LNR

Le 6 avril 2004

Quatre ans plus tard, il nous a semblé utile de revenir sur le dixième anniversaire du génocide, où nombre de questions se sont précisées – et où les informations sur l’engagement français ont fait prendre conscience d’un changement de degré dans l’accusation.

C’est depuis qu’on ne peut plus voir la France seulement comme “complice de génocide”, mais bien comme “co-auteur”.

Le 6 avril 2004, pour le dixième anniversaire du génocide des Tutsi du Rwanda, un colloque se tenait à la Sorbonne. Sous leurs chemises ouvertes, ses participants arboraient des T-shirts à l’effigie de Juvénal Habyarimana – les mêmes T-shirts que portaient les miliciens qui ont encadré le génocide. Ils étaient arrivés de toute l’Europe, en autocars, le matin même, pour participer d’abord à une manifestation à la mémoire d’Habyarimana, sur le parvis des Droits de l’homme du Trocadéro. Ils avaient ensuite repris l’autocar pour se rendre à la vénérable université où se tenait donc un authentique colloque négationniste. À la tribune officiait le gratin des défenseurs des quelques individus poursuivis devant le Tribunal pénal international d’Arusha pour le meurtre d’un million de personnes.

Du parvis des Droits de l’homme à la Sorbonne, dix ans après, la France déroulait le tapis rouge aux assassins.

Le même jour, le préfet de police, Jean-Paul Proust, refusait aux familles des victimes du génocide l’autorisation de manifester au parvis des Droits de l’homme – alors même qu’il l’accordait aux miliciens génocidaires. « Voyez avec vos collègues », leur aurait-il signifié… Dominique de Villepin inaugurait ses fonctions de ministre de l’Intérieur. Faut-il rappeler que, dix ans plus tôt, le même Dominique de Villepin, alors directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères s’était montré particulièrement efficace pour assurer la dramatique paralysie de l’Onu pendant le génocide …

L’association des familles de victimes se vit refuser ainsi trois demandes de manifestation, et c’est le lendemain, le 7 avril, que le préfet finit par donner son autorisation pour une courte manifestation silencieuse, de la place Raoul Dautry à la place Denfert, en passant par la rue Froidevaux, dans le quatorzième arrondissement de Paris. Au point de départ de cette marche, place Raoul Dautry, sur le parvis de la gare Montparnasse constamment sillonné de gens trop pressés pour se recueillir, est installé, à l’année, un manège qui fait de la musique. Pour un rassemblement silencieux à la mémoire des morts du génocide, là encore, les autorités manquaient singulièrement de délicatesse. Mais le malaise que causait l’humour très noir du préfet était encore amplifié par le parcours proposé, la rue Froidevaux, derrière le cimetière du Montparnasse.

De Villepin, Proust : ces hommes n’ont aucune pudeur. Dix ans après le génocide, le symbole était trop violent pour les Rwandais de Paris qui n’avaient demandé qu’à se recueillir. Il fallut l’intervention du philosophe André Glucksman auprès d’un commissaire, pour obtenir, à la dernière minute, que le cortège puisse passer par le boulevard Raspail.

Pendant ce temps, à Kigali, le représentant de la France, RenaudMuselier, sous-secrétaire d’État, claquait la porte des cérémonies importantes de ce dixième anniversaire, sans se gêner pour lâcher en partant des propos quasi menaçants en lieu et place des excuses attendues…

Ainsi pour le dixième anniversaire du génocide des Tutsi du Rwanda, loin de tout repentir, la France optait pour la revendication du crime.

Trois ans plus tard, un autre hiérarque de la république génocidaire, Nicolas Sarkozy, qui était pendant le génocide, dans le gouvernement d’Édouard Balladur, à la fois porte-parole et ministre du Budget, osera faire campagne en répétant à l’envie que « la France n’a pas commis de génocides » – et qu’il n’y avait certainement pas lieu de se repentir quant à la politique africaine en général… Une fois élu président de la République, il récidivera, à Dakar – « la France n’a pas commis de génocides ». Son ministre des affaires étrangères, un certain Bernard Kouchner, lui aussi collaborateur de Mitterrand pendant le génocide, ne se gênera pas, de son côté pour écrire que « l’armée française n’a pas plus organisé le massacre qu’elle n’a participé directement au génocide ». Moins d’un an plus tard, après d’intenses manœuvres diplomatiques, le même Kouchner pouvait se rendre à Kigali en réconciliateur, ne manquant pas l’occasion pour réaffirmer l’innocence de l’armée.

Il serait donc question de « tourner la page ». La France s’engagerait dans le XXIème siècle tête haute, sans avoir eu à répondre de ses crimes.

Comment la participation française au génocide de plus d’un million de Tutsi du Rwanda, d’avril à juillet 1994, a-t-elle été possible ? Depuis quatorze ans la question a été posée et reposée, examinée par une Mission d’information parlementaire, en 1998, réexaminée par une Commission d’enquête citoyenne, en 2004. La presse, la radio, même la télévision, ont fini par s’en faire l’écho. De nombreux livres ont tenté d’apporter des réponses. Lors de sa première édition de ce texte, en 1998, sous le titre Un génocide sur la conscience, il s’agissait de dénoncer l’insuffisance des travaux d’investigation parlementaire – singulièrement désinvoltes au regard des crimes examinés, allant jusqu’à oser présenter le génocide comme le résultat de maladresses, éventuellement regrettables, mais nullement critiquables…

Dix ans plus tard, ce point de vue scandaleux énoncé par Paul Quilès se serait imposé, de discours présidentiels en tournées ministérielles, de colloques en revues – où acceptent de participer y compris de nombreux critiques de l’intervention française – pour lesquels l’unique « faute » de la France – attribuable exclusivement à Mitterrand1 – serait de « n’être pas » intervenue pendant le génocide…

Lorsqu’on sait, au contraire, combien les armées de la République sont intervenues, avant, pendant comme après le génocide – et ce, de bout en bout, aux côtés des forces génocidaires –, on peut mesurer l’indécence d’une telle contre-vérité.

Le rapport de Human Rights Watch, Aucun témoin ne doit survivre, paru quelques mois plus tard2, représentait non seulement une somme de connaissances remarquables – telle qu’on peut dire qu’aucun précédent génocide aura été si bien connu après si peu de temps –, mais également un ensemble de précisions y compris sur l’implication française, confirmant la scandaleuse complaisance des députés qui avaient passé six mois à prétendre l’examiner.

Quant à la responsabilité française, on aura vu paraître, en 2002, La nuit rwandaise3, de Jean-Paul Gouteux, qui s’est d’ores et déjà imposé comme le livre de référence sur le sujet.

À l’occasion du dixième anniversaire du génocide, en 2004, sont parus divers livres – et témoignages – qui complétaient l’information et précisaient la question de la responsabilité française avec beaucoup d’acuité, au point où l’on pouvait dire qu’on savait (presque) tout quant à la nature de l’intervention française et même quant à ses principales modalités.

On savait tout… ou presque, ainsi qu’on pourra le vérifier en 2007, avec Une guerre noire, de Gabriel Périès et David Servenay, qui reconstitue méthodiquement la genèse du crime – planifié par les experts de la « guerre révolutionnaire » depuis… 19544 !

Cette vague de nouvelles informations a bouleversé la connaissance de la responsabilité française, malheureusement pas pour la réduire, mais au contraire pour l’établir dramatiquement. Il a été ainsi nécessaire d’inclure ces nouvelles informations pour la réédition d’Un génocide sur la conscience, dont ce texte constitue le premier chapitre5.

On sait maintenant que l’armée française a non seulement été complice de l’armée rwandaise qui a exécuté le génocide, mais qu’elle y a participé directement, ce qui signifie que ce sont des soldats et des officiers français qui ont non seulement encadré, mais dirigé, de bout en bout, l’extermination des Tutsi du Rwanda, pendant les cent jours du printemps 1994 où les gouffres de l’horreur se sont ouverts au pays des Mille collines.

Des informations sur la présence de soldats français au Rwanda, après leur retrait officiel à la fin 1993, avaient été rapportées par de multiples sources dès avant le génocide. L’hypothèse consensuelle était que les quelques soldats « Dami »6 aperçus dans les rues de Kigali en 1994 avaient pu être embauchés à titre privé. Ils bénéficiaient éventuellement d’une opportune mise en disponibilité par leur unité. À première vue, ils semblaient simplement avoir profité de leur temps de vacances pour faire des heures supplémentaires sous forme d’un contrat de mercenariat. C’était en tout cas l’explication qu’ils pouvaient donner lorsqu’un épicier, les reconnaissant, leur demandait ce qu’ils faisaient là : « on est en vacances », répondaient ces soldats d’élite de l’armée française, spécialistes de balistique – et particulièrement de tir au missile –, peu de temps avant que deux missiles n’atteignent, avec une précision toute professionnelle, l’avion présidentiel de Juvénal Habyarimana – une affaire dont on reparlera plus loin.

Des militaires français, on en avait vu aussi, à la mi-mai, cinq semaines après le début du génocide, se battant aux côtés des FAR dans la région de Butaré. Interrogé à ce sujet par Patrick de Saint-Exupéry, un haut responsable militaire répondait : « C’est possible. Il s’agit peut-être de mercenaires. »7 On en était resté là.

Depuis ce dixième anniversaire, avec en particulier les témoignages recueillis par Georges Kapler pour la Commission d’enquête citoyenne, corroborés par les déclarations du général Dallaire à l’antenne de Daniel Mermet, sur France Inter, l’évidence de la participation directe de l’armée française au génocide a sauté aux yeux des observateurs, après s’être dérobée depuis dix ans aux plus critiques d’entre eux, parmi lesquels ce livre prétendait apporter sa voix.

N’avions nous pas voulu voir ? Lorsqu’on réouvre la documentation aujourd’hui, on trouve parmi les informations dont on disposait déjà plus que des traces de la présence française pendant le génocide. À la recherche spécifiquement des éléments constitutifs de la responsabilité française, nous aurions dû nous alerter. On comprend maintenant comment le regard glissait sur ces « détails » sans chercher à les interpréter, leur signification énorme échappant à notre entendement : nous poursuivions un génocide « concevable » pour nous, où il fallait déjà assumer de regarder l’horrible complicité avec le plus monstrueux des crimes. Celle-ci ne faisait malheureusement aucun doute, et nous étions au moins quelques-uns à considérer qu’une telle complicité devait être examinée entièrement, et même avec la plus extrême rigueur étant donnée la gravité d’un tel soupçon.

Or, avec les informations dont on dispose désormais, on sait que la France n’a pas seulement à répondre de sa complicité avec un régime coupable du génocide d’une partie de sa population, mais de responsabilité directe dans l’exécution de ce crime dont l’armée française et l’armée rwandaise auront été co-auteurs.

Il aura fallu dix ans au général Dallaire pour pouvoir parler. Le commandant du corps expéditionnaire de l’ONU, la Minuar – mise en place au Rwanda après le départ officiel des militaires français –, publiera alors un livre, J’ai serré la main du diable, et donnera de nombreuses interviews, parmi lesquelles deux longs entretiens avec Daniel Mermet sur France inter, en mars 2004. C’est là qu’on l’aura entendu déclarer que, des militaires français, « il y en avait plein à l’état-major de l’armée rwandaise », et « en particulier dans la garde présidentielle » .

