Linda Melvern

La France, l’ONU et le Rwanda

Auteur de divers livres sur le génocide non encore traduits en français, vraisemblablement parce qu’elle y a abordé un peu trop franchement la question de la responsabilité française, Linda Melvern est consultante au Tribunal d’Arusha.

Elle est également professeur Honoraire au département de politique internationale de l’Université du pays de Galles, à Aberystwyth.

Le génocide survenu au Rwanda en 1994 marque, pour notre génération, l’échec de la communauté internationale à empêcher un crime de masse. Le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies fut étroitement impliqué dans ce tragique événement. Les décisions prises par le Conseil à partir d’octobre 1993, date à laquelle une mission de maintien de la paix fut créée au Rwanda, allaient jouer un rôle décisif dans les événements qui conduiraient au génocide.

En menant mes propres recherches, j’allais découvrir l’absence totale, au sein du Conseil, d’évaluation claire de la situation qui prévalait au Rwanda. Le Conseil de sécurité alla en effet jusqu’à abandonner à leur sort ses propres casques bleus, ignorant leurs efforts répétés visant à soulager les souffrances du peuple rwandais.

Tentant de retracer les processus de décision suivis par l’ONU, je devais prendre rapidement conscience du rôle central joué à l’époque par la République française, membre permanent du Conseil de sécurité, et par celui qui était alors le secrétaire général de l’organisation, l’universitaire et diplomate égyptien Boutros Boutros-Ghali.

À cette époque, ainsi que l’a relevé dans son rapport la mission d’information parlementaire française qui a tenu ses travaux en 1998, la politique française à l’égard du Rwanda était directement pilotée depuis l’Élysée par le président François Mitterrand. Du fait de la pratique institutionnelle française, qui attribue au chef de l’État de très larges prérogatives en ce qui concerne la conduite de la politique étrangère et de la politique de défense, la classe politique dans son ensemble était maintenue à l’écart de la crise rwandaise dont elle ne percevait ni la complexité ni les spécificités.

La supervision de la politique française au Rwanda incombait en totalité au président Mitterrand, qui n’en rendait compte ni au Parlement ni au peuple français. C’est en raison de cette opacité qu’il est si difficile, depuis 1994, de rendre compte avec précision du processus de décision relatif à cette politique. Dans les deux ouvrages que j’ai consacrés au génocide du Rwanda, j’ai toutefois tenté d’illustrer l’influence de la diplomatie française sur la politique conduite par l’ONU à l’égard du Rwanda.

Rappelons d’abord que le secrétaire général de l’ONU à l’époque, Boutros Boutros-Ghali, était un ami personnel de François Mitterrand. La France est d’ailleurs le seul membre permanent du Conseil de sécurité à avoir soutenu sa candidature à ce poste. Il faut encore préciser que parmi les hauts responsables du Secrétariat de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali était quasiment le seul à avoir entretenu avec le Rwanda des rapports politiques réguliers. Le seul aussi à connaître les ressorts de la politique ethnique délétère qui y avait cours. Boutros-Ghali avait accompli sa première visite au Rwanda en 1983. Depuis lors, les échanges diplomatiques au sommet entre ce pays et l’Égypte passaient presque exclusivement par lui.

J’apprendrais plus tard dans quelles conditions M. Boutros Boutros-Ghali avait œuvré à la première vente d’armes secrète entre le Rwanda et l’Égypte. Celle-ci s’était déroulée en octobre 1990, alors que M. Boutros-Ghali occupait dans son pays la fonction de ministre des Affaires étrangères. J’ai pu mettre la main sur une série de courriers qui montrent l’immense gratitude manifestée à son égard par le régime du président Juvénal Habyarimana.

Le négoce initial portait sur la livraison de grenades, d’environ deux millions de munitions, de dix-huit mille obus de mortiers, de fusils d’assaut et de lanceurs de roquettes, pour un total de 5 889 millions de dollars. En gage de « bonne volonté », l’Égypte avait accordé au Rwanda deux ambulances. Au cours des trois années suivantes, ce pays devait livrer au Rwanda de nouvelles armes, pour un montant total de 23 millions de dollars.

