Dr Alphonse Rugambarara

Les quarante jeunes martyrs de Buta

symbole de l’unité multiséculaire et de la renaissance du peuple murundi

« Le 30 avril 1997, quarante jeunes élèves du séminaire de Buta étaient assassinés par un mouvement rebelle. Les jeunes élèves resteront gravés dans l’histoire du Burundi comme les ‘martyrs de la fraternité’ qui ont choisi de mourir unis plutôt que de céder face à des bourreaux qui leur demandaient de se séparer en hutu et en tutsi. Le message qu’ils nous ont légué est clair : au-delà de ce qui nous divise, il y a ce qui nous unit et ce qui unit les humains est plus fort que ce qui semble les diviser : c’est la dignit humaine.

Oui, la mort dans l’union de ces jeunes est un exemple de fraternité interethnique que les politiques en mal d’inspiration ont nié et instrumentalisé depuis l’indépendance pour des intérêts qui sont autres que ceux du peuple burundais, jusqu’à provoquer les massacres et tous les événements tragiques qui font l’ombre à la vocation du peuple burundais que sont la paix et la prospérité.

Buta est un symbole, non pas parce que des gens y sont morts (ça mourait partout à cette époque-là), mais parce que les victimes ne sont pas seulement des victimes, mais des résistants qui refusent qu’on leur impose la haine de l’autre. Ils sont à l’image de la société burundaise, qui est aussi devenue victime de cette haine, devenue à son tour l’instrument politique le plus dominant qui sert de cuisine préférée à ceux qui veulent accéder au pouvoir ou le conserver… C’est un symbole parce que ses victimes n’ont pas d’autres qualificatifs, ils ne sont ni hutu ni tutsi, ni du nord ni du sud : ce sont des victimes de la folie des hommes ».

Jean-Marie NTHIMPERA

Malheureusement, d’autres jeunes à travers l’histoire meurtrière de notre pays n’ont pas eu le même comportement et ont suivi les consignes de leurs aînés et ont, soit laissé faire la barbarie, soit participé eux-mêmes à ces tueries et massacres gratuits !

C’est entre autres ce qui s’est passé à Kibimba, le 22 Octobre 1993, où 70 élèves ont été brûlés vifs, sacrifiés par leurs éducateurs et leurs condisciples.

C’est aussi les massacres du Campus Mutanga, dans la nuit du 11 au 12 Juin 1995, dans le prolongement des tueries entre groupes ethnico-politiques rivaux dans la ville de Bujumbura, sans oublier ce qui s’est passé durant tout le mois de Mai 1972, après le début des événements de 1972, où dans la totalité des écoles secondaires et à l’Université Officielle du Burundi, des jeunes d’origine hutu ont péri la plupart sans savoir pourquoi.

Quel que soit ce qui s’est passé, l’ampleur et les cibles des massacres tous à caractère génocidaire, les jeunes ont toujours été sollicités pour y participer, les jeunes ont toujours été victimes. Et ma profonde conviction est de considérer le jeune tueur et le jeune tué comme tous des victimes d’une guerre dont ils ne connaissent ni l’origine, ni les tenants et les aboutissants, mais surtout jusqu’où elle va mener notre Nation autrefois crainte et respectée. Ils sont victimes d’une initiation organisée des adultes, initiation à la différence, à la haine, aux complexes d’infériorité et de supériorité, à la peur de l’autre, au crime, tout simplement.

Cette initiation, véhiculée par l’éducation familiale, scolaire, politique, se transmet de génération en génération, devient de plus en plus globalisante comme si les aînés voulaient que leurs crimes passés soient les crimes de chaque jeune initié dans leur camp pour qu’ils soient à jamais impunis, assurés que les jeunes les défendront de génération en génération, perpétuant ainsi les cycles de violence que nous vivons depuis l’indépendance.

C’est pour cela que l’acte salvateur des jeunes séminaristes de Buta revêt un caractère d’une importance capitale pour le renouveau de la jeunesse et de la Nation burundaise.

Cet acte fut comme une rupture, une ouverture à quelque chose de nouveau. Pour la première fois dans l’histoire du Burundi moderne, des jeunes ont refusé d’être des victimes de l’initiation à la différence, à la haine, à la peur de l’autre, au crime.

Ils ont choisi leur mort, ils ne sont pas des victimes, mais des martyrs de la Nation, des Héros, des Batabazi comme d’autres avant la désintégration de la Nation, Bihome, qui a donné sa vie pour que le Roi Mwezi Gisabo, symbole de la Nation Burundi, vive et que le Burundi ne soit pas défait par les Allemands.

D’autres, qui ont accepté de se sacrifier dans des combats singuliers pour la victoire du Burundi face aux nations ennemies, Rwagasore, le Héros National, qui savait tous les dangers qu’il courait mais a continué ses actions jusqu’à la victoire du peuple Murundi et sa mort.

On est en droit de se demander comment cette flamme de l’espoir a pu être allumée à ce moment-là, pendant que le pays entier était à feu et à sang !

Qu’est ce qui a motivé ces jeunes ?

Qu’est ce qui les a préparés à accomplir ce sacrifice salvateur que d’autres jeunes et des adultes n’ont pas pu faire ?