Lorsqu’on sait que jusqu’en fin 1993 les militaires français dans l’état major rwandais l’encadraient au point où le chef d’état-major de l’armée rwandaise était de fait, et officiellement, un colonel français, on comprend ce que le maintien d’une telle présence veut dire : c’est sous le commandement direct d’officiers français que le génocide aura été commis. Et lorsqu’on sait à quel point la Garde présidentielle a été le moteur du génocide, provoquant lecoup d’État, assassinant tous les responsables politiques, à commencer par le premier ministre Agathe Uwilingiyimana et les trois mille habitants de la colline de Masaka d’où sont partis les missiles du fameux attentat – ses éventuels témoins –, la présence de « plein » de militaires « en particulier dans la Garde présidentielle » est plus qu’une circonstance aggravante, mais une indication de ce qu’il faudra désormais appeler une responsabilité française totale, de la conception à l’exécution du génocide rwandais, à chacune de ses étapes.

Daniel Mermet, interloqué par cette déclaration du général Dallaire, lui demande de préciser : « – À quelle date ? » « – Mais tout le long, bien sûr » , répond Dallaire.

C’était une bonne question. Car jusqu’à la fin 1993, par exemple, toute présence française, même critiquable, est “normale”, officielle. Mais, arrivé justement pour prendre le relai de l’intervention officielle française, Roméo Dallaire n’est témoin que de l’année 1994. Lorsque Daniel Mermet lui demande « à quelle date ? », c’est pour s’assurer qu’une telle présence, même non officielle, n’ait pas été jusqu’en avril, mai, juin, pendant les cent jours du génocide. Or, précise l’observateur militaire canadien délégué au Rwanda par les Nations unies, « bien sûr », les militaires français ont été présents, « tout le long ». Pendant le génocide.

Interviewé peu après par Thierry Oberlé, pour Le Figaro, Dallaire redira :

Les Français encadraient les unités de l’armée rwandaise comme la garde présidentielle et étaient présents dans les quartiers généraux […] Des unités comme la garde présidentielle avec des Français à l’intérieur sont entrées en action après l’attentat contre l’avion du président rwandais.

Ce général onusien n’a manifestement pas gardé un bon souvenir de sa mission de « soldat de la paix » au Rwanda, au nom de laquelle il aura été réduit à assister aux massacres sans jamais pouvoir intervenir, allant jusqu’à laisser tuer dix casques bleus sous ses ordres, en vertu du « chapitre VI » des règles d’engagement de l’Onu, sous lequel était classée l’intervention de la communauté internationale au Rwanda.

Régi par cette règle, un tel déploiement militaire consiste en une opération quasi exclusivement symbolique, éventuellement utile pour donner le change à l’opinion publique, mais plus qu’ambigüe dès lors qu’elle s’insère dans une situation où il y a réellement des gens à protéger : le « chapitre VI » équivaut alors à un feu vert pour les assassins, puisque le recours aux armes, même pour se défendre, est dès lors rigoureusement interdit aux « casques bleus ». Interdiction que ces dix soldats, du contingent belge, respecteront au point de se laisser étriper, tout comme sera assassiné le premier ministre dont ils étaient supposés assurer la défense, dès le premier jour du génocide.

S’il n’aura rien pu faire pour empêcher les massacres auxquels il a assisté dès la première heure, Roméo Dallaire reste comme le témoin privilégié de ce dont il parle. Seul le commandant des troupes de l’Onu peut nous dire ce qui se passait à l’état-major de l’armée rwandaise. Il n’y a tout simplement pas d’autre témoin possible de cette présence de militaires français à ce niveau de l’armée rwandaise, hormis leurs complices, leurs élèves, leurs subordonnés en fait, leurs camarades de combat de l’armée rwandaise. Quant à la présence de militaires français en nombre au sein de la Garde présidentielle, de même que pour l’état-major, là encore Dallaire est le seul qui, ayant eu, de par ses fonctions, à se rendre régulièrement au camp de Kanombe, siège de cette garde présidentielle, peut réellement en témoigner.

La gravité de ces informations, données là par le témoin le plus qualifié pour rendre compte en particulier de la chose militaire, aura ouvert un gouffre. D’abord, ces déclarations ferment le débat sur la responsabilité française, tel qu’il se prolonge en dépit de l’évidence depuis quatorze ans. Mais ensuite, et plus encore, en nous permettant de visualiser le degré de cette responsabilité, l’ex-commandant de la Minuar oblige à réexaminer la responsabilité française sous un jour complètement nouveau. Encore une fois : ce n’est donc plus la complicité dans l’exécution du génocide qu’il s’agit de dénoncer, mais l’exécution elle-même du plus grand des crimes, par l’armée française, directement.

Ajoutons que la qualité du témoignage de Roméo Dallaire ne repose pas seulement sur ce qu’il a vécu, et sur le fait qu’il avait précisément cette fonction d’observateur privilégié. C’était le principe même de sa mission – à défaut de pouvoir intervenir. Mais c’est aussi sa personne, sa personnalité dira-t-on, qui donne du poids à ce qu’il dit. Pendant plus de dix ans, il aura porté le traumatisme de son impuissance face au déferlement de l’horreur. L’officier canadien ne cherche pas à démontrer quoi que ce soit. Il fait simplement état de son désarroi, que ce soit relativement à l’horreur du génocide lui-même ou à celle non moins terrifiante de la complicité générale des nations pour couvrir ce crime. De cette complicité dont il aura été plus que le témoin mais comme l’instrument involontaire.

Après dix années de dépressions et de réels tourments, Roméo Dallaire parle simplement pour se souvenir et, comme les rescapés des grandes horreurs en expriment si souvent la nécessité, pour témoigner à la face du monde. Comme ces rescapés aussi, sa parole est indiscutable, parce qu’elle vient de cet au-delà de l’horreur où tous les alignements perdent leur sens, et où il ne peut plus être question que de rendre compte.

Ne pas écouter Dallaire est indispensable aux stratégies d’évitement de la responsabilité française. Il est plus que remarquable que ce témoin majeur n’ait été à ce jour entendu par aucune commission d’enquête. Au contraire, il aura été abondamment diffamé, présenté comme instable, et donc peu crédible. Il est aussi regrettable que son livre en dise moins que ses déclarations orales. De toute évidence, ce témoin capital aura été soumis à des pressions considérables – y compris au sein de l’armée canadienne. Et le présumé suicide de sa première collaboratrice – avec laquelle il prévoyait d’écrire ce témoignage aussitôt après son retour du Rwanda – a largement contribué non seulement au retard de la parution de son livre, mais à l’ensemble de ses difficultés pour assumer ce qu’il savait.

En 2004, pour le dixième anniversaire du génocide donc, s’est constitué une Commission d’enquête citoyenne sur l’engagement de la France au Rwanda, au nom de laquelle Georges Kapler aura été au Rwanda interroger des rescapés – et des miliciens ayant participé au génocide – sur cette question spécifique de la participation française. Il en est revenu avec quantité de témoignages, encore plus accablants que celui de Dallaire, dans la mesure où ils rendent compte, à l’autre bout de la chaîne, de la participation directe de l’armée française sur le terrain. Et pas seulement dans les bureaux de l’état major ou au camp de la garde présidentielle, à Kigali, mais aussi au bord de la rivière lorsqu’il s’agira d’enseigner comment faire pour que les cadavres coulent plutôt que de flotter au fil de l’eau, ce qui se serait vu « de satellite » – expliquaient les soldats français aux miliciens…

L’hypothèse dont on trouve ici, fugacement, une indication, demanderait à être examinée de plus près : Mitterrand et ses collaborateurs auraient ainsi disposé en direct d’images prises du ciel… Un satellite, éventuellement géostationnaire, aurait pu ainsi être placé au-dessus du Rwanda martyrisé, permettant à l’empereur de contrôler jusqu’aux détails de l’exécution du crime qu’il ordonnait8…

Avec la brassée de témoignages projetés à la CEC9, on découvrait aussi comment, à Bisesero, sous couvert de la création d’une « zone humanitaire sûre » dans le cadre de l’opération Turquoise, l’intervention de l’armée française aura consisté, les premiers jours, à monter des pièges pour liquider les derniers Tutsi qui résistaient encore par milliers, depuis trois mois, contre les assauts de l’armée et des milices…

L’amiral Lanxade, à l’époque chef d’état-major des armées, expliquait devant la mission d’information parlementaire que les « deux » premiers jours de l’intervention du dispositif Turquoise étaient sous le « Commandement des opérations spéciales », le « COS ». C’est-à-dire sous la direction personnelle du Président de la République, assisté du chef d’état major, par l’entremise duquel le Président peut commander aux quelques milliers d’hommes des unités d’élite de l’armée. Et ceci en court-circuitant toute la chaîne de commandement – et toute autre autorité, à commencer par le gouvernement et le Parlement –, en vertu d’un décret datant de…1992.

C’est ainsi, à l’heure même où il allait engager l’armée française dans un crime « inavouable », que Mitterrand prenait la précaution de se munir d’un mécanisme lui garantissant de pouvoir faire ce qu’il voulait, sans aucun risque d’interférence. Ni l’état-major, ni le gouvernement, ni aucune institution ne pourrait se mettre en travers de ses instructions criminelles. Comme on aura l’occasion de voir, l’arrêté instituant le Commandement des opérations spéciales intervenait en même temps que l’amiral Lanxade était promu chef d’état-major – et que le général Huchon prenait la tête de la Mission militaire de coopération, alors que le général Quesnot devenait chef d’état-major particulier du Président. Tout était dès lors en place pour passer à l’action, mais Mitterrand prenait de plus la précaution de se munir d’un instrument juridique hors du commun, lui garantissant les pleins pouvoirs – le COS. L’instrument du génocide.

C’est également pour ce dixième anniversaire que paraissait le livre de Patrick de Saint-Exupéry sur la France au Rwanda, L’inavouable. Document irremplaçable sur le combat pour la vérité, mieux que n’importe quelle démonstration, l’aveu du désarroi d’un grand journaliste face à un État qui, non content d’avoir commis le crime, persiste à le nier dix ans après. Véritable cri du cœur, ce livre se pose comme un acte de courage plus que remarquable dans une profession où la loi du silence rivalise avec le service de la plus vile propagande d’État pour ne surtout pas prendre en compte l’évidence des faits.

Entre autres choses, ce journaliste du Figaro, spécialiste des questions militaires, nous aura permis de mieux comprendre ce que signifiait ce COS, découlant donc de ce décret pris en 1992 dont la première application sera la mise en place et l’exécution du génocide rwandais.

Écoutons-le :

Il s’agit d’« une légion aux ordres de l’Élysée ». « Deux hommes » – le Président de la République et le chef d’état-major – « placent sous leur autorité directe »« les unités les plus aguerries » de l’armée. « Le COS est une structure “politico-militaire” »… « bras armé » du pouvoir. « Son fonctionnement est tellement secret que rien ne peut filtrer. » Ses « prérogatives »… « sont illimitées ».

Ainsi qu’on l’aura découvert avec les témoignages des rescapés, à Bisesero, les premiers jours de Turquoise, l’armée française n’a pas omis d’intervenir – ce qui jusqu’à présent lui était reproché. Au contraire : dès le premier jour de Turquoise, les derniers Tutsi du Rwanda – les héroïques rescapés de Bisesero, ceux qui avaient résisté à mains nues pendant des mois contre les vagues d’assaut des miliciens –, ont vu arriver des soldats français. En hélicoptères. Des hélicoptères envoyés par le COS… Par François Mitterrand, président – assisté par les généraux Huchon et Quesnot –, et Jacques Lanxade, chef d’état-major des armées. Et c’est donc Lanxade lui-même qui nous le dit : les premiers jours de l’opération Turquoise étaient sous ce commandement « spécial », avant que la direction opérationelle ne soit effectivement trans-mise, ainsi qu’il le précise, au général Lafourcade, commandant en chef « régulier » de l’opération Turquoise.

