Yves Cossic

Jean Chatain : un témoin essentiel

Nuit et brouillard sur le Rwanda

« Les hommes sont si aveuglés par le besoin du moment qu’un trompeur trouve toujours quelqu’un qui se laisse tromper. »
Nicolas Machiavel, Le Prince

Envoyé spécial de L’Humanité au Rwanda en 1994, Jean Chatain à écrit une série d’articles dont l’acuité intellectuelle et l’éthique tranche avec les articles de la plupart des reporters français alors envoyés sur le même terrain.

Ainsi, pour Jean Chatain, le terme de génocide s’est-il très vite imposé, de même que l’identité des victimes : les Tutsi du pays.

Le philosophe et poète Yves Cossic à initié le projet de réunir en un ouvrage les articles du journaliste paru dans « L’Huma » entre avril et juillet 1994. Il livre ici une anlyse de ce livre, aujourd’hui disponible : Nuit et brouillard sur le Rwanda (Izuba éditions, 2020).

L’ensemble des articles publiés par Jean Chatain dans l’Humanité en avril, mai, juin, juillet 1994, rend compte de ce que l’on peut considérer avec une pudeur respectueuse comme l’une des plus terribles tragédies de la seconde moitié du « bref XXème siècle » (titre utilisé par l’historien britannique Eric Hobsbawn pour caractériser l’accélération des crimes de masse d’où qu’ils viennent), le génocide des Tutsi du Rwanda… Un génocide qui s’est déroulé dans une indifférence quasi générale dont il faudra peut-être un jour chercher les origines diverses dans le mensonge médiatique comme dans le black-out recouvrant les interventions néocoloniales de l’État français en Afrique et ailleurs.

Des témoignages directs

Les témoignages recueillis comme les faits constatés par Jean Chatain constituent une source documentaire, que tout historien doué d’un minimum de probité intellectuelle ne pourra éviter. L’histoire, nous ne l’entendons pas ici dans le sens d’une représentation « positiviste » de la succession des événements, l’histoire des morts réduits à l’impuissance du fait que leur disparition prive la justice de leur témoignage. C’est pour cette raison qu’il nous faudra rendre compte de la responsabilité effective des hommes impliqués dans le désastre du génocide, comme il nous faudra rendre compte de l’expérience tragique des survivants.

Nous savons que l’histoire peut être comprise selon la double et problématique acception d’une représentation souvent très partielle du passé et d’une actualité complexe qui engage la responsabilité des hommes. Ce qui relève du devoir de mémoire est le plus souvent restreint dans sa portée explicative des faits par une connaissance très superficielle de l’ensemble des conditions en matière de rapports de force qui ont permis le génocide.

De ce fait, les sanglots, que suscitent les commémorations d’Ibuka ne permettent pas à eux seuls une prise de conscience pleine de la gravité des multiples responsabilités. La connaissance insuffisante des responsabilités politiques et des rapports de force qui ont rendu possible le déclenchement et l’exécution du génocide ne rend-elle pas dérisoire le vœu pieux du « Plus jamais ça », le plus souvent inspiré par une trouble sensiblerie « humanitaire » ?

Jean Chatain fut un témoin de L’Horreur qui nous prend au visage, titre d’un ouvrage prospectif ayant comme sous-titre « l’État français et le génocide au Rwanda », ouvrage issu des différentes contributions aux journées organisées par la Commission d’enquête citoyenne (CEC), qui eurent lieu entre le 22 et le 26 mars 2004 à l’occasion du dixième anniversaire du génocide et publié par les soins de Laure Coret et de François-Xavier Verschave aux éditions Karthala.

Le titre L’Horreur qui nous prend au visage trouve son origine dans un propos de Monsieur François Mitterrand au moment même du déroulement du génocide ; elle relève d’une sinistre hypocrisie machiavélique, car l’on sait maintenant que l’engagement des forces militaires de l’État français du côté des hordes du génocide relevait d’une décision du président Mitterrand et de son gouvernement de cohabitation.

Jean Chatain, témoin. Témoin, en grec ancien histor, est celui qui a appris par ce qu’il a vu. Mais un témoin lucide ne se contente pas de constater les faits ; il s’efforce de les comprendre en les situant dans la perspective de la longue durée.