Les informations publiées dans mes ouvrages sont également fondées sur les archives du Département des opérations de maintien de la paix de l’ONU (Domp) auxquelles j’ai eu accès. J’ai lu les télégrammes envoyés depuis le terrain par le commandant en chef de la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (Minuar), le brigadier-général Roméo Dallaire, ainsi que les réponses à ces télégrammes en provenance du siège des Nations unies à New-York. Plus instructif encore, une source anonyme à l’ONU m’a transmis un document relatant dans le détail les propos échangés lors des réunions informelles et secrètes du Conseil à propos du Rwanda – que ce soit avant ou pendant le génocide. Le processus de décision au sein du Conseil fut décisif ; eût-il été différent, le génocide n’aurait peut-être jamais eu lieu.

En octobre 1993, l’envoi d’une force réduite de maintien de la paix au Rwanda et le refus obstiné de la renforcer alors même que les violences s’aggravaient furent des erreurs dramatiques. Il est indubitable qu’en France on savait pertinemment ce qui se passait au Rwanda. De larges franges de l’armée et de la diplomatie française spécialisée sur l’Afrique connaissaient à coup sûr les réalités rwandaises et les risques qui en découlaient. Le compte rendu des réunions secrètes tenues par le Conseil de sécurité révèle pourtant qu’au cours des premières semaines de massacres, la France y est restée largement silencieuse. Le brigadier-général Dallaire considère que l’attitude de la France, qui n’a pas partagé les informations recueillies par ses services de renseignement, a coûté la vie à certains de ses hommes tout en handicapant de manière conséquente le processus de décision au sein du Conseil. Jean-Bernard Mérimée, alors ambassadeur de la République française à l’ONU,rejettera plus tard sur les États-Unis et sur le Royaume-Uni la responsabilité de la faillite onusienne au Rwanda. Si ces deux pays ont certes joué un rôle décisif dans cet échec, les errements de la France n’en sont pas moins significatifs et singuliers.

Les décisions prises à cette époque par le Secrétaire général de l’ONU ont, elles aussi, concouru au déroulement tragique des événements. C’est le Dr Boutros-Ghali qui a personnellement nommé au poste de représentant spécial du secrétaire général pour le Rwanda un de ses très proches amis : Jacques Roger Booh-Booh, ancien ministre des Affaires étrangères du Cameroun. Peu de temps après sa nomination, Booh-Booh fut accusé de partialité pour avoir affiché ouvertement sa proximité avec des dignitaires du régime Habyarimana. À son poste de représentant spécial, il s’est en outre entouré d’officiels originaires de pays du « pré-carré » français en Afrique.

Dès le début de sa mission en tant que commandant en chef de la Minuar, Roméo Dallaire envoya à New-York des télégrammes circonstanciés décrivant la situation en cours au Rwanda. Certaines informations contenues dans ces télégrammes contredisaient totalement celles transmises de son côté par M. Booh-Booh. Au bout de quelques semaines, Roméo Dallaire a perdu sa crédibilité au siège des Nations Unies, ce dont il rendra plus tard Jacques-Roger Booh-Booh en partie responsable. Il réalisera également que le gouvernement français avait souhaité le remplacer à la tête de sa mission. Roméo Dallaire éprouvait notamment de sérieuses inquiétudes au sujet du soutien apporté par M. Booh-Booh, en plein processus de paix, à la CDR (Coalition pour la défense de la République) : la branche politique des extrémistes du Hutu Power. Ces inquiétudes ne furent jamais portées à la connaissance du Conseil de sécurité, pas plus que la longue liste de ses requêtes visant à bénéficier d’un équipement militaire élémentaire. Le matériel de base faisait en effet défaut à la Minuar – Roméo Dallaire fut même obligé d’emprunter de l’argent liquide à une autre organisation onusienne, l’Unicef, pour être en mesure de rémunérer les personnels locaux employés par son équipe. Il manquait par ailleurs d’essence, d’eau et de nourriture.