Or, les nombreux témoignages, recueillis par Georges Kapler auprès des rescapés comme des tueurs, se recoupent pour reconstituer qu’en divers points des collines de Bisesero où les tutsis étaient cachés, dès le premier jour de l’opération Turquoise, des hélicoptères de l’armée française sont arrivés, et ont appelé avec des hauts parleurs les tutsis à sortir de leurs cachettes. « Nous sommes venus pour vous sauver », disaient les militaires français du haut de leurs hélicoptères…

Même les survivants de Bisesero pouvaient avoir entendu – car on sait maintenant qu’ils avaient des radios –, que l’Onu avait confié à la France de créer une « zone humanitaire sûre » au Rwanda. Et en effet, Bisesero était au cœur de cette zone. Les officiers français auront dû néanmoins déployer beaucoup de persuasion, parfois pendant des heures, avant de rassurer suffisamment les rescapés pour qu’ils sortent de leurs abris. Alors les hélicoptères se posaient. Les soldats pansaient sommairement quelques blessés aux plaies ouvertes qui sollicitaient leurs secours, puis, constatant qu’il y avait là bien trop de monde pour la modeste contenance de leurs hélicoptères, annonçaient qu’ils reviendraient avec des camions. Peu après, ils revenaient effectivement avec des camions, mais bourrés de miliciens interahamwe. Et c’est ainsi que fut liquidée la résistance de Bisesero.

Dès sa première audience, en fin de journée, la Commission d’enquête citoyenne écoutera deux des témoignages rapportés par Georges Kapler :

J’ai aimé les Français, témoigne A., un milicien. Ce sont des gens qui nous ont beaucoup aidés. […] Ils nous ont approvisionné en fusils, munitions, grenades et tout le reste.

On est au début de l’opération Turquoise, à Bukavu, la frontière zaïroise :

Ils sont rentrés dans la nuit, vers 8 heures du soir, masqués avec des tricots ninja sur le visage […] des espèces de tricots noirs qui couvrent le visage avec des trous pour les yeux et la bouche. […] Ils se sont divisés en petits groupes et se sont mis à rechercher les survivants tutsi. Quand ils en trouvaient, ils disaient qu’ils venaient les sauver alors que c’était un piège. Ils arrivaient, les rassuraient en leur disant qu’il n’y avait plus rien à craindre, qu’il n’y avait plus de problèmes. Ils repartaient et donnaient le signal en tirant en l’air […] et les Interahamwe se mettaient en route pour aller tuer ces gens.

I., un rescapé dont le témoignage est discuté semble-t-il, ne faisait que confirmer :

Ils nous disaient qu’il fallait qu’on se montre parce qu’ils venaient nous sauver, qu’ils avaient l’intention de nous transporter à l’abri, dans les zones contrôlées par le Front patriotique, là où il n’y avait aucun risque d’être tué. La plupart des gens étaient tués sous le regard des français, et les gens sou-vent sortaient de leurs cachettes car ils étaient rassurés par la présence des français. Cela concerne Bisesero, mais aussi les environs de Kibuye. Quand ils avaient appris que les Français étaient là, ils sortaient tous de leurs cachettes. Ça concernait toute la zone Turquoise de Gikongoro à Cyangugu. Les hélicoptères la survolaient en lançant des appels. C’était pour que les gens sortent de leurs cachettes. Et une fois qu’ils en sortaient on les tuait tous.

C’était le premier jour des audiences de la CEC, en fin de journée.

L’assistance était sous le choc.

François-Xavier Verschave prend la parole :

Le fait que se soient déroulés trois jours entre les premières découvertes de survivants à Bisesero, le 27 juin, et les secours qui ont été médiatisés le 30 juin, est avéré. On sait aussi de manière certaine que ces trois jours ont permis l’extermination d’entre la moitié et les trois quarts des survivants. Ce que disent les rescapés, c’est que, de diverses manières, par des signaux, par des ruses, les Français ont, selon eux, contribué de manière consciente à ce que ces trois jours soient mis à profit pour terminer le travail.

L’historien Yves Ternon apportait un éclairage :

Cette technique du débuscage existe dans tous les génocides. On la trouve en particulier dans le génocide des arméniens, où les jeunes turcs faisaient sortir les gens embusqués dans les montagnes en leur disant que tout était fini.

Il constatait aussi :

Il y a donc là véritablement un saut qualitatif dans notre accusation. Nous accusons nettement, si nous suivons cette version, des soldats français d’avoir participé activement et avec la plus grande perversité à un complément du génocide, donc au génocide. C’est un saut qualitatif considérable.

Incidemment, un membre de la commission s’étonnant que de tels faits n’aient été mis à jour au long des travaux du Tribunal pénal international d’Arusha, Georges Kapler remarquait :

Tant que les détenus d’Arusha pensent que la France peut faire quelque chose pour eux, ils n’impliqueront pas la France. [Or,] le Parlement français est en train de voter une loi qui entérine un accord avec le TPIR et qui permettra à la France d’accueillir dans ses prisons les condamnés d’Arusha : on va pouvoir avoir Bagosora en prison à la Santé.

Verschave :

Avec la possibilité de le gracier...

Kapler :

Le texte de loi précise que si un de ces détenus bénéficie d’une remise de peine de par la loi française, ou d’une grâce présidentielle, ou quoi que ce soit de ce genre, il faudra en référer au greffier du Tribunal pénal international, qui peut refuser. [Il ajoutait sans plus de commentaire :] Le Tribunal pénal international s’arrête en 2008…

Le lendemain et le surlendemain étaient de nouveau projetés des témoignages :

J, ex-Interahamwe :

Moi, on m’avait confié la tâche de former les interahamwe. Je les ai formés pendant longtemps. […] Les Français nous avaient formé en nous disant que c’était pour aller combattre l’ennemi et le seul ennemi était le Tutsi.

J, ex-Interahamwe [un autre] : Nous avons fait des barrières avec des arbres. Là aussi les Français nous l’ont reproché car elles sont repérables par les satellites et cela nous dénoncerait. Ils nous ont conseillé de les enlever et de nous mettre sur les côtés pour tout surveiller nous-mêmes. […] Ils nous ont expliqué qu’avec la surveillance de la communauté internationale, si les satellites voyaient les barrages, ça serait du plus mauvais effet. […] Il n’y a jamais eu le moindre problème entre les Français et nous. Autre chose que nous avons fait avec les Français, c’est le massacre des Bagogwe [en janvier 91, aussitôt après l’arrivée des troupes françaises].[…] Avec les Français, nous y allions, avec un sergent accompagnateur qui nous disait : “Allez-y, massacrez-moi ces gens, ces Tutsi, c’est eux qui sont en train d’envoyer leurs enfants dans l’armée [du FPR].” […] Les Français confirmaient : “Bien sûr, tuez-les, autrement, il ne faudra pas vous étonner quand ils vont vous attaquer. Moi, je vous entraîne, certes, mais je n’irai pas sur le champ de bataille à votre place. Moi je vous donne tout le nécessaire, mais si vous, vous les laissez continuer à faire des enfants qu’ils envoient au front, vous ne vous en sortirez pas avec eux.”

On ne peut pas dire que les Français soient allés à Bisesero pour sauver les Tutsi, mais plutjavascript:barre_raccourci(’’,’’,document.formulaire.texte2)ôt pour les exterminer. Le Français venait et te disait : “Prends un couteau et ouvre le ventre de cette personne morte.” Tu le faisais. Si tu ne le faisais pas de sorte que les intestins soient tranchés, ils t’intimaient l’ordre d’y aller plus franchement. Tu t’exécutais et il te demandait de le jeter comme ça dans l’eau pour voir s’il remontait. Comme le corps ne remontait jamais, nous nous sommes dit que cela était une véritable performance, et nous nous sommes appliqués à bien le faire. Pour moi, il faudrait que les Français soient interrogés et poursuivis pour ce qu’ils ont fait au Rwanda. Les Français sont arrivés partout dans le pays. Il n’y a pas d’endroit où les Français ne soient jamais allés. Sauf à l’époque de l’opération Turquoise, là ils ne pouvaient pas aller dans la zone FPR.

N’en jetez plus, la coupe est pleine !

Yves Ternon endosse ce mercredi, après trois jours de débats, le rôle de l’avocat du diable : il met en garde contre ce qu’il appelle « le piège de l’image trop belle ». Trop belle ?

Georges Kapler doit alors rappeler les conditions de son voyage, précipité – improvisé quelques semaines avant l’ouverture des travaux de la CEC. Pour que les témoignages qu’il a recueillis aient pu être “arrangés”, « Il aurait fallu que ces gens l’apprennent par cœur, qu’ils soient des comédiens hors-pair, et surtout qu’ils soient capables de le jouer comme ils le jouent. »

L’avocat Bernard Jouanneau assumera lui la fonction du procureur :

« Vous parlez du livre de Saint-Éxupéry, L’inavouable. Ce que l’on vient de voir ici, c’est presque l’insoutenable et moi, j’ai de sérieuses craintes de perdre le sommeil à la fin de cette semaine. Mais le courage de cette commission n’a rien à voir avec un colloque médiatique d’une après-midi au Sénat, où chacun fait son petit tour. » « C’est effarant », et cela « nous amène à envisager l’hypothèse selon laquelle l’esprit, la volonté seraient d’origine française et ce pays des droits de l’Homme serait celui qui aurait non seulement facilité mais conçu ce plan d’extermination. »

« Or, à entendre les témoins que vous nous présentez, les Français apprennent aux miliciens et aux Interahamwe que le Tutsi est l’ennemi. Ne cherchez pas plus loin. Si c’est cela, le plan est résumé à souhait. Et si, dans l’armée en fonction, les théories militaires qui remontent aux années cinquante se mettent en marche… ce n’est plus un pays ami qui vient au secours d’un petit pays en difficulté et qui le soutient contre vents et marées. C’est beaucoup plus terrible que ça. »

On connaissait jusque là le scandale de la non intervention des hommes du dispositif officiel de Turquoise, sous le commandement de Lafourcade, qui avaient même installé un avant-poste à deux kilomètres de Bisesero, le troisième jour de Turquoise. Poste à partir duquel on entendait parfaitement bien, la nuit, les coups de feu qui achevaient ceux qui avaient su résister à tout depuis trois mois, et qu’on finira d’exterminer ces nuits-là.

On savait qu’à l’occasion d’une tournée d’inspection dans cet avantposte, le ministre de la défense de l’époque, François Léotard, avait répondu : « on n’a pas d’hommes pour ça », à un officier lui demandant s’il fallait faire quelque chose pour aider les tutsis de Bisesero10.On avait connaissance également d’une patrouille de reconnaissance, finalement partie de cet avantposte du dispositif officiel de Turquoise, dont les soldats avaient annoncé qu’ils reviendraient avec des moyens de prise en charge des rescapés, et qui ne reviendront que, trop tard, pour trouver des milliers de cadavres entassés. On dénonçait là, à juste titre, la passivité de l’armée française, assurant bien mal la « zone humanitaire sûre » qu’elle prétendait garantir.