La première définition que nous propose Hérodote de l’historien enquêteur demeure d’une certaine façon trop courte : « Jusqu’à la ville d’Eléphantine, j’ai vu les choses par moi-même ; quant à ce qui est au-delà de cette ville, je ne le sais que par les réponses que l’on m’a faites ». Dans le deuxième article publié dans l’Humanité (12 avril 1994), Jean Chatain reprend une information fournie par le porte-parole militaire belge selon laquelle « les bande armées tuent peut-être un millier de gens par jour ». Ces bandes paramilitaires, les milices Interahamwe, agissent en connexion avec l’armée officielle, les FAR (Forces Armées Rwandaises). La garde présidentielle constitue la fraction extrémiste de l’armée. Les articles suivants mettront en lumière la relation qui existe entre l’activisme putschiste de la garde présidentielle et le déchaînement des massacres dès la nuit du 6 au 7 avril 1994. Ces deux forces ne vont-elles pas agir sur la base d’une programmation du génocide ?

Nous savons que ces massacres ont visé non seulement la population civile tutsi mais aussi les principaux responsables des partis d’opposition. À ce sujet, il faut rappeler que dans ces partis d’opposition, une scission a eu lieu dès 1993 ; des fractions importantes de ces partis vont intégrer la stratégie de la terreur sous le motif de l’accusation en miroir propagée par le Hutu power et la radio Mille Collines consistant à projeter sur les Tutsi désarmés de l’intérieur leur propre projet d’extermination ; par contre, c’est dans l’autre tendance de ces partis d’opposition que les principaux responsables soucieux d’appliquer les accords d’Arusha, vont être assassinés dès les premiers jours du génocide.

C’est précisément dans ce contexte qu’intervient l’assassinat de la Première ministre hutu, Agathe Uwilingiyimana avant même que le gouvernement de transition à base élargie (GTBE) ait pu être mis en place. Dans les accords d’Arusha, il était prévu que Faustin Twagiramungu devienne Premier ministre et que le FPR occupe cinq postes ministériels.

Dans la précipitation des premiers contacts avec une réalité de terrain terriblement tragique, Jean Chatain reconnaît après coup avoir fait preuve d’une certaine naïveté en prenant pour argent comptant les informations transmises par l’AFP (Agence France Presse) qui étaient en réalité des messages filtrés ayant comme principale fonction de faire passer les massacres en cours pour « une guerre civile entre les ethnies hutu et tutsi » ; dans le même article du 9 avril, il reprend une information transmise par Carlos Rodriguez, le représentant du HCR (Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés), évoquant « des pogroms de purification, ethnique dans la ville de Kigali » ; ce qui correspond déjà, non pas à une guerre civile mais plutôt aux premières manifestations d’un génocide en cours de réalisation.

Déjà Hérodote, le premier enquêteur de terrain, suggère de se méfier de la parole du premier venu, car elle peut tout aussi bien se révéler véridique que mensongère. Durant les trois mois du génocide, l’équivalent de la parole du premier venu se ramène le plus souvent aux informations d’une institution « honorable », l’AFP. Mais la suite des articles nous apprendra très progressivement que la désinformation des principaux médias a eu comme principale fonction d’occulter le plus longtemps possible la réalité du génocide en cours.

C’est pour cette raison qu’il est nécessaire de clarifier au maximum les relations qui existent entre ce type de désinformation et les méthodes de la Doctrine de la Guerre Révolutionnaire (DGR) expérimentées durant les guerres coloniales, principalement au Vietnam et en Algérie. Deux ouvrages qui traitent de la longue durée peuvent nous éclairer à ce sujet : Les Escadrons de la Mort de Marie-Monique Robin et L’Ennemi intérieur de Mathieu Rigouste. Selon le témoignage de Richard Mugenzi, publié par Jean–François Dupaquier dans l’Agenda du génocide, toutes les opérations de désinformation et d’intoxication propres aux méthodes de la DGR, étaient préparées lors des réunions secrètes de Butotori où se retrouvaient à la fois des officiers français et des militaires des FAR ; elles avaient comme principale fonction, dans la phase préparatoire du génocide de conditionner l’ensemble de la population civile hutu à une idée fixe : que tous les Tutsi du Rwanda n’étaient rien d’autre que des ennemis intérieurs, complices d’une agression extérieure venue d’Ouganda ; d’où le rapprochement que fait Jean-François Dupaquier avec la conférence de Wansee, le 20 janvier 1942, à laquelle assistaient des « dignitaires civils et militaires du IIIème Reich, tels que Himler, Göring, Eichman… »

