REPRISE D’ARTICLE

La principale preuve contre le FPR a été fabriquée de toutes pièces…

par Colette Braeckman (Le Soir)

Les révélations de Richard Murenzi portent un coup supplémentaire à « l’instruction » du juge Bruguière, déjà totalement discréditée par la rétractation des deux principaux témoins, Abdul Ruzibiza et Emmanuel Ruzindana.

Murenzi, l’ancien opérateur radio, assure que la principale preuve à l’encontre du FPR a été fabriquée de toutes pièces par les génocidaires… et largement reprise par leurs alliés français.

« Les gorilles ont perdu, les bergeronnettes ont gagné le match. (…) Ce jour est inoubliable pour nous et notre ethnie. Si le président est tué, nous sommes sûrs de la victoire. (…) La réunion de Mulindi est annulée, je vous remercie et vous félicite pour l’opération d’hier. (…)Nous félicitons les groupes d’action en profondeur. (…)Toutes les unités doivent se mettre en état d’alerte car la guerre commence. »

Dès le 7 avril 1994 vers 8 heures du matin, les messages commencent à s’accumuler sur les bureaux des officiers chargés du renseignement à Kigali. Ils ont été interceptés à Gisenyi par le centre d’écoute de Mutotori chargé de capter les communications radio du Front patriotique rwandais et ils sont on ne peut plus clairs : en langage codé, les « gorilles » désignent les Hutus, les « bergeronnettes » sont les Tutsis. Les seconds, depuis leur quartier général de Mulindi, revendiquent ce qu’ils présentent comme un haut fait d’armes : avoir abattu, dans la soirée du 6 avril, l’avion qui ramenait de Tanzanie le président du Rwanda Juvenal Habyarimana et son collègue le président du Burundi Cyprien Ntaryiamira. L’un des messages relève aussi l’aide apportée par la communauté belge dans la réussite de cette mission.

Comment les officiers de l’armée rwandaise, qui prennent connaissance de ces communications radio, pourraient-ils douter du fait que leur ennemi, le Front Patriotique rwandais, dirigé par Paul Kagame, se prépare à reprendre la guerre après avoir assassiné le président hutu ?

Comment ne pourraient-ils pas soupçonner les Belges, et en particulier les Casques bleus qui font partie du contingent de la Minuar (Mission des Nations Unies pour le Rwanda), d’avoir prêté main forte à cette opération ? La veille déjà, quelques minutes après le crash de l’avion présidentiel, les coupables avaient été désignés : une personne qui, dans l’enceinte de l’ambassade de France, répondait aux appels de civils inquiets, avait assuré que les Belges avaient abattu l’avion du président. Cette information sera répercutée durant la nuit par la radio des Mille Collines et elle mènera, le matin suivant, à la mort des dix Casques bleus belges qui étaient chargés d’assurer la protection du Premier Ministre Agathe Uwilingyimana.

Depuis lors, ces messages radio captés à Gisenyi fondent la conviction de millions de Rwandais qui accusent le FPR d’avoir « déclenché » le génocide en assassinant le président Habyarimana, ils sont l’argument principal d’innombrables ouvrages écrits sur le sujet (dont celui de Pierre Péan, Noires fureurs, blancs menteurs, éditions Fayard) et surtout, ils forment la pièce principale du mandat d’arrêt lancé par le juge français Jean-Louis Bruguière à l’encontre de neuf hauts dirigeants rwandais accusés de l’attentat.

Des messages manuscrits et non pas captés

Le problème, c’est que ces messages radio, d’une importance capitale, n’ont pas été captés émis par le FPR et captés sur les ondes : ils ont été lus et diffusés au départ de textes manuscrits que le colonel Anatole Nsengyumva, le commandant militaire de Gisenyi, tendait à l’opérateur radio en le priant de les transmettre comme s’il s’agissait de retranscriptions ! Autrement dit, ces messages sont des faux et leur diffusion relève d’une manœuvre d’intoxication dans le cadre de la « guerre psychologique » !

Après quinze années de silence, Richard Murenzi, l’opérateur radio de Gisenyi, a enfin rompu le silence. Il l’a fait après avoir rencontré au Tribunal pénal international d’Arusha notre collègue Jean-François Dupaquier, journaliste indépendant et expert auprès du Tribunal. « Témoin protégé », Murenzi avait été convoqué lors du procès du colonel Bagosora, désigné comme le cerveau du génocide. Par la suite, il a accepté de sortir de l’anonymat et de confier son témoignage à Dupaquier afin que ce dernier le communique au juge d’instruction français Marc Trevidic qui a pris la relève de Jean-Louis Bruguière.

L’espion radio avait la confiance des chefs

Murenzi, né en 1960, était un auxiliaire précieux pour les forces armées rwandaises : ayant vécu jusqu’en 1985 à Lubumbashi (Katanga) avec ses parents, il s’exprime parfaitement en français et aussi en swahili, la langue utilisée à l’époque par le Front patriotique rwandais dont la plupart des membres avaient été réfugiés en Ouganda. Originaire de Mukarange, une petite commune du nord du Rwanda, l’homme avait la confiance des officiers les plus importants issus de cette même région, dont venaient aussi le président Habyarimana et son épouse, le général Augustin Bizimungu qui allait prendre la tête des forces armées rwandaises, l’homme d’affaires Félicien Kabuga, le commandant de gendarmerie André Bizimana, le colonel Juvenal Bahufite, qui commandait le secteur de Gisenyi et surtout son successeur, le colonel Anatole Nsengyumva.