En fait, depuis dix ans, nous étions réduits à critiquer l’engagement militaire officiel de la France, et l’action publique de son armée. On comprend aujourd’hui qu’à côté de l’action publique, il y avait l’action secrète. De même qu’il y avait une diplomatie officielle qui, par exemple, déclarait soutenir le processus de réconciliation découlant des accords d’Arusha, et dont on avait déjà compris combien elle était différente de la politique réelle de la France. – Le général Quesnot, un des principaux responsables de la politique française mise en œuvre au Rwanda, allant même jusqu’à déclarer devant les députés qu’il n’avait « jamais cru » aux accords d’Arusha.

Ainsi, à côté des opérations militaires officielles – Noroît, Amarylis, Turquoise, trois interventions armées revendiquées, publiques –, à côté et comme superposées à elles, existaient les opérations secrètes, sous l’autorité du COS. Et, le plus souvent au sein même des opérations officielles, il y avait des unités qu’on distinguait par ces trois sinistres lettres. Celles-ci recevaient directement leurs instructions du « commandement des opérations spéciales », c’est-à-dire du président Mitterrand et de l’amiral Lanxade. C’est dans ce cadre et sous ce commandement qu’a pu être entreprise une opération très spéciale : l’exécution du génocide.

Comme l’amiral Lanxade lui-même l’explique, il pouvait y avoir non seulement des unités spécifiques sous ce commandement, mais également des séquences de temps, tels ces premiers jours de Turquoise avant que ne le commandement ne soit remis au général Lafourcade. Trois jours pendant lesquels l’armée française aura tout fait pour liquider les derniers Tutsi du Rwanda.

La question de savoir s’il y a une responsabilité française dans l’attentat contre Juvénal Habyarimana qui servit de prétexte au déclenchement du génocide, et si par exemple ces soldats du Dami pourraient y avoir pris part, ainsi que, dès 1994, on put en avoir des indications, a été nettement brouillée, quelques temps avant les commémorations du dixième anniversaire. Comme pour ouvrir les hostilités, Stephen Smith, dans Le Monde, se faisait le relai du juge Bruguière, pour colporter une version très différente, mais très semblable à celle qu’il défendait déjà dix ans auparavant – bien avant que le juge Bruguière ne s’empare du dossier –, alors dans Libération. Rappelons que si l’instruction du juge sur l’attentat n’a été ouverte qu’en 1998, c’était alors simplement pour empêcher la Mission parlementaire de se saisir de ces faits. Et cela aura permis, par exemple, au capitaine Barril, de « réserver ses informations » au juge – lui offrant un prétexte pour refuser de répondre aux députés.

Pendant dix ans, Stephen Smith, comme le capitaine Barril, rejoints en chemin par Pierre Péan et le juge Bruguière, ont tenté de faire valoir que l’attentat aurait pu tout simplement être l’œuvre des adversaires politiques les plus évidents de Juvénal Habyarimana, soit le Front patriotique rwandais, sous la direction de Paul Kagamé. Ainsi l’actuel président du Rwanda, l’homme qui a libéré le Rwanda du génocide organisé et exécuté par l’armée française, se trouve directement incriminé par leurs thèses…

Stephen Smith... Depuis dix ans, nous avons déjà eu l’occasion d’écrire, à de multiples reprises, aussi bien dans la première édition de ce livre que par voie de presse, tout le mal que l’on pense de son travail de journaliste devenu le principal avocat de la politique criminelle de la France aussi bien au Rwanda que dans nombre de pays d’Afrique. Après avoir abondamment œuvré pour égarer les lecteurs de Libération, Stephen Smith aura bénéficié de ce qu’on peut qualifier de promotion, en passant au Monde.

Quant à la vérité, Le Monde ne risquait rien : le journal du soir n’a pas plus brillé pour exposer la politique criminelle de la France au Rwanda qu’il ne l’avait fait depuis l’origine des décolonisations, comme au Biafra vingt cinq ans plus tôt. À l’exception d’une série d’excellents papiers de Rémy Ourdan, parue tardivement, comme pour sauver la face, en 1998, dans la foulée de la Mission d’information parlementaire – après que Saint-Exupéry ait fait éclater le scandale dans Le Figaro –, le journal de Jean-Marie Colombani s’est plutôt distingué, tout au long de l’affaire rwandaise, pour la vision ethniste qu’il a distillé11, et pour sa complaisance sans bornes envers la politiquedélirante de l’Élysée. Lorsqu’en juillet 2007, Le Monde fera mine de découvrir la responsabilité de Mitterrand dans l’affaire rwandaise, c’était dans le mouvement de la nouvelle politique mise en œuvre par Bernard Kouchner pour le compte de Nicolas Sarkozy – qui tente de faire valoir la thèse suivant laquelle il n’y aurait eu de « faute » que de Mitterrand.

L’ethnisme a certainement atteint le comble au Rwanda, mais il ne faut pas oublier que cette grille de lecture, découlant de la « géopolitique » inventée par le théoricien nazi Karl Haussofer, coûte très cher partout. L’Angola ne s’est toujours pas remis des vingt-cinq ans de guerre civile que lui a coûté la politique ethniste d’un Jonas Savimbi – appuyé de bout en bout parles services français. À la fin des années soixante, le Biafra aura été l’autre cas d’école, la première mise en application du délire ethniste à grande échelle, sans que Le Monde n’y trouve rien à redire, bien avant Colombani. Plus récemment le cas du traitement de l’Afghanistan pose tout autant problème : l’analyse ethniste incite le journal du soir à défendre les points de vue de « l’ethnie majoritaire »-pashtoune-pro-talibane, selon les critères de la pensée « géopolitique » qui procèdent ainsi toujours par assimilations totalitaires. La realpolitik farouche de la diplomatie française l’incitera ainsi à soutenir ce qui est, dans ses catégories, le parti légitime, comme au Rwanda, « le peuple majoritaire », et d’y appuyer particulièrement ce qu’elle reconnaît comme son expression la plus authentique, là, le racisme exterminateur, et ici l’intégrisme, non moins exterminateur. En Afghanistan comme au Rwanda, comme partout, les points de vue de la politique étrangère française ne sont pas bien différents de ceux que suggère le quotidien du soir.12

Dans ce contexte désolant où la vérité des faits compte peu et l’art de les présenter trompeusement beaucoup, on pourrait dire que Stephen Smith est probablement un des meilleurs journalistes de la presse parisienne. Sa phrase est dense, il n’écrit jamais pour rien. En bon professionnel, il n’aura pas oublié de rendre compte du livre de son homologue du Figaro, Patrick de Saint-Exupéry, évoquant au passage les travaux de la Commission d’enquête citoyenne – et prétendant faire le point sur la responsabilité française, en une pleine page brodée à sa façon, le 18 avril 2004.

Tout d’abord, sur le point capital apparu particulièrement aux yeux des observateurs à l’occasion du dixième anniversaire – la présence française pendant le génocide –, sans en faire état, il répond, tel un communiqué officiel :

Hormis 24 coopérants militaires, les derniers soldats français ont quitté le Rwanda en décembre 1993, conformément aux accords de paix d’Arusha, qui prévoyaient le déploiement de 2 500 casques bleus dans le cadre de la Mission des Nations unies au Rwanda (Minuar). À part l’opération Amaryllis, l’évacuation des ressortissants français, de la veuve et des enfants Habyarimana, ainsi que des dirigeants de l’ancien régime qui s’étaient réfugiés à l’ambassade de France dès le début du génocide, des militaires français ne sont revenus au Rwanda qu’à la fin juin 1994, avec un mandat de l’ONU.

Avant d’entendre Dallaire et les rescapés interviewés par Kapler, on n’avait pas suffisamment prêté attention à ce point : il y avait donc « 24 coopérants militaires » au Rwanda en 1994, pendant la préparation et l’exécution du génocide. Et avec qui coopéraient-ils ? Pourquoi ne les a-t-on vu nulle part se préoccuper d’empêcher la catastrophe ? Que faisaient-ils pendant qu’étaient trucidés les dix casques bleus belges, dans le camp Kigali, le quartier général de la Garde présidentielle, là, « en particulier », où Dallaire dit avoir vu « plein de soldats français » ?

N’auraient-ils été que 24, la question de la justification de leur présence mériterait d’être abordée. Mais Smith est bien précis, et bien affirmatif, quant à ce « faible » nombre de participants français à l’armée du génocide. D’où tient-il tant de certitudes ? Dallaire, lui, était témoin. Il n’aura pas pris le temps de compter les soldats français, mais il dit « plein ». Ce n’est pas tout-à-fait pareil que deux douzaines. Smith les a-t-il comptés ? S’il y avait été peut-être pourrait-il confirmer – ou infirmer – l’information complémentaire que fournit Dallaire lorsqu’il dit les avoir vu « en particulier » avec la garde présidentielle.

Quant à la présence de militaires français au camp de Kanombé, on en trouve confirmation, au hasard de la lecture des annexes du rapport de la Mission d’information parlementaire, dans une réponse de l’état-major des armées aux demandes de celle-ci (annexe 6 D.10). On lit dans ce document que, par exemple, le 6 avril au soir « 24 des 25 assistants techniques (l’Attaché de défense étant en mission à Paris) se trouvaient dans la ville de Kigali et au camp de Kanombé, à leur domicile ». Le même document énumère l’ensemble des unités présentes au camp de Kanombé, dont une « compagnie de génie (coopération allemande) ». Faut-il en déduire qu’il aurait pu y avoir aussi là des militaires allemands, à Kigali, en avril 1994 ?13

Quant au nombre, on voit que Smith est d’accord avec l’état-major (comme avec Michel Roussin qui, au cours de son audition parlementaire donnera également ce chiffre de 24). Sauf qu’il semble oublier (comme Roussin) l’attaché de défense, le colonel Cussac, en mission à Paris le 6 avril, à l’heure de déclenchement de la bombe génocidaire, mais d’ordinaire présent. On peut raisonnablement se demander si la mission de ce dernier au QG de Mitterrand n’aura pas consisté à mieux coordonner les équipes sur le terrain avec la direction parisienne du génocide. Comme on sait que Cussac retournera aussitôt à Kigali, il est probable que ce voyage ait surtout consisté à venir prendre les dernières instructions avant d’engager la partie la plus critique du programme.

Remarquons simplement que ne sont comptés là que les AMT, les assistants militaires vivant là à l’année, installés avec leurs familles – dont la présence, contraire à l’esprit des accords d’Arusha, est néanmoins impossible à occulter. Le général Varret nous explique qu’« ils étaient basés à Kigali et travaillaient dans les écoles militaires ou géraient des ateliers de réparation, d’hélicoptères par exemple ». Voilà qui faisait cher du mécanicien… Dans les écoles militaires, par contre, on comprend mieux l’utilité de tels assistants. Et de ces écoles à l’état-major, il n’y a qu’un pas, qu’on aura vu au moins le lieutenant-colonel Maurin franchir allègrement.

Qu’en est-il des DAMI ? Ils ne sont pas dans ce compte. Or, le général Dallaire nous dit avoir vu « plein » de français « tout le long » du génocide. De leur côté, miliciens et rescapés témoignent d’un niveau d’intervention allant jusqu’aux détails – comment organiser une barrière, comment se débarrasser des cadavres.

Ainsi que Varret l’explique : « lorsqu’on veut accroître les effectifs », « on a recours aux DAMI »6. Par ailleurs, on a vu comment le dispositif du COS permet au Président de faire ce qu’il veut, en totale discrétion, couvert par l’épaisse chape de silence qui couvre les « opérations spéciales ».