Cette conférence avait comme principal objet une préparation secrète du massacre des Juifs et des Tsiganes, des homosexuels… Pour le Rwanda, la phase préparatoire laisse apparaître un plan prémédité du génocide. Les documents permettant d’argumenter l’accusation « d’une entente en vue de commettre le génocide » existent bien. Mais ils n’ont pas été reconnus comme tels par le TPIR.

Revenons au contenu chronologique des articles…

Voir, entendre, sentir et éprouver les émotions par le contact direct avec un désastre en cours ; les articles de Jean Chatain nous fournissent le témoignage sobre d’une présence quotidienne à la tragédie du génocide des Tutsi du Rwanda. Jean Chatain a vu « un garçon d’un peu plus de deux ans… qui se met à hurler quand il lui caresse la tête et lui demande comment il s’appelle ». Jean Chatain a vu aussi un enfant survivant retrouvé « dans une pièce jonchée de cadavres agrippé au corps de sa mère assassinée ». Jean Chatain a entendu et écouté avec attention Monseigneur Rubwejango, évêque de Kibungo, évoquant l’ampleur et la moderne efficacité des massacres : « Quand ils tuaient 700, 800 ou 1000 personnes ; ils faisaient venir des camions.

Direction sans doute les fosses communes ». Dans un autre article, il évoque l’odeur irrespirable se dégageant des cadavres en décomposition dans les fosses communes. Jean Chatain a pu rapporter le marchandage des tueurs proposant à leurs victimes d’acheter leur survie pour 1000 francs rwandais, l’équivalent de 380 francs français en 1994 ; et l’évêque témoin de préciser qu’au cours de cette tuerie planifiée, les chantages à l’argent étaient fréquents. Les historiens soucieux d’une compréhension de toute la complexité du contexte social et politique de la période du génocide prendront en compte de données vérifiables, l’existence d’un chômage endémique et le détournement des fonds versés pour « le développement » dans l’enrichissement de quelques privilégiés du régime de Habyarimana et l’achat massif de toutes sortes d’armes en particulier des machettes importées de Chine.

Comprendre l’horreur

Le respect des victimes d’un génocide, comme le respect de la douleur des rescapés ayant le plus souvent perdu la quasi-totalité de leurs proches, exige de clarifier au maximum les responsabilités dans la préparation et le déclenchement du carnage. L’effort long et patient qu’exige une clarification des causes et des responsabilités multiples d’un génocide ne peut concéder le moindre crédit à certaines mythologies religieuses apparentées au fatalisme, ni non plus à certaines pseudo justifications de l’injustifiable sur la base de mensonges grossiers.

La première allusion au fait d’un génocide du côté de l’État français est un propos d’Alain Juppé à la date du 18 mai 1994 ; ce dernier emploie le mot au pluriel - le bluff du double génocide- ceci après avoir déclaré le 11 mai à l’université John Hopkins de Washington :

« Je ne crois pas que la communauté internationale puisse aller faire la police partout sur la planète et envoyer partout des forces d’interposition. »

Une mauvaise foi qui inscrit ces propos ministériels dans la continuité directe d’une parole de François Mitterrand assurant que « nous [à savoir l’État français] n’avons pas les moyens d’être les arbitres internationaux des passions qui déchirent tant et tant de pays. »

Mitterrand, comme Juppé à l’époque, semblaient avoir la mémoire très courte puisqu’ils avaient oublié que la coopération militaire entre l’État français et l’État rwandais a été surmultipliée entre 1990 et 1994. Plus grave encore, le verrouillage de l’information et le mensonge ont conditionné la reconnaissance tardive du génocide par les instances internationales. L’une des expressions les plus éloquentes se retrouvent dans des journaux comme Le Monde. Les titres de ce quotidien des « élites » évoquaient les répliques de « haines ancestrales » sur un fond très confus de tribalisme de sauvages et de domination d’une aristocratie « hamitique » d’origine abyssinienne. Pour dénoncer la grossièreté de ces propagandes négationnistes, un enquêteur tenace, Jean-Paul Gouteux, entomologiste médical par son métier, cite une formule d’Isidore Ducasse dit Comte de Lautréamont :

« Toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle ».

