à l’encontre de leur peuple et offenseraient à leur tour la mémoire de tous ceux qui ont perdu la vie, victimes du génocide ou des multiples opérations de l’armée française au Rwanda, menées en soutien au régime ayant préparé et exécuté le génocide.

Sinon, où mènerait une réconciliation érigée sur de fausses bases, dictée par d’inflexibles principes ? Si la France n’admet pas sans ambiguïté la réalité implacable du génocide des Tutsi ainsi que celle non moins implacable de son engagement prémédité et conscient aux côtés du régime génocidaire, et que demain elle relance la thèse de double génocide qui fut chère à ses chefs politiques et militaires, si après-demain elle pousse un autre Bruguière à lui faire le même coup de lui attribuer les crimes commis par d’autres, si elle continue de chouchouter les ex-Far et les interahamwe dans leur repaire congolais, que fera le gouvernement rwandais ? S’amuser une fois de plus à couper les relations diplomatiques ? Qui le prendra alors au sérieux ? Le monde se gargarisera de son inconstance, on sera tenté de croire qu’il est atteint de la manie de la rupture et le piège se refermera pour de bon sur le pays.

Le plus troublant, c’est que c’est vers cet inquiétant scénario que semble vouloir l’appâter la redoutable stratégie de la France et de son allègre ministre des Affaires Étrangères. Acculées par les assiduités malicieuses et le charme désormais lénifiant de la diplomatie française, fascinées par le séduisant discours de l’amitié de longue date avec le président Kagame qui est devenu une sorte de leitmotiv, les autorités rwandaises semblent sur le point de céder au chant des sirènes d’une réconciliation artificielle et de s’engager sur la pente glissante des promesses hasardeuses au risque de trahir inconsciemment le peuple. C’est une aventure à laquelle je ne les encouragerais point.

DES PRÉALABLES À UNE REPRISE DES RELATIONS S’IMPOSENT

Mais avant de se jeter à l’eau, que ces autorités le sachent : la France dispose d’infinis moyens de leur rendre la vie dure. Tant qu’il n’y aura pas d’instruments efficaces pour contrer les négationnistes qui pullulent en son sein, que les révisionnistes et des criminels du génocide y auront tribune, sécurité et refuge, il serait impensable que des relations saines soient possibles entre les deux nations. Des forces négatives, abritées ou poussées par laFrance, chercheront toujours à détruire l’État rwandais et le moral de ses sur-vivants du génocide. Ses intellectuels dévoyés continueront à falsifier impunément l’Histoire et à soutenir les génocidaires par leurs écrits, leurs soi disant expertises, leurs faux témoignages. Ils persisteront à nourrir de leurs prétendues recherches et propos d’autres juges malveillants et partisans, tel l’espagnol Fernando Andreu Merelles. Qu’a-t-il fait d’autre celui-ci que de reprendre, avec les mêmes méthodes et les mêmes motivations, simplement en les amplifiant pour leur donner un semblant d’originalité, les accusations du fameux Bruguière !

Afin de se prémunir contre de continuelles embûches, une stratégie efficace de l’État rwandais est à opposer aux assauts de la diplomatie française : celle de pourparlers sincères, honnêtes mais fermes, axés sur quelques exigences vitales pour l’avenir de relations fructueuses et sereines. Ces exigences viseraient essentiellement à combattre avec le plus d’efficacité possible le négationnisme et le révisionnisme, à écarter le harcèlement injustifié des officiers et des politiciens du gouvernement rwandais par des juges français en service commandé, l’arrestation suivie du jugement ou du transfert au Rwanda des présumés génocidaires poursuivis par la justice rwandaise, la reconnaissance de la responsabilité de la France dans le génocide et sa demande de pardon, l’engagement à une réparation matérielle et morale des préjudices causés au Rwanda et aux rwandais…

Vu ce qui a été fait à l’encontre de l’État rwandais depuis bientôt quatorze ans, ces préalables lui sont dus, en garantie juridique du moins, pour sa survie. Car, en dépit de toutes les concessions consenties pour aménager un environnement politique paisible et confiant, le Rwanda reste un pays fragilisé par son passé récent et les complots revanchards qui l’assiègent. Un coup de force porté par la loi du plus puissant ne sera jamais à écarter, tant que la politique française à son égard restera marquée par la rancœur, la méfiance, l’obstruction et l’impénitence.

QUEL EST LE VÉRITABLE JEU DE LA DIPLOMATIE FRANÇAISE ?

Pour une fois, la France semble demanderesse de relations amicales. Mais on n’aperçoit nulle part les gages sérieux de son honnêteté et des ses bonnes intentions. Au contraire, elle nage dans une série de contradictions délibérément entretenues. (Que peut-être demain elle appellera dysfonctionnements !) Sa justice fait montre d’une fébrilité stérile autour de trois ou quatre dossiers de présumés génocidaires parmi des dizaines qu’elle héberge et entretient, ses procureurs lancent des mandats d’arrêts internationaux contre des innocents sur ordre d’un juge à la déontologie inexistante et à l’intégrité fort douteuse, sa diplomatie, officielle ou de l’ombre s’agite, gesticule et cherche à procéder à des tours de passe-passe pour escamoter son imprescriptible responsabilité dans la tragédie rwandaise.

Le faux aveu de Kouchner, ses reculades, ses propos blessants, masquent le réel malaise français dans ce contentieux. Bien sûr, il s’est élevé à plusieurs reprises contre la négation de ce génocide. Ceci est un bon point, mais il n’est pas suffisant. Il lui reste à faire beaucoup de chemin, au nom de la France, pour gagner une confiance et une amitié durables des Rwandais.