On sait aussi que Mitterrand trépignait d’envoyer une opération Turquoise offensive dotée d’une forte puissance de feu pour en finir avec le FPR… À défaut, rien ne l’empêchait d’« accroître les effectifs » discrètement par le mécanisme des DAMI tel que le décrit le généraljavascript:barre_raccourci(’’,’’,document.formulaire.texte2) Varret :

« Les DAMI », nous dit-il, assurait « la formation de bataillons complets de façon décentralisée, en dehors de la capitale. En pratique les personnels DAMI vivaient dans les camps d’instruction militaire, avec leurs élèves ». On sait aussi qu’ils portaient l’uniforme de l’armée rwandaise. On sait également qu’ils pouvaient être noirs, originaires des Antilles ou d’ailleurs. On sait de même qu’ils avaient des contrats de quatre mois.

En l’état du dossier, tout permet de penser qu’on pourrait avoir eu la tentation d’apporter discrètement quelques renforts à nos amis des FAR au moment où leur tâche était la plus grande. Pendant des années l’armée française avait préparé ses élèves rwandais à une épreuve pour laquelle il est douteux qu’elle l’ait laissé choir au milieu du gué.

De quatre mois en quatre mois, combien de DAMI ont-ils pu s’ajouter aux 24 « AMT » recensés, du retrait de Noroît, en décembre 1993, à mars 1994 ? Et combien de ces DAMI ont-ils pu être « détachés » auprès de l’armée rwandaise, de mars à juin 1994 ? Dans la logique de l’intervention française, il n’est pas saugrenu d’imaginer qu’il ait pu y avoir là des centaines d’hommes pour assurer la « formation » – en fait l’encadrement –, – soit l’armée rwandaise elle-même –, « décentralisée », « en dehors de la capitale », – c’est-à-dire dans tous le pays –, pendant que ces « bataillons » procédaient au dernier génocide du XXème siècle.

Cette hypothèse, aussi terrible soit-elle, est parfaitement cohérente avec ce que l’on sait des mœurs constantes de l’intervention française. Tout le long des trois années 1991, 1992 et 1993, les effectifs auront constamment varié en fonction des besoins. La question de savoir si ces effectifs auront été renouvelés – et renforcés – pendant le génocide ne peut plus être écartée.

En réponse aux parlementaires, l’état-major évoque le fait que ce 6 avril, à Kigali, une « cellule de crise » a été mise en place, « dirigée par le lieutenant-colonel Maurin à partir de l’ambassade ». En guise d’« assistant technique », le lieutenant-colonel Maurin était, officiellement, jusqu’en décembre 1993, chargé de diriger l’état-major des Forces armées rwandaises – le véritable patron de l’armée du génocide.

Ainsi, apprend-on au passage que Maurin faisait partie des « assistants » militaires demeurés au Rwanda après le retrait officiel de Noroît. Loin de se cantonner à « l’entretien des hélicoptères », la coopération militaire française aura ainsi consisté à diriger l’état-major de l’armée rwandaise y compris dans les derniers mois de préparation du génocide… Et le lieutenant-colonel français était donc toujours là en avril, pendant la semaine décisive de mise en place du régime de Bagosora…

Officiellement, Maurin serait parti à la mi-avril, comme le reste des AMT. Or, il faut bien comprendre que, mise-à-part l’action officielle, il y avait l’action secrète – sous COS. Et c’est bien de celle-ci que Dallaire témoigne lorsqu’il dit avoir vu, en particulier à l’état-major, « plein » de français. Il est vraisemblable du coup qu’un individu comme ce Maurin soit de ceux qui sont restés « tout le long » – tant son expertise était nécessaire au fonctionnement même de l’armée rwandaise…

Ce jour-là en tout cas, le 6 avril, c’est « à partir de l’ambassade » où s’opérera le coup d’État, là même où sera intronisé le gouvernement « intérimaire » chargé de procéder au génocide, que Maurin exerce sa direction. Ce jour-là et les cent jours qui suivront, ses hommes, les hommes de l’armée rwandaise qu’il avait formé et qu’il dirigeait continûment depuis 1992, exécuteront le crime.

Gérard Prunier raconte, dans Rwanda : un génocide, paru chez Dagorno en 1997, dans quelles conditions Maurin avait pris ses fonctions, en 1992 :

« En fait, l’armée française contrôle complètement la répression de l’insurrection » explique l’auteur dans le langage typique de la « guerre révolutionnaire ».

« Les feux de l’actualité se braquent sur le lieutenant-colonel Chollet, de la mission militaire française, lorsque la presse dévoile, suite à des fuites, qu’il est chargé par le gouvernement rwandais du commandement général des opérations. Il conserve un profil bas pendant quelques temps, puis passe le commandement opérationnel des FAR à son bras droit, le lieutenant-colonel Maurin. » Chargé du « commandement général des opérations », celui-ci était donc encore présent au début du génocide, résidant au camp de Kanombé, parmi les “troupes d’élite” de l’armée rwandaise qu’il avait formées...

On a eu plus que des traces de ces « fuites » évoquées par Prunier, dans les annexes du rapport parlementaire. On y trouve deux documents datant de 1992, très explicites l’un et l’autre, dont la lettre très officielle du gouvernement rwandais à l’ambassadeur de France (référencée 4.C.2), diffusée à l’époque, qui avait provoqué le scandale, et un tract qui en résume le sens (réf. 4.C.3) :

Un militaire français, le Lt Col Chollet, commandant des forces françaises venues assurer la sécurité de leurs compatriotes, dit-on, vient de recevoir le pouvoir illimité de diriger toutes les opérations militaires de cette guerre.À voir ces attributions que l’on vient de lui conférer, on peut conclure qu’il est en fait Chef d’État Major des Forces armées rwandaises.

La lettre du ministère des affaires étrangères rwandais était plus précise encore :

À compter du 1er janvier 1992, le lieutenant-colonel Chollet (…) exercera simultanément les fonctions de conseiller du président de la République, chef suprême des forces armées rwandaises et les fonctions de conseiller du chef d’état-major de l’armée rwandaise.(…) Monsieur Chollet aura pour mission de conseiller le chef d’état-major de l’armée rwandaise sur :

– l’organisation de l’armée rwandaise ;

– l’instruction et l’entraînement des unités ;

– l’emploi des forces.

Et c’est donc le même Maurin, adjoint de Chollet début 1992, son successeur à la tête de l’armée rwandaise depuis la mise à l’écart de Chollet, que l’on retrouve à Kigali aux premiers jours du génocide. Il aurait prétendu être parti « le 14 avril » – ce qui reste à démontrer. Mais il suffit de savoir que le lieutenant-colonel Maurin a été présent du 6 au 14 avril, pour qu’on s’intéresse sérieusement au moins à son action pendant cette semaine tragique où les hommes de la garde présidentielle, avec Théoneste Bagosora, installeront le régime qui procédera au génocide. Rappelons que c’est la même « garde présidentielle » – avec « plein » de Français dedans, selon Dallaire – qui prendra d’abord le soin d’éliminer tous les possibles opposants au programme génocidaire, ce qui fut fait, précisément, cette semaine-là, à partir du camp de Kanombé où résidaient les « 24 » coopérants français dont le lieutenant-colonel Maurin, commandant opérationnel des Forces armées rwandaises.

Quant à « l’emploi des forces » de la Garde présidentielle, on est en droit de se demander quels ont été les « conseils » que Maurin a pu donner, en particulier au long de cette tragique semaine du 6 au 14 avril.

Depuis des années, on prétend juger, au Tribunal international d’Arusha, des hommes tels Augustin Bizimungu, celui-ci en temps que chef d’état-major d’une armée dont on comprend qu’il ne l’était qu’en titre, le « commandement général des opérations » étant assumé effectivement, d’abord par le lieutenant-colonel Canovas « chargé de conseiller en catimini le commandement rwandais »14, dès octobre 1990, puis par les lieutenant-colonels français Chollet et Maurin successivement – et ce jusqu’au 6 avril et « tout le long, bien sûr », comme dit le général Dallaire, tout le long du génocide.

Mais ces 24 ou 25 coopérants français encore officiellement présents au Rwanda en avril 1994 ne pèsent pas plus pour Smith que tous les innombrables faits au regard desquels la mise en accusation de l’action entreprise par l’armée française sous la direction du président de la République s’impose. Après dix ans de réfléxion, c’est une autre « évidence » qui s’impose à Stephen Smith : « l’engagement de la France auprès de l’ancien régime ne pouvait éviter le bain de sang qu’à condition que d’autres puissances exercent sur la par-tie adverse, le FPR et son allié ougandais, le même type d’“amicales” pressions ».

Ainsi, « la France » n’y était-elle pour rien : on devrait le génocide à l’absence d’autres acteurs – “temporisateurs”. Remarquons au passage que Smith considère acquise la thèse officielle en vertu de laquelle la France aurait exercé des « pressions » tendant à « éviter le bain de sang » – ce qui est, malheureusement, loin d’être établi. Si le diplomatie française a prétendu appuyer – du bout des lèvres – le processus d’Arusha, on sait combien cette attitude était de pure forme, ainsi que cela a été rapporté aux députés français lors de la mission d’information. Et on aura vu, au contraire, l’administration – et l’armée – françaises soutenir les factions les plus extrêmistes tout au long des trois années de préparation du génocide – et au-delà.

Ce serait parce qu’aucune « puissance » n’a su retenir le FPR que le génocide a pu avoir lieu... Au détour de ce vœux pieu, Smith sous-entend la thèse qu’il cherche généralement à induire : les torts étaient pour le moins partagés, et le FPR aurait même une lourde part des responsabilités du génocide. Comme on voit, Smith ne lésine pas sur les sophismes pour enrober ses énoncés d’un goût douteux.

Mais pour étayer cette théorie, il n’y a malheureusement rien. On sait combien l’extermination des tutsis du Rwanda a été une entreprise planifiée de longue date. La marge de manœuvre du FPR face à cette effroyable programme était en fait bien faible.

On aura également vu, depuis le début, les auteurs du génocide et leurs avocats agiter soit la théorie du double génocide, soit celle d’une appréciation des responsabilités partagées, telle que Smith la suggère ici. Ce qu’on peut appeler la thèse de Bruguière – propagée par Pierre Péan et Stephen Smith pendant des années avant d’être enfin délivrée par le juge –, sert désormais d’articulation principale pour la défense des personnes poursuivies devant le tribunal d’Arusha, en dépit non seulement de sa vacuité, mais du fait qu’elle ne prouve rien, et certainement pas l’inversion de la charge de génocide que propose éhontément le juge aussi bien que ces journalistes et les avocats qui s’en inspirent.

Mais d’être applaudi par les assassins – et abhorré par les victimes – ne gêne pas plus Bruguière, Smith et Péan que cela ne gênait feu-Jean Hélène, le prédécesseur de Smith au Monde. Smith poursuit vaillamment son entreprise de défense de l’indéfendable :

« À défaut [d’hypothétiques « pressions » d’« autres puissances » sur le FPR], c’est précisément le caractère amical de cet engagement auprès d’un pouvoir “ethniste”, comme l’a qualifié la mission d’information parlementaire française en 1998, qui accable d’opprobre la France. » Smith l’aura remarqué. Mais c’est aussitôt pour tenter de se rattrapper : « D’autant plus que la tentation de reconstruire le passé à l’ombre portée du génocide est grande. »

Ainsi, nous serions en train de reconstruire, soit d’échafauder une accusation, « à l’ombre portée du génocide »… « Or », conclut Smith, « en dépit de tous les signes annonciateurs, qui ont été nombreux en l’occurrence, l’élimination méthodique d’une population est un projet bien trop monstrueux à envisager pour être facilement prévisible »… Et c’est ainsi que se termine son article faisant le point, dix ans après, sur la question des responsabilités !