Comme nous l’avons déjà précisé, le négationnisme médiatique et diplomatique a eu comme conséquence la reconnaissance très tardive du génocide et le refus d’intervenir des forces de l’ONU. Elles étaient bien présentes au Rwanda quand le génocide a éclaté mais elles n’ont rien fait de décisif pour neutraliser la coalition des forces génocidaires, à savoir les FAR et les milices Interahamwe. Par la suite, la plus grande partie des forces de l’ONU s’est retirée du Rwanda. Tout s’est apparemment passé comme si les instances internationales, et particulièrement la France et la Belgique, s’étaient donné comme consigne de laisser le temps aux forces coordonnées du génocide d’achever leur besogne.

Mais l’enquêteur entomologiste rappelle un fait qui parle de lui-même, puisqu’il s’agit de la mise en place du gouvernement intérimaire qui, dès le 8 avril 1994, va se charger d’organiser l’exécution du génocide. À ce sujet, il écrit dans Un Génocide sans importance : « La composition du gouvernement intérimaire a eu lieu à l’intérieur de l’Ambassade de France et au Ministère de la Défense sous la houlette de l’ambassadeur Marlaud et du colonel Bagosora ».

C’est précisément ce gouvernement putschiste qui va se charger de commander et d’organiser l’exécution du génocide des Tutsi du Rwanda en utilisant comme principal moyen de transmission des ordres, la Radio télévision Mille Collines (RTLM).

Nous pouvons nous permettre d’insister légitimement sur les relations intrinsèques qui existent entre le négationnisme médiatique mondialisé et l’effectuation du génocide en à peine trois mois dans le cadre de ce que Alexandre Koyré avait déjà appelé dans la Cinquième colonne, la comédie sinistre de la non-ingérence, à propos de la non-intervention de « démocraties » occidentales, quand en 1937, Hitler essayait la force de frappe de l’aviation nazi en bombardant le village basque de Guernica, un jour de marché, sans la moindre réaction de l’État français, de la Grande-Bretagne et des USA.

Au Rwanda, dans les jours qui ont suivi le déclenchement du génocide, on a assisté non pas à une intervention préventive des massacres de la part des forces de la Minuar (ONU) mais à un retrait du plus gros des troupes ; ce qui a provoqué le désespoir de Roméo Dallaire, le commandant des forces de l’ONU. Sinistre non-ingérence de l’ONU et poursuite de l’approvisionnement en armes malgré l’embargo voté le 17 mai par l’ONU. Dans les annexes de l’ouvrage prospectif L’Horreur nous prend au visage, il est indiqué dans les conclusions provisoires de la commission d’enquête citoyenne sur le rôle de la France durant le génocide des Tutsi au Rwanda à l’alinéa 1-10 :

« Deux de ces livraisons d’armes pour les FAR pendant le génocide, le 25 et le 27 mai (…), ont été l’objet d’une enquête de l’association Human Rights Watch ».

D’autres informations nous apprennent que ces livraisons se doublent d’opérations financières par la BNP permettant au gouvernement intérimaire d’acheter des armes pour l’achèvement du « travail » génocidaire.

Le mensonge médiatique a recouvert l’approvisionnement en armes du régime génocidaire comme il a caché le maintien d’une présence consistante de militaires français spécialistes de la guerre contre-subversive. Derrière tous ces stratagèmes, c’est une complicité active entre l’État français et l’État génocidaire qui est à l’œuvre, complicité que l’on peut caractériser par ce qu’Alexandre Koyré appelle une « cacocratie », un pouvoir du pire, une thanatocratie de l’extrême. Concernant l’État français, nous avons déjà noté une stratégie du double jeu :


- d’un côté, une pression diplomatique aussi insistante que sournoise au sein de l’ONU qui aboutira à une reconnaissance très tardive par cette instance du fait génocidaire.
- de l’autre, un soutien très actif aux forces du génocide.