Au cas où il jugerait qu’il lui est impossible d’aller vite, je lui suggère, pour les premiers pas, d’œuvrer à la mise en place d’une commission mixte franco-rwandaise qui rechercherait la vérité sur tous les points du contentieux entre les deux pays, c’est-à-dire de l’opération Noroît à l’exode de la population vers le Zaïre en passant par toutes les étapes intermédiaires.

Par ailleurs, il devrait amener la France à accepter le principe d’indemnisations du Rwanda et des victimes de sa complicité, ainsi que la mise en place d’une instance internationale ou bilatérale pour juger les responsables tant militaires que politiques français dont elle ne reconnaîtrait pas avoir couvert les activités et les complicités dans le génocide.

Ainsi on saura si vraiment là-bas en France, on ne comprenait pas ce qui se passait. Et on aura jeté les bases d’une relation débarrassée de tous les errements du passé.

POUR RÉSUMER

La France n’est pas la seule coupable, mais elle est, à côté du régime et des armées génocidaires, la seule nation complice, donc criminelle dans ce génocide. Cette complicité a impliqué de manière officielle ses instances diplomatiques, militaires et politiques, jusqu’au sommet de l’État où l’on trouvait qu’un génocide dans ces pays-là, ce n’était pas très important.

Et pire, le moindre de ses coopérants au Rwanda, civil ou militaire, leurs syndicats et autres associations d’expatriés, se sont impliqués corps et âmes dans la défense du régime dont pourtant ils n’ignoraient pas les crimes…Tous ou presque, ont été des partisans, actifs ou passifs, de l’extermination ! Ils ont appuyé ou admis la décimation d’innocents, hommes, femmes, impotents et bébés confondus, coupables seulement de leur ethnie.

Tous comptes faits, la seule repentance n’est satisfaisante. Ce ne serait pas assez. La France a tellement failli qu’elle ne devrait plus s’autoriser à donner des leçons de justice, de respect des droits de l’homme, de démocratie et d’humanité à quiconque. Car elle a participé sciemment à un horrible crime. Exprès, elle s’est proposée partie prenante dans un génocide. Délibérément, elle a déçu et trahi ceux qui l’admiraient, elle a contribué à la disparition violente de plus d’un million de Tutsi et des leaders hutu opposants à la dictature. Il serait inadmissible que l’immensité de ce mal ne lui vaille qu’un simple repentir et une simple demande de pardon. La France devrait en plus contribuer à la réhabilitation des victimes, mortes ou survivantes, et à celle de ceux qui l’ont empêchée, elle et ses complices, d’aller au bout de l’apocalypse programmée. Quel sens aurait une repentance qui ne verrait ni Marlaud, ni Quesnot, ni Cussac, ni Robardey, ni Christophe Mitterrand et des tas d’autres… devant la justice ? Si tel était le cas, ce serait un dénouement hypocrite, le moindre mal pour tous ces criminels qui se dissimulent derrière le paravent bien poreux de l’honneur de la France qu’ils se sont ingéniés à souiller sans retenue.

Si néanmoins la France était capable d’écouter, si elle était prête à s’amender, je lui révélerais ce que je crois être essentiel au rétablissement des relations saines avec le Rwanda :

• Reconnaissance de ses responsabilités et demande de pardon, officielles, consignées dans un document solennel, déposée auprès de l’ONU à la manière d’un traité.

• Engagement à ne plus interférer de manière négative dans le passé douloureux du Rwanda.

• Indemnisation des victimes du génocide et de l’État rwandais.

• Permettre, voire obliger la comparution en justice des acteurs français du génocide.

• Créer une loi française punissant le révisionnisme et le négationnisme du génocide des tutsi du Rwanda.

• Déclassification, sans les trafiquer, des documents ayant trait au génocide et aux implications dans celui-ci, et cela sans se réfugier derrière le secret défense.

• Dévoiler tous les éléments de l’intervention française à l’ONU concernant le Rwanda, avant et durant le génocide en 1994.

Malheureusement il est à craindre que ni Kouchner ni Sarkozy n’aient la liberté et la détermination nécessaires pour transcender les réactions viscérales et aller puiser au fond d’eux-mêmes le courage indispensable pour bousculer la vaine fierté, l’orgueil et l’extrême susceptibilité propres à l’appareil d’État français et l’amener à un sursaut de dignité et de vérité.

La belle France ne manque pas de ressources d’humanisme, de belles et respectables âmes. Mais qui les écoute ? Qui attache la moindre importance à cette classe d’honnêtes citoyens, consciencieux et dignes, que, de dépit, les plus vicieux appellent “les blancs menteurs’’ ou “les sycophantes’’ ? Révulsés par l’usage que l’on fait de leur honneur et de leur patriotisme, excédés par le mensonge d’État érigé en doctrine nationale, choqués par toutes les abominations commises en leur nom depuis l’esclavage jusqu’au génocide des Tutsi en passant par la colonisation, ces citoyennes et citoyens ne se lassent d’indiquer à leur gouvernants le chemin droit, celui-là même de la vérité, de la justice et de la demande de pardon qu’ils refusent d’emprunter. S’ils tiennent vraiment à l’honneur de la France et non à leur propre vanité, ils devraient les écouter.

17 mars 2008

Mis en ligne par Vénuste Kayimahe
 20/10/2008

N°2 • 2008

La Nuit rwandaise n° 2 • 7 avril 2008 10 euros • 416 pages ISBN : 2-84405-230-4
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