Pourquoi le Conseil n’a-t-il pas été informé de ces réalités ? Je découvrirais plus tard comment, une fois nommé secrétaire général, M. Boutros-Ghali insista pour contrôler le flux d’informations qui parvenait à la chambre du Conseil. Une nouvelle pratique fut inaugurée, en vertu de laquelle M. Boutros-Ghali décidait seul de ce qui serait transmis ou non au Conseil de sécurité au sujet des différentes missions de maintien de la paix. Celui-ci expliquera plus tard qu’il ne voulait pas que les ambassadeurs s’octroient la gestion des missions de maintien de la paix. Selon lui, en agissant de la sorte,il ne faisait que remplir son rôle de secrétaire général. À cette époque les relations entre le secrétariat général et le Conseil faisaient l’objet d’une tension constante. Même le responsable du Département des opérations de maintien de la paix, Kofi Annan, n’était pas autorisé à se présenter devant le Conseil. Ainsi, ni les rapports détaillés du brigadier-général Dallaire au sujet des menaces qui pesaient sur la situation rwandaise, ni ses mises en garde concernant la préparation d’un génocide – en particulier son télégramme du 11 janvier 1994 citant un informateur Interahamwe qui en détaillait les préparatifs – ne sont-ils jamais parvenus jusqu’aux membres du Conseil. Des responsables du secrétariat finirent même par indiquer à l’officier canadien que sa mission ne consistait pas à rédiger de tels rapports.

En février 1994, dans un document rédigé par M.Booh-Booh qui sera transmis au siège de l’ONU, on pouvait lire qu’il n’existait « aucune preuve » que les violences accrues constatées dans les rues de Kigali découlent d’une motivation ethnique. Selon le diplomate camerounais, ces violences étaient dues au « banditisme ». Pourtant, à cette date, la force onusienne de maintien de la paix avait ouvert des centres d’hébergement destinés à abriter, la nuit, les Tutsi menacés. Un membre de la Minuar me dira plus tard comment, à cette époque, « le génocide était dans l’air ».

À la lecture des rapports des services de renseignement de l’armée belge, on découvre ce que les Français savaient de la situation rwandaise au début de l’année 1994. Ces rapports nous apprennent notamment que les Français avaient installé sur le réseau téléphonique rwandais des dispositifs d’écoute. Les documents que j’ai pu moi-même recueillir établissent la présence de militaires français dans des bataillons para commandos rwandais, à l’aéroport comme dans différents centres d’entraînement militaires. D’autres États possédaient également une bonne maîtrise de la situation en cours au Rwanda : depuis février 1994, la situation était jugée si sérieuse que des responsables américains, français et belges préparaient déjà le plan d’évacuation de leurs ressortissants. Pourtant, quand, le 5 avril 1994, le mandat de la Minuar arriva à échéance et que son renouvellement fut présenté au Conseil, un rapport rédigé par M. Boutros-Ghali fut communiqué aux ambassadeurs : le secrétaire général s’y montrait optimiste sur l’avenir du Rwanda.

« Nous avons été maintenus dans l’ignorance », me déclarera plus tard l’ambassadeur néo-zélandais à l’ONU, Colin Keating. De ce fait, les membres non permanents du Conseil de sécurité voyaient le Rwanda comme un pays où sévissait une modeste guerre civile, et non pas comme un volcan au bord de l’éruption. En effet, jamais le Conseil n’obtint les informations qui lui auraient permis de mesurer à quel point la situation était explosive.

Venons-en maintenant au génocide des Tutsi et au processus de décision du Conseil après le 6 avril 1994. On peut noter qu’à l’époque, les diplomates français ont très tôt proposé à New-York un retrait complet de la force de maintien de la paix. Selon un rapport du gouvernement belge, les Français ont préconisé qu’en aucun cas l’armée belge ne devait venir renforcer la Minuar, affirmant en outre que les Rwandais seraient susceptibles d’adopter une attitude « plus clémente » si les Français manifestaient leur intention d’intervenir.