Le suivisme des États-Unis en matière de non-intervention des forces de l’ONU représente à nos yeux un point aveugle, et ceci d’autant plus que l’on connaît l’empressement du Pentagone quand il s’agit d’intervenir en Irak sur la base d’un mensonge. Le Rwanda, petit pays, est le voisin de l’immense Zaïre qui contient dans ses sous-sols de très riches réserves de matières premières et de métaux précieux.

Le point aveugle concerne de ce fait des enjeux géopolitiques dont il est rarement question dans les études historiques du dernier génocide du « bref XXème siècle ». Mais, nous ne pouvons pas ne pas rappeler un fait tragique, la mort du Général Rwigema, « leader charismatique et chaleureux du FPR » ; ce dernier revendiquait publiquement une position d’opposition radicale à toutes les visées impérialistes en matière d’exploitation des richesses minières du Zaïre, avant tout celles des États-Unis. (…) Le 2 octobre 1990, Fred Rwigema est tué d’une balle en plein front à Nyabuwishongwezi, circonstances précisées par ce qu’écrit Pascal Simbikangwa dans La Guerre d’octobre :

« Mais à un moment où l’escadron A du bataillon de reconnaissance des troupes des FAR s’avancent dans le couloir de Nyabuwishongwezi, perd deux véhicules et se replie. [...] Mais on vient de laisser Rwigema gisant mort. Touché mortellement, celui qui croyait conquérir le Rwanda sans effort… ».

Monsieur Pascal Simbikangwa fera l’objet d’une condamnation pour génocide le 24 mai 2018 par la justice française.

Diviser pour exterminer

L’article du 9 mai 1994 de Jean Chatain est particulièrement éclairant ; il nous apprend que la machine génocidaire ne visait pas seulement à massacrer toute la population tutsi réduite au statut d’ennemi intérieur mais aussi à éliminer tous les responsables des partis d’opposition favorables à une solution négociée (PDC, PL, PSD, MDR, le Parti de la Première ministre Uwingiyimana). Il nous faut ici préciser la notion d’ennemi intérieur exterminable ; la propagande du Hutu-power accentue cette notion d’ennemi intérieur dans le sens d’une bestialisation sous des dénominations très diverses, cafards, serpents, etc. ayant comme point commun un racisme foncier qui fera l’objet d’une propagande lancinante par la RTLM. 

Cette élimination des opposants démocrates est coextensible du génocide lui-même ; en cela, le génocide des Tutsi du Rwanda est intrinsèquement lié à un anéantissement du politique compris dans le sens d’une autorité garantissant les conditions minimales d’un vivre-ensemble d’une humanité diverse.

Pour un très grand nombre d’êtres humains, ignorants de l’histoire du « bref XXème siècle », il faut peut-être rappeler que la stratégie génocidaire du régime nazi contre les Juifs, les Tsiganes, les homosexuels… a été précédée dès 1933 de l’assassinat ciblé des communistes, des anarchistes, des sociaux-démocrates et des libéraux les plus courageux. Extermination totale d’êtres humains pour ce qu’ils sont d’un côté et de l’autre, anéantissement du politique, la corrélation entre ces deux stratégies criminelles mérite de longues études.

« Bref XXème siècle » : les lecteurs seront peut-être surpris par l’emploi plus qu’insistant de cette expression, qui n’est rien d’autre que la reprise d’un titre d’un historien britannique Eric Hobsbawn pour signifier que le XXème siècle a été caractérisé par une effarante accélération des exterminations de masse. Günther Anders, le premier compagnon d’Hannah Arendt, a écrit à ce sujet un texte décisif comme pour annoncer ce qu’il va appeler « L’obsolescence de l’homme ».

L’indifférence largement répandue face au génocide des Tutsi ne doit-elle pas être comprise en partie par cette accélération aveugle d’une histoire subie au point que l’humanité est privée du pouvoir de disposer de son sort ?

La corrélation que nous venons d’évoquer est confirmée par l’autre témoignage de terrain recueilli par Jean Chatain :

« Nous nous attendions à une situation dramatique, mais pas de cette ampleur. Déjà, en 1993, on parlait des escadrons de la mort constitués par des officiers originaires de la région du Président. Les organisations de la dictature (le MRND, le Parti État qui intègre dans sa direction l’archevêque de Kigali) et les CDR refusaient les accords d’Arusha. C’est pourquoi ils ont décidé d’exterminer les politiciens de l’opposition… »

Suit un appel presque désespéré mais très chargé en matière de responsabilité politique :

« Nous appelons à l’arrêt des massacres et de la guerre. Pour cela, nous souhaitons que le FPR puisse contrecarrer les escadrons de la mort ».