« Argument négationniste s’il en est », relève Mariv, « puisqu’il refuse la planification ». En somme, c’est la monstruosité du crime qui suffirait à établir l’innocence de la France. Elle ne pourrait pas être responsable de ce qu’on ne peut imaginer. Mais que nous chante-là Smith ? Qui pouvait « imaginer » Auschwitz avant d’ouvrir les chambres à gaz ? Malgré cela, un génocide se produit justement parce qu’il est « imaginé ». « Impensable », mais non seulement « pensé », exécuté.

Non seulement « imaginable », mais planifié, le programme génocidaire se mettait en place imperturbablement, aux yeux de tous, au long des quatre années sous occupation française – et tout particulièrement la dernière année. On aura alors eu l’occasion de remarquer les « nombreux » « signes annonciateurs » de ce dont Smith pouvait prétendre, dix ans après, que cela n’aurait pas été « prévisible » – en lisant, par exemple, Libération , dans lequel un certain Stephen Smith publiait, entre autres, l’interview d’un responsable des milices, Janvier Afrika, où était exposé en détail ce qui était à l’œuvre – et le rôle qu’y tenaient les français15... Rappelons ici le rapport de la Fédération internationale des droits de l’homme, et la présentation qu’aura pu en faire Jean Carbonare, au journal télévisé de Bruno Masure, sur France 2, en 1993…

« Prévisible », le génocide des Tutsi du Rwanda a été plus qu’annoncé – et ce depuis les prêches de Mgr Perraudin – et les discours de Grégoire Kayibanda, à la fin des années cinquante... Non seulement prévue et annoncé, la « solution finale » rwandaise avait dû se préparer longuement – et intensivement dans les derniers mois. Aussi « monstrueux » qu’il ait été, le projet de génocide était public. Des journaux l’ont dénoncé, des associations l’ont rapporté, de « nombreux » « signes annonciateurs » l’ont confirmé. Dès l’été 1993, Bagosora déclarait qu’il « préparait l’apocalypse ». Dès janvier 1994, à peine arrivé au pays des Mille collines, le général Dallaire appelait au secours le Conseil de sécurité de l’Onu – et recueillait un nouveau témoignage de chef milicien, dramatiquement précis. Et, dix ans après, face à ce dossier accablant, le vaillant avocat des crimes de la République n’aura pas trouvé autre chose pour tenter de crédibiliser l’innocence française relative déjà proposée par la Mission parlementaire, que de prétendre à l’ignorance de ce que tout le monde savait, même lui.

Mais alors qu’en était-il « après », lorsque l’horreur de ces tueries massives s’affichera à la une mondiale ? On ne se souvient pas que la France ait alors, par exemple, demandé à ses coopérants militaires d’exercer « d’amicales pressions » sur les miliciens qui tuaient à tour de bras. Ni sur la garde présidentielle, tête de proue de l’entreprise génocidaire. Ni sur l’état-major d’une armée dont on sait maintenant qu’en dépit de la très meurtrière mobilisation du peuple équipé de machettes, c’est à ses soldats qu’est due, pour trois-quarts, la mortalité énorme de l’extermination.

Comme on pouvait déjà le signaler dans la première édition du livre dont est extrait ce texte, le signe le plus manifeste de l’engagement français dans le génocide sera qu’en dépit de tout, on ne verra la France changer de politique d’aucune façon, à aucun moment. Au contraire, le dossier de la complicité française avec le parti génocidaire est très lourd, jusqu’à bien après. Ainsi pourra-t-on voir, dix ans plus tard, l’ex-patron de fait de l’armée rwandaise, le lieutenant-colonel Maurin, et l’ex-ambassadeur de la France au Rwanda à l’époque, Philippe Marlaud, se rendre à Arusha pour discuter amicalement avec le colonel Bagosora de sa défense devant le Tribunal international16… Les trois principaux responsables de l’exécution du génocide sur le terrain, auront pu se retrouver dans une geôle internationale pour échanger leurs souvenirs sans que personne ne se scandalise du fait que deux d’entre eux soient venus en simple visite… Les commanditaires venaient-ils pour rassurer l’exécutant – et lui fournir des garanties pour l’avenir, en échange de son silence devant la cour ?

Rappelons que la France n’a toujours pas cru bon de formuler des excuses vis-à-vis du peuple rwandais.

La semaine d’auditions de la Commission d’enquête citoyenne, passage Dubail, dans un sous-sol, près de la gare de l’Est, aura été riche en enseignements, même pour ceux, comme nous, qui pensions n’avoir plus grand chose à apprendre après dix années d’investigation. Le principal restera la prise de conscience du degré de la responsabilité française : désormais, l’État français n’est plus considéré comme manifeste complice indirect, mais comme vraisemblable acteur direct du génocide. Co-auteur.

En plus des témoignages présentés par Georges Kapler, on pouvait entendre Gabriel Périès, par exemple, l’auteur d’une thèse universitaire sur la théorie de la « guerre révolutionnaire ». Celui-ci nous confirmait ce dont il avait déjà convaincu Patrick de Saint-Exupéry : la guerre du Rwanda est un cas d’école de l’application de cette théorie inventée par l’armée française au long de la guerre d’Indochine, et appliquée à grande échelle en Algérie. Ce qu’on ne savait pas et que nous révélera ce jour-là Gabriel Périès, c’est que cette théorie aura été exportée, avec les hommes pour l’appliquer, en Amérique latine, tout au long de la grande époque des dictatures qui ont ensanglanté cette région du monde pendant un bon quart de siècle.

Cette histoire n’était en fait déjà plus un secret. Fin 2003, Canal+, puis Arte, ont diffusé le documentaire de Marie-Monique Robin intitulé Escadrons de la mort, l’école française, de même que le livre qu’elle a publié ensuite à la Découverte. Pour ceux qui n’avaient pas vu le film17, mais de façon plus précise, se fondant sur ses très longues recherches universitaires, Gabriel Périès expliquait comment des centaines de militaires français avaient participé à la sale guerre en Argentine, ainsi qu’à toutes les dictatures latino-américaines de l’époque, dès 1964, au Brésil, et jusqu’au Guatemala, partout18. Tout le long de ce déferlement d’horreur. Une politique secrète de la France qui ne subira jamais d’à coups, de la présidence de Charles de Gaulle, en passant par celles de Pompidou et de Giscard, jusqu’à celle du président « de gauche », François Mitterrand. Gabriel Péries dit avoir trouvé au cours de ses recherches jusqu’aux noms de ces centaines de militaires français qui officiaient à l’état-major, et dans les centres de torture, à Buenos Aires, à l’époque où les « disparus » se comptaient par dizaines de milliers.

Si, sans même disposer du très ingénieux dispositif du COS, Valéry Giscard d’Estaing pouvait déployer, dans le plus grand secret, un efficace soutien militaire aux dictateurs argentins, c’est que les présidents de la Vème République bénéficient dès le départ d’avantages exorbitants que leur procurent ses institutions. Sous ce curieux régime, on remet entre les mains exclusives du Président rien de moins que la politique étrangère, son « domaine réservé », monarchique au sens strict du terme.

À cette disposition extravagante s’ajoute le fait que le rôle de « chef des armées » du Président est d’autant moins symbolique sous ce « régime spécial » que celui qui l’a inauguré, de Gaulle, était général – et que l’opposition militaire qu’il rencontra les premières années de ce régime fut l’occasion d’une rigoureuse prise en main de cette institution qui redeviendra, sous lui, « la grande muette ».

Ainsi, la constitution de la France a octroyé à son représentant de très réels pleins pouvoirs – et les moyens de les exercer à sa guise. Le cumul de ces deux compétences, pouvoir absolu en politique étrangère, et direction « suprême » des armées – instrument essentiel de toute politique étrangère –, aboutit rapidement à la situation où le monarque-président dispose de bien assez de légitimité/légalité pour donner tel ou tel ordre de mission à des militaires sans que personne n’ait rien à dire.

De cette manière, la Vème République s’est réservé la possibilité de mener des politiques militaires indépendantes de ses politiques publiques. Ce principe est souligné quant à l’Afrique. Non seulement la politique étrangère d’une manière générale, mais la politique africaine en particulier est qualifiée de « domaine réservé ». Une façon de dire que la politique africaine n’est pas de la politique étrangère. Et de signifier au passage qu’elle est deux fois réservée, en temps que politique étrangère et en elle-même.

C’est dans cet espace très privilégié, et avec l’instrument idéal du COS, que François Mitterrand a pu disposer des unités d’élite de l’armée française pour exécuter le génocide des tutsi du Rwanda. Mais l’épisode jumeau d’une politique totalement inavouable de meurtres sélectifs, et néanmoins massifs, telle que fut la guerre argentine, nous éclaire sur le fait que ce genre d’entreprises sont dans la nature du régime, avec ou sans COS, en Afrique ou ailleurs.

On constate rétrospectivement que les institutions de la Vème République, octroyant des pouvoirs ainsi illimités au Président, dotent la France de possibilités extraordinaires dont n’est pourvu aucun État « démocratique ». C’est ainsi que le partage des rôles entre la France et les États-Unis découle en grande partie de cet avantage singulier dont disposent les autorités françaises – et dont sont privés leurs homologues américains – pour mettre en œuvre des politiques inavouables, réellement secrètes. En Birmanie aujourd’hui, comme hier en Amérique latine, les français font le « sale boulot » que les américains ne peuvent pas se permettre d’assumer directement du fait d’un contrôle parlementaire de la politique étrangère simplement impensable ici. Tout comme le libre accès aux archives de l’État pour l’historien, le journaliste ou le citoyen19…

L’amiral Lanxade aurait-il à répondre des activités engagées sous l’autorité du COS qu’il dirigeait avec Mitterrand, il serait en droit de faire valoir que l’esprit de cet arrêté, soulignant la nature des institutions, est bien de remettre les pleins pouvoirs entre les mains du Président et de lui seul.L’obéissance due au Président peut être vraie pour le chef d’État major, mais elle est plus encore inculquée, et perçue comme une évidence, à tous les niveaux de l’armée.

Même en mai 68, à l’heure où de Gaulle était si seul que les plus proches semblaient l’abandonner, celui-ci pouvait compter sur l’armée, et les chars ont fait mouvement vers Paris sans aucune émotion – alors même qu’il s’agissait d’une armée de conscrits. De Gaulle avait juste eu besoin de rencontrer Massu parmi ses hommes. C’était bien sûr pour s’assurer d’être bien compris, mais aussi pour ce qui ne souffre pas d’intermédiaires, ce qui ne peut pas s’écrire, ni se dire au téléphone, ni se transmettre par quelque messager que ce soit, puisque c’est, en fait une décision à prendre en commun – l’ordre de tirer sur le peuple s’il le fallait. Plus encore, il s’agissait de manifester là l’autorité de la personne du Président, l’autorité incarnée, dans le cadre de ce que Maurice Duveger a appelé la « monarchie républicaine ».

On ne connaît pas la suite de cette histoire, puisque les CRS auront suffi à évacuer l’Odéon et sonner le glas d’une révolution sans que les chars aient besoin d’envahir le quartier Latin. Mais on a pu toucher du doigt ce jour-là ce qu’est une dictature militaire : un État dont le maître peut à tout moment recourir à l’armée pour se maintenir au pouvoir.