Le 12 avril, le ministre belge des Affaires étrangères, Willy Claes, rencontra M. Boutros-Ghali à Bonn pour l’informer que son pays allait retirer son contingent de la Minuar. M. Claes affirma que le secrétaire général était d’accord sur le fait de retirer l’intégralité de la force, bien que ce dernier ait démenti par la suite avoir tenu de tels propos. Un document de l’ONU que j’ai cité dans Conspiracy to Murder confirme pourtant que M. Boutros-Ghali s’est montré très tôt favorable au départ complet de l’ONU du Rwanda, demandant notamment à Roméo Dallaire, au cours d’une conversation téléphonique, de se préparer à un retrait total. Ce dernier refusa. Quelque quatorze mille personnes étaient alors placées sous sa protection dans l’enceinte du stade Amahoro.

Le 21 avril, dans un rapport au Conseil de sécurité, M. Boutros-Ghali rejeta la responsabilité de la violence au Rwanda sur « des éléments incontrôlés de la garde présidentielle » et affirma que seule l’arrivée massive de renforts destinés à contraindre les « factions » adverses (les forces gouvernementales et le FPR) pourrait aboutir. Pourtant, Roméo Dallaire avait simplement demandé l’envoi de cinq mille cinq cents soldats supplémentaires, non pas pour arrêter la guerre civile mais pour protéger les milliers de Rwandais piégés dans des camps de regroupement où ils se trouvaient à la merci des génocidaires.

Paradoxalement, ce jour-là, un vote réduisit la Minuar à deux cent quarante soldats. Quelques années plus tard, je demanderais à l’ambassadeur britannique Lord David Hannay pourquoi il avait soutenu cette résolution. « Nous croyions à ce que les Français nous racontaient », m’a-t-il répondu.

Le 29 avril 1994, le Conseil s’est finalement saisi de la question du génocide, au cours d’un débat de huit heures, afin de savoir s’il était ou non opportun d’utiliser ce terme dans un document officiel de l’ONU. C’est seulement à ce moment-là que M. Boutros-Ghali adressa au Conseil une lettre demandant aux États de mandater une intervention plus énergique. Cette initiative fut accueillie par un silence stupéfait. La lettre de Boutros-Ghali ne contenait en effet aucune proposition d’intervention, alors qu’il existait à cette date plusieurs options élaborées par le Département des opérations de maintien de la paix, sur la base des informations fournies par Roméo Dallaire.

En juin, la proposition française d’une opération militaire « humanitaire » au Rwanda fut accueillie avec enthousiasme par M. Boutros-Ghali. Roméo Dallaire affirme qu’il a eu le sentiment que le gouvernement intérimaire rwandais, M. Boutros-Ghali et les Français avaient manœuvré dans son dos pour sécuriser cette intervention connue sous le nom de Turquoise. Il affirme que le véritable objectif de l’opération était en fait de diviser en deux le Rwanda. Si les Français avaient été réellement soucieux du sort des Rwandais, ils auraient renforcé le pathétique contingent des volontaires de la Minuar, déterminés à sauver autant de Rwandais que possible.

Pendant les trois mois du génocide, le gouvernement français a persisté à reconnaître la légitimité du gouvernement intérimaire rwandais – allant jusqu’à accueillir à Paris son ministre des Affaires étrangères, Jérôme Bicamumpaka. Ce dernier fut également autorisé à s’adresser au Conseil de sécurité, à New York, où il vint conforter les déclarations françaises selon lesquelles les centaines de milliers de victimes rwandaises était mortes du fait de la guerre civile et des activités du FPR.

Aucune explication n’a jamais été fournie sur les raisons qui ont permis au Rwanda de conserver au Conseil de sécurité son siège de membre non permanent pendant toute la durée du génocide, permettant au gouvernement intérimaire d’y être représenté.

[Traduit de l’anglais par Pierre Laniray et Mehdi Ba]

Mis en ligne par Linda Melvern
 22/10/2008

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La Nuit rwandaise n° 2 • 7 avril 2008 10 euros • 416 pages ISBN : 2-84405-230-4
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