Ce témoignage est celui de Jean-Nepo Nayinzira, du Parti Démocrate Chrétien. On comprend l’importance d’un tel témoignage quand l’on sait que les survivants tutsi du génocide ont été sauvés par la progression de l’APR, c’est-à-dire l’armée du FPR, quand l’on sait également que dès les premières semaines du génocide, l’essentiel des forces militaires de l’ONU (Minuar), sous le commandement du Général canadien Dallaire, ont été retirées du Rwanda. La proposition de Bernard Kouchner de mettre en place une force d’interposition entre les FAR et l’armée rebelle du FPR paraît plus que douteuse car elle aurait permis de laisser libre cours au déchaînement des milices Interahamwe dans toutes les zones arrière du pays, en particulier la région de Gikongoro, dans le sud-ouest du Rwanda. Dans la terminologie de la propagande officielle, ces zones arrière ont été appelées par antiphrase zones humanitaires sûres (ZHS).

En réalité, l’affrontement par les armes opposant l’APR (Armée Patriotique du Rwanda) du FPR et les FAR aux ordres du gouvernement intérimaire ne correspond en aucune façon à la définition classique de la guerre, y compris celle de Carl von Clausewitz, « la continuation de la politique avec l’immixtion d’autres moyens ».

L’affrontement entre les FAR et l’APR est caractérisé non pas par une dissymétrie mais par une fausse symétrie, car au-delà d’un nombre important de conseillers militaires et la fausse symétrie du combat par les armes, la stratégie génocidaire des FAR se doublait du déchaînement programmé des milices paramilitaires Interahamwe et de l’appui garanti de l’État français.

Les enquêtes les plus sérieuses nous apprennent que ce dernier continuait à fournir des armes aux forces du génocide et à maintenir sur place, après l’opération Amaryllis, la présence synonyme d’une négation du politique déjà évoquée plus haut, qui caractérise au plus haut degré les stratégies d’élimination totale des êtres humains pour ce qu’ils sont, selon des étiquettes raciales ou religieuses préfabriquées. La fausse symétrie nous éloigne considérablement de la définition de la guerre par Clausewitz ; si le but ultime de toute stratégie efficace consiste à terrasser l’armée ennemie, ce n’est qu’en vue d’aboutir à un traité de paix et non pas à s’engager dans un processus d’extermination des populations civiles.

L’article du 27 mai 1994 contient des informations décisives concernant l’orientation de la stratégie génocidaire. A ce propos, Jean Chatain relève une déclaration de Léon Mugesera en décembre 1992 :

« Il faut couper les têtes des Tutsis et que par un court chemin, qui est le Nil, ils retournent chez eux, en Abyssinie ».

Monsieur Léon Mugesera était à l’époque membre du comité exécutif du MNRD, le Parti-État, où la hiérarchie catholique occupait une position centrale. Une telle déclaration publique ne se réduit pas à un simple dérapage verbal d’une tête brûlée ; il faut la rapprocher des Dix Commandements du Hutu-Power publié par le périodique Kangura en décembre 1990. Ces Dix Commandements ne sont rien d’autre que le programme d’un projet monstrueux, l’extermination totale des Tutsi de l’intérieur du Rwanda, et ce programme va faire l’objet d’une propagande de plus en plus intensive jusqu’au 7 avril 1994…

Propagande qui sera relayée de manière de plus en plus répétitive par la RTLM sous le mode de l’accusation en miroir : « Si vous ne les tuez pas tous, les Tutsi, les Inyenzi, « les insectes nuisibles », ce sont eux qui vont vous tuer ». Ce type de propagande diffusée en crescendo jusqu’au 6 avril 1994 et après ne pouvait pas être ignoré des services secrets de l’État français (la DGSE, la Direction du Renseignement Miliaire), ni non plus par l’Ambassade de France à Kigali.