Murenzi occupait une fonction essentielle : protégé sinon surveillé jour et nuit par des gardes du corps, cet opérateur radio, qui se définit lui-même comme un « radio espion » était chargé d’écouter les messages émis par le Front patriotique rwandais depuis la frontière ougandaise ou depuis son quartier général de Mulindi et d’en informer l’armée rwandaise. La tâche n’était pas uniquement technique : Murenzi, à deux reprises, durant trois semaines puis durant un mois, avait suivi une session de formation organisée par les militaires français qui assistaient l’armée rwandaise. Ces conseillers avaient inculqué les techniques de la guerre psychologique : « chaque fois que vous écoutez un message radio, soyez attentifs à la voix de celui qui parle, au flux, à la tonalité, afin de détecter les mensonges éventuels. »

La guerre psychologique ou l’art de mentir

« La station de Gisenyi », raconte Murenzi, « jouait un rôle de premier plan : nous jouissions de la confiance des militaires et même de celle du Président de la République car à plusieurs reprises, l’interception des communications avait permis de déjouer des opérations militaires. L’espionnage radio permettait de contrecarrer les attaques du FPR contre le pays… » Si Murenzi savait comment déjouer les manœuvres du FPR, il avait lui aussi appris à se servir de la guerre psychologique : « les Français appelaient cela la guerre révolutionnaire, ils assuraient que la guerre médiatique était la plus importante. Nous avons appris à émettre de faux messages destinés à tromper l’ennemi et à encourager nos militaires au front. »

Le matin du 7 avril 1994, alors que le Falcon du président Habyarimana a été abattu la veille au dessus de Kigali, Murenzi participe à une grande opération de « guerre psychologique » : il lit sur les ondes, comme s’il venait de le décrypter, plusieurs messages manuscrits que le colonel Nsengyumva lui a fait passer et qui désigne le FPR et les Belges comme les auteurs de l’attentat.

Même devant les juges d’Arusha le « témoin protégé » n’avait pas lâché ce secret-là. S’il s’est décidé à parler aujourd’hui, c’est assure-t-il à Dupaquier, « parce qu’il est temps, malgré les risques, de dire toute la vérité. »

Vivant désormais à Kigali, son anonymat ayant été éventé, comment savoir si le témoin n’a pas été « retourné » par les autorités rwandaises actuelles ? A-t-il été sommé de révéler un secret qui réduit à néant l’acte d’accusation du juge Bruguière ou aurait-t-il été prié une fois de plus, de pratiquer la « guerre psychologique », c’est-à-dire cet art du mensonge qui lui avait été si bien enseigné ? Seule une comparution devant le juge d’instruction et une enquête sérieusement menée pourront authentifier totalement ce témoignage capital.

« Il allait se passer quelque chose »

Pour Murenzi, l’assassinat du président Habyarimana n’a pas représenté une surprise : la veille déjà, dans l’après midi du 6 avril, alors qu’ils travaillaient à la radio, le colonel Nsengyumva lui avait confié « qu’il allait se passer quelque chose ». L’opérateur radio, qui évoluait dans le sillage des militaires du Nord, le groupe dit des « Bakiga », avait depuis longtemps décelé un malaise : «  le président était mis sous forte pression, et on craignait de le voir céder, accepter le partage du pouvoir, ce que l’armée considérait comme une trahison. » Les accords d’Arusha en effet prévoyaient non seulement que des ministres désignés par le Front patriotique rwandais participent au gouvernement, mais aussi que les deux armées, les troupes gouvernementales et les « rebelles », soient intégrées. Dans ce contexte, les officiers originaires du Nord comme le colonel Bagosora et ses compagnons redoutaient d’être mis à la retraite et rapidement évincés.

Pour Murenzi, il est évident que les officiers qui prévoyaient d’éliminer le président disposaient des moyens nécessaires : « Je savais que l’armée rwandaise disposait de missiles sol air. Des officiers dont le lieutenant Bizimuremye s’en étaient vantés devant moi, assurant que si une attaque aérienne devait être lancée au départ de l’Ouganda, ils avaient les moyens d’y répondre car des militaires français leur avaient livré des missiles capturés sur le terrain durant la guerre du Koweit en 1991 et qui avaient été abandonnés par l’Irak. » (Cette information rejoint les affirmations faites à l’époque par le professeur belge Filip Reyntjens, qui, sur base de renseignements fournis par les militaires belges, avait déclaré que les missiles utilisés provenaient de la première guerre du Golfe…)

Le témoignage de Richard Murenzi « il s’agît d’un coup d’Etat qui, finalement, a plus profité au FPR qu’à ses auteurs eux-mêmes… » rejoint l’opinion de nombreux témoins qui se trouvaient à Kigali en avril 1994 : pour eux, l’assassinat du président Habyarimana était un coup d’Etat, ourdi par des militaires extrémistes, qui considéraient que leur chef avait trahi et qu’il devait être remplacé. Un avis qui, à l’époque, était partagé par le général Dallaire, le « patron » de la Minuar. Lorsque, dans la nuit du 6 au 7 avril, il rencontra le « comité de crise » qui s’était formé autour du colonel Bagosora, il eut le sentiment d’assister à un coup d’État mené par les extrémistes.

Si Richard Murenzi est entendu par la justice française, ses révélations porteront un coup supplémentaire à l’instruction du juge Bruguière, déjà hypothéquée par la rétractation des deux principaux témoins, Abdul Ruzibiza et Emmanuel Ruzindana car l’ancien opérateur radio assure que la principale preuve à l’encontre du FPR a été fabriquée de toutes pièces…

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 28/08/2009

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