Jean-Pierre Cosse

Les aveux d’apparat de Bernard Kouchner

Face au silence de plomb de l’État français sur le génocide des Tutsi du Rwanda, Bernard Kouchner s’est affiché expert sur ce sujet. Il a l’art de révéler au jour des vérités, tout en les accommodant avec des mensonges et des inventions qui mettent en valeur sa propre personne. [1]

Ses révélations sont toujours lourdes d’ambiguïtés. Les dernières, parues le 2 juillet 2018 dans La Croix, ne le sont pas moins, et présentent un glissement singulier.

Mis à part l’épisode de l’attentat du 6 avril 1994 contre le président rwandais Juvénal Habyarimana, l’histoire du génocide contre les Tutsi du Rwanda a été largement écrite par des acteurs, des témoins, des survivant(e)s, par des chercheurs, des historiens français, des historiennes américaine et anglaise, des politologues, tous scrupuleux, par des journalistes courageux et compétents. Outre cela, le citoyen français doit lire les six rapports essentiels qui portent très haut la rigueur de l’enquête et la force de l’analyse.

Une demi-vérité sur un fond trouble

C’est vrai que, par trois fois [3] , Bernard Kouchner a été au cœur de l’horreur. Il a fait preuve de plus de courage et d’audace qu’Alain Juppé, resté enfermé dans son bureau parisien.

Il confirme que l’opération Turquoise prévoyait de la part de l’Elysée « une intervention militaire directe », mais il ne dit pas qu’au cours de sa mission avec Gérard Larôme du Quai d’Orsay, le 17 juin 1994, il était censé la favoriser.

En effet, François Mitterrand et Alain Juppé, le 15 juin 1994, avaient décidé d’associer l’action humanitaire auprès d’orphelins, bloqués « derrière les lignes Interahamwe », à la protection de sites à Kigali. L’historienne et militante des droits de l’homme, Alison Des Forges, qui s’entretint en 1997 et en 1998 avec le Canadien Roméo Dallaire et avec le Français Bernard Kouchner, expliqua le projet dans Aucun témoin ne doit survivre [4] : « Kouchner aurait pressé Dallaire de solliciter l’intervention des troupes françaises pour sauver des orphelins… ». L’acceptation, dit l’historienne, d’une telle demande par le commandant de la Minuar (Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda) aurait permis aux plus sceptiques de l’ONU et de la France d’approuver l’envoi de forces françaises à Kigali pour écraser l’armée des réfugiés, en majorité tutsi. La réponse du commandant Dallaire fut un « NON » catégorique [5] . La diplomatie du militant des droits de l’homme échoua une deuxième fois. On doit aussi relever le mensonge : Paul Kagame ne pouvait, bien sûr, faire confiance à cette délégation de Français. Il était opposé à cette intervention, le 17 juin, mais, quelques jours après, il l’accepta car les Américains firent pression, en l’assurant qu’ils ne s’opposeront pas à ce que le FPR prenne Kigali, ce qui effectivement eut lieu.

Un négationnisme subtil

Dans cet article du 2 juillet 2018, l’ancien ministre français des Affaires étrangères ose aussi glisser une phrase qui déforme totalement la réalité de l’occupation par la France du sud-ouest du Rwanda à partir du 5 juillet 1994 : « Quand Turquoise a commencé, le FPR avait gagné la partie. La ligne humanitaire, dit-il, a alors pris le dessus sur la ligne offensive à l’Elysée » [c’est moi qui mets en gras].

Quelle « ligne humanitaire » ? Tous les observateurs ont souligné que la zone française, dite « zone humanitaire sûre », était un véritable sanctuaire où se poursuivaient les violences des miliciens contre les Tutsi et la propagande des forces armées rwandaises génocidaires. Elle servit également à protéger une partie de l’armée rwandaise et l’administration génocidaire.

Et, à Bisesero, durant trois jours, des officiers français laissèrent sciemment se dérouler un massacre qui fit un millier de victimes. Quant au bilan humanitaire, le colonel Sartre a contredit entièrement les paroles officielles : « Grand échec de Turquoise : l’action humanitaire aura été inadaptée, insuffisante, ne répondant pas aux besoins de la population et privant la gestion de crise d’un outil privilégié » [6]. De plus, Bernard Kouchner s’obstine de nouveau à vouloir innocenter toute l’armée. Il est vrai, notamment, lors de Turquoise, que bien des militaires du rang ont mis longtemps à comprendre ce qui se passait. En revanche, les haut-gradés, nourris de l’idéologie néocoloniale, issus presque tous de l’infanterie de marine, apportèrent une aide institutionnelle et opérationnelle à l’armée rwandaise, aux services de renseignements, fournirent des armes, des équipements, des munitions, une protection diplomatique car ils géraient, en secret, avec François Mitterrand, la politique de la France au Rwanda.

Il faut ajouter qu’ils engagèrent une guerre anti-subversive [7] .