Mai 68 est loin, et le simple jeu de la vie démocratique n’a jamais mis en péril le fonctionnement du régime imposé par un coup d’État militaire le 13 mai 1958. Hormis ce bref épisode de 1968, l’armée – hormis la gendarmerie – n’a jamais été appelée à intervenir en politique intérieure20. Elle n’a pas eu trop de mal non plus pour conserver de confortables budgets, même en l’absence de toute menace étrangère. Elle a réussi à s’offrir le luxe d’un armement nucléaire – pour l’amortissement duquel le pays a le privilège déraisonnable d’une industrie nucléaire civile à nulle autre égale.

De même l’industrie de l’armement sera devenue une des toutes premières spécialités nationales, très coûteuse spécialité, que l’on tente d’amortir en exportant partout dans le monde les ruineux joujoux que l’armée française a la coquetterie de désirer. Quoique cela puisse coûter aux contribuables, ce montage pharaonique n’est jamais sérieusement contesté par aucun parti. Ce qui tend à faciliter considérablement les relations de l’armée et de la démocratie... Des relations de “qualité” auxquelles contribue bien sûr le fait qu’aujourd’hui les marchands d’armes possèdent directement l’essentiel de la presse et de l’édition…En échange de tout – tout ce qu’ils veulent –, les militaires ne doivent qu’une chose : l’obéissance au chef des armées, le Président. Celui-ci, par ailleurs, se fait normalement le garant de ce que la manne fiscale ne se tarisse pas.

La deuxième raison pour laquelle l’armée ne risque pas de sentir insatisfaite, c’est qu’elle reste mobilisée sur ce qu’on pourrait appeler ses objectifs idéologiques propres – cultivés en particulier dans la marine, qui constitue traditionnellement l’essentiel des troupes coloniales. Issus de l’extrême-droite maurrassienne, versaillaise d’origine, anti-dreyfusarde ensuite, cagoularde entre-deux guerres, défaitiste en 40, puis, bien sûr, pétainiste plus souvent que gaulliste. Depuis la guerre d’Indochine, on a pu voir combien ce parti militaire pratique avec ferveur une des formes les plus ignobles de guerre, la guerre dite révolutionnaire. En Algérie d’abord – expérience dont l’arme française sortira quasiment plus auréolée que les SS au panthéon de l’extrême-droite mondiale. Et ensuite, comme on le comprend maintenant, en Amérique du sud aussi bien qu’en Afrique ou en Asie – en Argentine, dans les années 70, vingt plus tard au Rwanda, comme en Birmanie et au Mexique aujourd’hui encore. Le crime continue – comme disait François-Xavier Verschave.

Car, on oublie souvent de le préciser, le 13 mai 1958, c’est bien d’un coup d’État de militaires d’extrême-droite qu’il s’est agi. Significativement, si on s’apprête à en célébrer le cinquantième anniversaire en toute discrétion21 , c’est bien parce que les héritiers de cette grande escroquerie institutionnelle sont encore au pouvoir.

Les aventures sud-américaines que la République gaullienne offrira aux rescapés de l’OAS au lieu de la prison, ne pouvaient que leur convenir. Que ce soit en Afrique ou en Amérique latine, Trinquier au Katanga ou Aussaresses à Manaus trouveront des combats à la mesure de leurs idéaux. D’un côté de l’Atlantique, on manipulait la guerre civile ethnique pour perpétuer la domination blanche, de l’autre, on livrait bataille contre le communisme, pour redonner leur chance aux vaincus de 45…

Et lorsqu’en 1975, Giscard d’Estaing, à peine élu, appelait au gouvernement le très fameux colonel Bigeard – “héros” de la bataille d’Alger –, il ne craignait pas d’afficher la « continuité » d’une telle politique –, ni ses sympathies d’ancien élève de Lacheroy22 envers les praticiens de la guerre révolutionnaire.

On aura vérifié ainsi que, tout que long de la Vème République, de connivence avec l’armée, le Président dispose de son propre agenda, et d’un pouvoir très au-delà des limites communément admises, même pour ce qu’on appelle pouvoir absolu. Un programme qui est d’abord celui de l’extrême droite militaire.

Deux siècles d’expériences démocratiques auront abouti à cette formule, inspirée par celle mise en œuvre au XIXème siècle par Napoléon III23, où il suffit à l’État de laisser quelques libertés civiles pour que le peuple s’accommode d’être dépossédé de l’autorité qu’est supposé lui conférer le régime constitutionnel. La constitution gaulliste réussit à imposer ce paradoxe, en faisant plébisciter les règles exorbitantes de la Vème République dans la panique du drame algérien. La maîtrise des techniques de l’État, héritée de mille ans de monarchie, à laquelle s’ajoute le peaufinage de ses rouages et de son langage administratif élaboré au cours des deux derniers siècles “républicains”… c’est sur cette base que les constitutionnalistes de 1958 seront parvenus à mettre en place un système où il aura suffi d’instituer un COS pour engager les troupes de la République dans un génocide.

L’amiral Lanxade, tout comme les généraux Quesnot et Huchon qui assistaient directement François Mitterrand pour ce dossier, de même que tous les militaires engagés sur le terrain, y compris Maurin, pourront toujours arguer de la totale « légalité » de leur action. Non seulement « légale », l’intervention française au Rwanda s’est faite dans la continuation de l’action militaire telle qu’on la conçoit sous la Vème République, dans l’esprit des institutions.

Il n’est pas sûr toutefois ni qu’un arrêté de 1992, ni même que l’esprit si particulier des institutions de la Vème République, les mettent sérieusement à l’abri de toute possibilité de poursuites pour crime contre l’humanité. C’est ce qu’aura démontré un éminent juriste, Géraud de la Pradelle, dans son livre, Imprescriptible, sous-titré : l’implication française dans le génocide tutsi portée devant les tribunaux, paru aux éditions des Arènes en 2005.

De même, les militaires français identifiés pour avoir participé à la sale guerre argentine ne sont pas à l’abri de poursuites ou de condamnations. Encore faudrait-il qu’on s’intéresse aux responsabilités, premières, des politiques. Si Mitterrand est mort avant d’avoir eu à répondre du génocide des Tutsi, dans l’affaire de l’engagement français en Amérique latine, Giscard est encore vivant… On peut regretter la disparition de Michel Poniatowski,émissaire spécial de l’Élysée, envoyé par Giscard pour féliciter les généraux argentins à l’heure même où des spécialistes français faisaient tourner à pleinrégime les « écoles » de torture de Buenos Aires. Mais Édouard Balladur, Michel Roussin, Alain Juppé, ou Nicolas Sarkozy sont encore là.

Répétons-le : le 13 mai 1958, il y eut bien un coup d’État, un coup d’État militaire exécuté par l’extrême-droite au bénéfice du général de Gaulle.

En Afrique, ce sont les catégories d’un Jacques Foccart qui se sont alors imposées. Foccart qui parrainera l’union des étudiants d’extrême-droite, l’UNI – et ce jusqu’à sa mort.

Or, c’était bien pour l’Afrique, pour y maintenir une « présence française » impériale, qu’une telle monstruosité institutionnelle avait été considérée nécessaire. La Vème République n’aura eu d’autre raison d’être que de garantir la mainmise de la France sur l’espace africain, sans lequel elle risquait fort de se retrouver « puissance secondaire » – ce qui convenait mal aux fantasmes des héritiers de Louis XIV et de Napoléon.

Pour son deuxième septennat, Mitterrand pouvait se sentir pleinement investi de ses pouvoirs régaliens. N’ayant plus à rechercher de réélection, ce rescapé de la Cagoule et des années noires de Vichy, – déjà fameux pour avoir apporté sa bénédiction aux méthodes de la « guerre révolutionnaire » en Algérie, alors en tant que ministre de la Justice –, put donner libre cours à l’application de la partie la plus rigoureuse du programme de l’extrême droite, la politique génocidaire qu’il entreprendra de 1990 à 1994 au Rwanda.

Si l’on peut prétendre ici que la politique de « guerre ethnique » a une certaine antériorité dans la pensée de cette extrême-droite cagoularde, au point où l’on peut y identifier un « programme », c’est après avoir retrouvé, chez deux de ses théoriciens principaux, quoique souvent méconnus, René Guénon et Raymond Abellio, dès 1924 chez l’un, comme en 1970 chez l’autre, des formulations très explicites de la perspective d’un recours au racisme radical en Afrique.

C’est dans Orient et Occident, en 1924 donc, que Guénon évoque le fond de son analyse politique : « rien ne serait plus souhaitable », selon lui, « que la reconstitution d’une civilisation proprement occidentale », « sur des bases normales ». Et qu’entend-il par « normales » ?

Il s’explique : « la diversité des civilisations, qui a toujours existé, est la conséquence naturelle des différences mentales qui caractérisent les races ». « Une civilisation normale, au sens où nous l’entendons [c’est-à-dire comprise comme l’univers d’une race], pourra toujours se développer sans être un danger pour les autres civilisations. » Cette « civilisation normale », « ayant conscience de la place exacte qu’elle doit occuper dans l’ensemble de l’humanité terrestre, elle saura s’y tenir et ne créera aucun antagonisme, parce qu’elle n’aura aucune prétention à l’hégémonie, et parce qu’elle s’abstiendra de tout prosélytisme ».

Pour atteindre un tel idéal, il faut « d’abord, détruire tous les préjugés… qui sont autant d’obstacles » pour l’entreprise consistant à « restaurer la véritable intellectualité »...

Examinant alors les scénarios de cette “restauration” qu’il appelle de ses vœux, il souligne qu’ils présenteraient « cependant quelques inconvénients… au moins transitoires… en raison des révolutions ethniques qui précéderaient nécessairement cette assimilation ».

Raymond Abellio, lui, en 1970, analysait la « déroute des colonialismes »« ou plutôt leur camouflage subtil et redondant » –, « qui ... finalement intensifie dans le monde entier la guerre des races ». Il y voyait « comme le produit et le sommet ambigus de cette révolte du sang » ainsi qu’il définissait « l’ère des fascismes et des racismes » ... « un combat pour l’âme de l’homme, et d’abord de l’homme européen »24.

« Révolutions ethniques », « guerre des races » : les penseurs du nazisme français annonçaient le programme. Ceux qu’il faudrait appeler les philosophes de la Cagoule, ont placé au centre de leur système ces notions qui exploseront dans le génocide des Tutsi, sous le règne de leur disciple, François Mitterrand, étonnamment fidèle, non seulement à ses amis, mais aux idéaux de sa jeunesse.

Faut-il souligner ici que Mitterrand et Abellio auront eu le même employeur, le patron de l’Oréal, Eugène Schueller, le financier de la Cagoule

– et du MSR, à l’extrême-droite de la collaboration… Abellio, sous son vrai nom de Soulès, à la direction du MSR jusqu’en juin 1944, et Mitterrand, à qui, en 1946, Schueller confiera son activité éditoriale – les éditions du Rond-point.

Plusieurs années d’investigation dans la littérature glauque de cette extrême-droite mystique auront permis de reconstituer le cheminement d’une pensée qui se camoufle derrière les préoccupations philosophiques les plus générales et qui abouti aux entreprises politiques les plus hideuses, telle la sale guerre argentine ou le génocide rwandais25.

Oui, Stephen Smith se trompe : le génocide rwandais n’était pas seulement « prévisible » – et prévu –, il a été de plus planifié, et même prémédité, dans la stratégie des théoriciens du nazisme français, depuis fort longtemps. Sur le modèle d’une « prophétie auto-réalisée », la cause du racisme avait besoin de faire couler des fleuves de sang pour prouver à tous son bien fondé. Et, ça aussi, cela a « marché » : les humains ont tous entendu le message diffusé par les charniers rwandais qui veut que chacun se méfie de son voisin. En Afrique, sur la terre même du « camouflage subtil et redondant » de la « déroute des colonialismes », depuis le Rwanda, l’ethnisme aura galopé jusqu’en Côte d’Ivoire – et même au Kenya –, faisant autant de mal que possible sur son chemin.