Certes, au cours des heures sombres du Burundi, il n’a pas manqué d’actes héroïques de certains Barundi pour sauver d’autres frères Barundi poursuivis pour leur prétendue appartenance ethnique dans un pays sans ethnies.

C’est ainsi qu’en Juin 1972, cinq personnalités courageuses ont abordé le Président M. Micombero pour lui demander que les massacres s’arrêtent et heureusement ils ont été entendus. En Juin 1995, deux Ministres se sont rendus au Campus Mutanga pour parler aux jeunes étudiants et essayer de calmer la situation. Des années plus tard, des rescapés de ces tueries ont reconnu que grâce à cette présence ils ont pu être sauvés !

A Buta, il semble que même ce jour-là, ce 30 Avril 1997, un parmi les assaillants a tenté de sauver ces jeunes et a été tué avec eux !

Oui, des actes pareils ont existé et ont pu sauver des vies. Mais un acte comme celui de ces jeunes martyrs est unique, sublime, mémorable, et devrait être inspirant pour toute personne engagée dans la renaissance de notre Nation, en particulier la jeunesse.

Le sang de ces martyrs a de nouveau béni la terre burundaise, quarante justes pour sauver le Burundi. Cette flamme est sûrement venue de quelque part.

Cette flamme est venue de la foi et de l’action d’un homme. C’est ici que je voudrais rendre hommage au véritable père de cet esprit de sacrifice. J’invite tous ceux qui ont été vraiment touchés par ce geste et qui comprennent sa portée de lire le livre du Père Zacharie Bukuru qui parle avec amour de cet événement, monstrueux certes, mais ô combien salvateur : Les quarante jeunes martyrs de Buta (Burundi 1997) Frères à la vie, à la mort.

Cet homme s’est préparé à vivre cet événement quelques années auparavant et ainsi préparer lui-même ses enfants à accomplir ce sacrifice ultime grâce à l’éducation qu’il leur avait donnée, éducation qui a pu vaincre l’initiation négative éventuellement reçue avant. La découverte d’un livre : Le pardon transfiguré de l’Abbé Jean Lafitte, et surtout ce passage :

« Quand le mal individuel ou collectif atteint un certain degré de gravité, quand la victime innocente n’est plus là, le pardon déjà si difficile dans la vie quotidienne devient humainement impossible. Mais alors comment rendre compte de l’exigence chrétienne d’exercer le pardon ?

Et puis une vision. Des signes clairs sont visibles : Quelque chose de mystérieux, de grave, de miraculeux va nous arriver. Qui pourra me croire ? Deux ans auparavant, le Seigneur m’avait préparé à supporter, à pardonner, à accueillir sereinement la mort de quarante séminaristes. [1] »

Tout cela va le préparer à cette noble mission.

C’est dans cet esprit qu’il retourne dans son séminaire de Buta et pendant deux ans il parlera de miséricorde, de pardon, de confiance, de joie à ces jeunes séminaristes. Il leur apprendra à vivre ensemble, à s’aimer, à pardonner.

Ensemble, Tutsi et Hutu, ils resteront solidaires le jour du massacre.

Il l’écrit lui-même en ces termes :

« Au séminaire de Buta, nous avons pris le risque, pendant de long mois, de nous parler à cœur ouverts. Cela a été très dur, mais si bénéfique par la suite ! Nous avons appris énormément de choses, entre autres à ne plus identifier la personne avec le mal qu’elle a commis ou commis par quelqu’un de son ethnie, et aussi à juger bon ou mauvais un acte, indépendamment de l’appartenance ethnique de son auteur.

Quelque chose nous a fait grandir ensemble dans ces moments difficiles et nous a aidés à mieux nous respecter et à nous estimer mutuellement. Nous avons cherché à démasquer les mensonges des politiciens pour rétablir la vérité historique. Le processus s’est mis en place graduellement et nous a peu à peu guéris. C’est ainsi, j’en suis convaincu, que nos élèves ont été capables de mourir les uns avec les autres et même de pardonner à leurs assassins. »

L’expérience vécue par ces jeunes martyrs et leur éducateur montre à suffisance que la réconciliation, la paix sont possibles dans notre pays, que l’initiation négative à la différence, à la haine peut être vaincue par une éducation courageuse à la tolérance, à la recherche de la vérité, au refus de la haine, de la vengeance et des divisions, d’où qu’elles viennent.

Il appartient aux aînés qui ont compris et aux jeunes guidés par cet exemple magnifique de décider de changer le cours négatif de l’Histoire du Burundi en optant pour que le sacrifice de ces jeunes martyrs soit la flamme de l’espoir et la pierre angulaire pour la renaissance de la Nation Burundaise.

Aujourd’hui, le Parti au pouvoir, des hommes politiques du pouvoir et de l’opposition demandent encore aux citoyens d’un même pays de se séparer en Hutu et Tutsi.

La réponse à leur apporter est ce bel exemple que nous n’avons pas le droit d’oublier, mais plutôt que nous avons le devoir d’imiter et de perpétuer !

# Soyons tous les Martyrs de BUTA #

Pour la réconciliation du peuple Murundi, je reste debout.

Alphonse Rugambarara

Mis en ligne par Dr Alphonse Rugambarara
 5/03/2020
CC by

[1Jean Lafitte, Le pardon transfiguré, Desclée/Éditions de l’Emmanuel, Paris, 1995, p. 70.


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