Contrairement à ce que dit l’ancien ministre, ils comprenaient ce qui se passait et savaient ce qui se préparait. Au retour de son voyage au Rwanda, en 1992, le général Quesnot, chef d’état-major particulier, revint « fasciné par le spectacle de la haine et de la peur de l’autre au Rwanda […]. Cette guerre était une vraie guerre totale et très cruelle » [8]. Tout cela, Bernard Kouchner le sait, mais il veut que l’opinion française continue à l’ignorer.

L’Inavouable

L’ancien ministre du président Sarkozy a confirmé ce qu’il avait déclaré en 2010 : « La France a commis une très lourde faute, une faute politique ». Cela ne provoque plus de tempêtes. Et, cette fois, il met en valeur le fait incroyable de l’opération Turquoise qui avait promis d’arrêter les massacres et de sauver les Tutsi : « Que Turquoise, dit-il, n’ait pas procédé à l’arrestation des membres du gouvernement intérimaire rwandais, c’est gros ! ». La justification du général Lafourcade est infondée.

L’historienne Alison Des Forges a montré que la France n’avait pas besoin d’un mandat de l’ONU pour arrêter les instigateurs du génocide. C’est le 17 décembre 1998, dans un article du Figaro intitulé « Les trous noirs de l’enquête », que Patrick de Saint-Exupéry nous apprit que la revue de la légion étrangère Képi blanc d’octobre 1994 indiquait que les dignitaires du gouvernement du génocide avaient été assistés par l’armée française : elle provoqua et organisa « l’évacuation par avion de Cyangugu au Zaïre ».

Il était important que l’ancien ministre le répète, certes. Mais la façon qu’il choisit de le dire ne reflète pas la violence de l’événement : notre armée a secouru les assassins. Ceux-ci, au Zaïre, ont pu reconstituer leurs forces militaires. Cela entraîna la guerre du Kivu. Quel effrayant « fiasco géopolitique et militaire » ! C’est « inavouable », d’où le déni qui continue depuis un quart de siècle.

Le glissement scandaleux

Pour sortir de cette situation de blocage et sauver ses collègues et compatriotes, décideurs militaires et politiques, au Rwanda en 1994, Bernard Kouchner les invite simplement à reconnaître « la faute politique », à changer leur position et à entrer dans le projet du président Macron [9].

C’est passer sous silence la part de responsabilité de ces dirigeants français dans l’extermination de plus d’un million de Tutsi et l’exécution d’environ 30 000 opposants aux génocidaires.

Quelle place prend une faute dans l’échelle de la responsabilité d’une nation ?

En fait, c’est trahir la vérité, affirmée avec force par un rescapé, Vénuste Kayimahe (auteur de deux livres importants) :

« […] lorsqu’enfin on déploie une opération militaire d’envergure camouflée en opération humanitaire en vue d’empêcher la victoire complète d’un ennemi juré qui pourtant combat le mal et est en passe de l’annihiler, que l’on soustrait les criminels de génocide à leur total échec et à leur châtiment supposé, comment voudrait-on être qualifié ? Les victimes ne sont-elles pas alors fondées de parler de complicité de génocide, et même de participation au génocide ? » [10].

L’ancien président de l’association Survie, François-Xavier Verschave, avait fait en 2004 la même analyse. Dans son premier livre de 1994, au titre significatif, Complicités de génocide ? La France au Rwanda, il s’interrogeait. Dix ans plus tard, il n’eut, hélas, plus de doute : 

« La France est non seulement complice de ce crime abominable, mais on peut maintenant penser sérieusement qu’elle est coactrice, coinitiatrice. »

Ce nouveau discours de Bernard Kouchner cherche à cacher l’écheveau complexe de la complicité avérée de la France.

« Le plus long scandale de la République » ne risque-t-il pas de devenir le plus grand ?

Mis en ligne par Jean-Pierre Cosse
 5/03/2020
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[1Article écrit le 12 juillet 2018. L’auteur a également publié en 2017 aux éditions l’Harmattan, le Génocide des Tutsi, l’Imposture, Alain Juppé au Rwanda.

[2Article écrit le 12 juillet 2018. L’auteur a également publié en 2017 aux éditions l’Harmattan, le Génocide des Tutsi, l’Imposture, Alain Juppé au Rwanda.

[3Du 12 au 18 mai 1994, le 17 juin 1994 et, semble-t-il, en août 1994.

[4Aucun témoin ne doit survivre, Karthala, 1999, p. 780.

[5J’ai serré la main du diable, Libre Expression, 2003, pp. 526-527.

[6Note n°4 de Jean-Claude Lefort à Bernard Cazeneuve, Evry, 24 août 1994. [Cf LNR n°1.]

[7Une guerre noire de Gabriel Périès et David Servenay, 2007, éd. La Découverte, pp. 206-207 et L’agenda du génocide de Jean-François Dupaquier, éd. Karthala, 2010, p. 79.

[8Mission d’information parlementaire, 15 décembre 1998, sur les opérations militaires et la politique de la France au Rwanda entre 1990 et 1994, tome III, vol. 1, p. 341.

[9Nomination d’une ministre rwandaise à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie.

[10Vénuste Kayimahe, « La peur des fantômes », La Nuit rwandaise, n°3, 2009, p. 89.


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