Au lieu de s’épuiser à la nier, il serait peut-être temps de faire face à l’évidence de la terrible responsabilité française dans le génocide des tutsis du Rwanda. Pour finir, Stephen Smith, souhaitant discréditer aussi bien l’admirable livre de Patrick de Saint-Exupéry que nos travaux ou ceux de la Commission d’enquête citoyenne « révèle » que les témoignages de rescapés recueillis par Georges Kapler seraient le résultat des « pressions exercées sur eux par l’actuel pouvoir à Kigali pour obtenir des témoignages à charge ». Et Smith en découvre la preuve dans une « confidence » à Paris-Match d’un rescapé du génocide : « Ils nous demandent de mieux nous souvenir des “atrocités” commises par les Français ». Mais monsieur Smith aura omis d’expliquer à ses lecteurs ce qui l’autorise à ajouter des guillemets pour qualifier ce que désormais on sait que « les Français » ont fait : des atrocités, qu’aucune nuance ironique ne saurait atténuer.

Avant de dénigrer de tels témoignages, peut-être faudrait-il accepter de les écouter ? Depuis dix ans, nombreux sont ceux, comme Smith, qui ne veulent pas entendre, ne veulent pas savoir. L’évidence, chaque jour plus criante, ressort pourtant du simple examen des faits.

Que cherche-t-on à protéger ? La réputation posthume de François Mitterrand ? Quelques officiers trop compromis pour ne pas avoir à répondre devant la justice internationale si le dossier de la responsabilité française s’ouvrait ?

On comprend maintenant que le « commandement des opérations spéciales » a l’énorme avantage de circonscrire les responsabilités. Ni tout le pays, ni toute l’armée, ni personne d’autre n’a eu à exécuter en toute conscience le génocide des tutsi que ceux qui participaient à ce « commandement » – et ceux qui lui obéissaient, les unités désignées sous ce sigle.

Qu’y a-t-il d’autre à protéger ? L’image qu’on se fait de la France ? Une « certaine idée » de la France ? La France porteuse des idéaux universalistes de 1789 ?

Il serait temps de réviser nos fiches. Voltaire n’était pas seulement antisémite, il était négrier. Le premier génocide moderne, on ne le doit pas aux Jeunes turcs, mais, plus d’un siècle avant l’Arménie, aux jeunes armées de la république jacobine, en Vendée. Et cinquante ans de Vème République ont laissé tant de cadavres sur les terres africaines, qu’on finit par y regretter le régime colonial antérieur…

Les historiens de l’avenir pourront légitimement se demander à quel titre la conscience nationale française aura pu prétendre à tant de vertus sous des régimes qui auront commis tant de crimes.

Notes

1 Dans ce registe particulier, on peut relever Rwanda, pour un dialogue des mémoires, co-édité, en 2007, par Albin Michel et l’UEJF – ainsi que le film produit par la même UEJF rendant compte du voyage qu’elle aura organisé dans le cadre de cette vaste opération diplomatico-idéologique de récupération aussi bien des victimes que de tous ceux prêts à renoncer à l’accusation contre l’armée française. Également affligeant, le colloque qui s’ensuivra, le 6 avril 2007, ou, en 2008, le numéro spécial de la revue Controverses consacré au sujet sous le titre « la faute de Mitterrand ». [ Voir la note de lecture consacrée à ce numéro de Controverses. ]

2 Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda, Alison Des Forges/FIDH et HRW. Karthala, avril 1999.

3 La Nuit rwandaise, coédité par l’Esprit frappeur et Izuba. Dès 1998, Gouteux publiait aux Éditions sociales Un génocide secret d’État. On lui doit également, une analyse méticuleuse de la désinformation dans Le Monde, un contre-pouvoir ?, à l’enseigne de l’Esprit frappeur. Et encore Un génocide sans importance, chez Tahin-Party. Depuis sa mort en 2006, cette revue annuelle, La nuit rwandaise, rend hommage à son travail en tentant de le prolonger.

4 Cf. La Nuit rwandaise N°1, 7 avril 2007. Note de lecture : Une guerre noire. Où l’on découvre le rapport que pouvait rédiger alors le lieutenant-colonel belge Louis Marlière, élève de Lacheroy à Arzew, dans lequel celui-ci entrevoyait d’intéressantes perspectives pour l’application des théories de la guerre révolutionnaire « dans les zones densément peuplées du Ruanda-Urundi ».

5 Pour la première version de ce texte, écrit pendant l’été 1998, après avoir assisté aux auditions publiques de la Mission Quilès, on ne disposait pas encore du rapport qu’établiront les parlementaires, ni de ses précieuses annexes où l’on trouve également des éléments décisifs, ainsi qu’on le verra plus loin.

6 Ce terme de Dami prêtera à confusion : sous le nom de « détachements d’assistance militaire et d’instruction », il laisse entendre qu’il pourrait s’agir d’un « détachement », un petit nombre d’hommes, ultraspécialisés, ainsi qu’ils sont décrits. Or, il y un s, on parle là de « détachements » au pluriel. Et ce n’est pas parce qu’il y aurait plusieurs « détachements », ou groupe de soldats, mais parce que chaque soldat est « détaché » – et qu’il y a toujours plusieurs soldats. Au cours de son audition parlementaire, le général Jean Varret expliquera qu’il s’agit en fait du statut le plus ordinaire du soldat envoyé en mission de coopération militaire. Les « AMT », assistants militaires techniques, sont détachés avec leurs familles, installés sur place à l’année, et coûtent beaucoup plus cher. « La différence entre DAMI et AMT est d’abord d’ordre budgétaire », dit le général chargé de la Mission militaire de coopération de 1990 à mai 1993. « Lorsqu’on veut accroître les effectifs de coopérants militaires, on a recours aux DAMI, moins coûteux. »

7 Patrick de Saint Exupéry, France-Rwanda : des mensonges d’État, Le Figaro, 2 avril 1998.

8 Il est douteux que les miliciens qui témoignent inventent un tel « détail ». Il est également peu vraisemblable que les militaires français aient eu l’idée de « bluffer » les hommes qu’ils encadraient en leur racontant un bobard de ce genre. On imagine facilement par contre que l’information ait pu redescendre la chaîne de commandement – pour expliquer le motif d’instructions particulières de ce type, le supérieur peut naturellement être amené à évoquer sa « source ».

9 On retrouve ces témoignages, et un compte-rendu de l’ensemble des travaux de la CEC au long de sa semaine d’auditions, dans un livre paru chez Khartala, L’horreur qui nous prend au visage.

10 Voir pour cet épisode en particulier le récit qu’on en trouve dans Aucun témoin ne doit survivre.

11 Voir Le Monde, un contre pouvoir ?, par Jean-Paul Gouteux.

12 Cet égarement particulièrement grave de la diplomatie française a été mis en lumière par Françoise Causse dans Quand la France préférait les talibans, publié aux éditions de Paris en 2004.

13 Ce « détail » n’est jamais relevé. Pourtant ô combien signifiant à l’heure de commettre un génocide. Le « génie » se pose, par définition, tous les problèmes de mise en œuvre technique – et l’on comprend que ceux-ci sont particulièrement lourds et complexes lorsqu’il est question de faire disparaître un million d’humains en un temps record. Les rwandais auraient-ils alors bénéficié de « transmission de connaissances » de la part des « experts occidentaux » allemands ?

14 Témoignage d’un « officier français » recueilli par Patrick de Saint-Éxupéry, L’inavouable, page 244.

15 Ce témoignage important, enregistré sur des heures d’entretien filmé, serait aujourd’hui contesté par la défense à Arusha, mais avait été rapporté extensivement par Smith dans Libération en 1993.

16 « La chambre demande respectueusement à la République de France de faciliter la rencontre », selon les termes de la requête, en date du 22 octobre 2004, transmise à la demande des avocats de Bagosora, et acceptée par Marlaud et Maurin. La demande de rendez-vous de Bagosora aura été ainsi formalisée par le Tribunal, bien que celle-ci soit prévue totalement en dehors des travaux du TPIR, à la requête du représentant français – comme pour se “couvrir”, se protéger d’avance des éventuelles critiques susceptibles d’être provoquées par une rencontre aussi scandaleuse, historique devrait-on dire, que celle des trois principaux responsables de l’exécution du génocide sur le terrain, dix ans après, dans une geôle internationale…

17 Le livre de Marie-Monique Morin paraîtra quelques mois plus tard.

18 On enregistre des prolongations contemporaines de cette politique ignoble menée par la France en Amérique latine dans les accords de coopération policière franco-mexicains, signés par Jacques Chirac en 1998 – et toujours en vigueur à l’heure de la répression à Oaxaca à l’été 2007. Voir le dossier « spécial Oaxaca » du Jouet enragé paru en juillet 2007. Consultable sur le site du journal : http://lejouetenrage.free.fr

19 On vérifie en Irak comme ailleurs que les responsables des politiques criminelles secrètes américaines n’ont bien souvent pas d’autre recours que de brûler leurs archives ou de faire face au scandale.

20 « Sauf dans le cadre de Vigipirate », remarque B.G., où l’on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une véritable « intervention », mais plutôt d’un exercice d’accoutumance de la population à la présence militaire. Après des années de présence passive, on a vu la tentation de métamorphoser celle-ci en présence active dans le cadre de la véritable chasse à l’homme instituée contre les sans-papiers.

21 Voir notre article Cinquante ans, ça suffit, dans ce même numéro de La Nuit rwandaise.

22 Le colonel Lacheroy, mort en 2003 dans une grande discrétion, était l’éminent concepteur de la doctrine de la « guerre révolutionnaire », autrement nommée « guerre psychologique » ou « contreinsurrectionnelle » dont le colonel Trinquier se fera l’apôtre.

23 Brillamment dénoncée en son temps par Maurice Joly, dans le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu.

24 Raymond Abellio, Ma dernière mémoire, tome 1, Un faubourg de Toulouse, publié chez Gallimard en 1970. Après avoir été un des principaux responsables de la collaboration, en tant que secrétaire général – et idéologue – du MSR – « la Cagoule légale » –, Georges Soulès fera après-guerre une carrière d’ésotériste sous le nom d’Abellio, parvenant à camoufler ainsi sa véritable activité de maître à penser de l’extrême-droite.

25 Travail à paraître sur cette délicate question des Cagoulards d’hier à aujourd’hui.

Mis en ligne par LNR
 22/10/2008

N°2 • 2008

La Nuit rwandaise n° 2 • 7 avril 2008 10 euros • 416 pages ISBN : 2-84405-230-4
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Notre vie risque de toucher à sa fin si nous nous taisons alors que le courage du cœur exige de parler. - Martin Luther King La dernière horreur du XXe siècle “progressiste” fut bien le génocide des Tutsi du Rwanda en 1994. Que le négationnisme devienne dans le pays des Droits de l’homme la chose la (...)

Dr Jean Damascène Bizimana

Par Jean Damascène Bizimana, Docteur en Droit de l’Université de Toulouse I, auteur du livre L’Église et le génocide au Rwanda : Les Pères blancs et le négationnisme. Ancien membre de la Commission rwandaise d’enquête sur le rôle de la France dans le (...)

 La Nuit rwandaise | 2000 · 2020