Un tel conditionnement des consciences dans le sens d’une mobilisation destructrice de tout lien social, de toute vie commune partageable n’enlève-t-elle pas toute signification au mot démocratie ? D’où notre stupéfaction à la découverte des arguments fallacieux de Monsieur François Mitterrand repris par tous les principaux dirigeants du gouvernement de cohabitation de l’époque, en particulier Monsieur Alain Juppé, arguments selon lesquels les 85 % de la population hutu ne pouvait être que la base populaire d’une « légitimation » d’orientation ethniste du pouvoir en place entre 1990 et la période du génocide.

L’une des formulations les plus explicites de ce type d’arguments fallacieux est à mettre sur le compte d’Hubert Védrine qui deviendra en 1997 Ministre des Affaires Etrangères du gouvernement de Lionel Jospin. Il écrit dans la revue Le Débat publiée par les éditions Gallimard en mai 1997 :

« 85% de Hutu, 15% de Tutsi : dès que l’on fait des élections convenables, ce sont les Hutu qui gagnent ».

L’idéologie ethniste qui sous-tend cette pseudo justification de l’injustifiable caractérise bien la progression qui mène d’un régime d’Apartheid mis en place dès 1960 par le Parmehutu (Parti du mouvement de l’émancipation hutu) fondé par le Président Kayibanda, disciple de l’évêque suisse Perraudin, jusqu’au génocide de 1994. Pour nous faire comprendre les données d’une généalogie du génocide sur la longue durée, Jean Chatain a tout à fait raison de rappeler que le régime du général Juvénal Habyirimana depuis 1993 « a porté au rouge les mécanismes de la division ethnique ».

La principale origine de l’idéologie ethniste est à mettre sur le compte de l’Église catholique et de la tutelle belge.

Un rappel historique est ici nécessaire :

Dans la période de 1918 à 1940, le pouvoir colonial belge comme l’Église catholique ont favorisé majoritairement l’éducation des jeunes Tutsi ; c’est aussi dans cette période que la carte d’identité ethnique a été mise en place. Une partie des élites tutsi a participé à une sorte de co-administration du pays auprès de la tutelle belge.

Mais dès les années 1950, les revendications en faveur d’une indépendance du pays ont été principalement initiées par ceux qui avaient profité d’une éducation poussée ; d’où un renversement brutal des alliances : la tutelle belge comme l’Église se tournent vers le « peuple majoritaire », les Hutu en utilisant une propagande tout à fait pernicieuse consistant à confondre le statut social des êtres humains et l’appartenance à une ethnie racialisée ; c’est à partir de cette confusion qu’une véritable politique de la haine va se développer pour aboutir aux premiers massacres de masse en 1959.

Dès les années 1950, la tutelle coloniale belge comme l’Église catholique vont donc mettre en œuvre très efficacement la stratégie d’une division ethnique (celle d’une pseudo-révolution sociale consistant à faire passer une opposition de races pour une soi-disant lutte des classes, notion qui n’a guère de sens dans l’Afrique de l’époque). D’une manière plus que pernicieuse, l’Église catholique sous l’influence de la tutelle belge va propager sous la forme d’un ressassement obsessionnel inspiré par l’évêque suisse Perraudin et de nombreux Pères blancs une éthique « politique » du ressentiment, selon laquelle les prétendus « serfs » hutus d’origine bantous doivent définitivement prendre leur revanche sur les « aristocrates » tutsis descendus d’Abyssinie.

En réalité, comme nous l’avons déjà précisé, il s’agit là d’une grossière confusion entre l’appartenance à une classe sociale et une ascendance raciale. Sous la pression des manœuvres de division et d’une propagande incessante, cette confusion va finir par tourner au délire essentialiste d’une haine fatale au service d’une lutte aveugle pour le pouvoir.

Dans une étude précédente, publiée dans la revue La Nuit Rwandaise sous le titre Le génocide des Tutsis n’était pas inévitable, nous nous sommes expliqués longuement à ce sujet en insistant particulièrement sur le fait décisif de l’opération Noroît en 1990.

Mais, les générations à venir de France et d’ailleurs, devront prendre en compte le contexte politique de l’époque qui a précédé l’indépendance du Rwanda ; elle était marquée par une lutte sans merci pour une hégémonie mondiale entre le camp socialiste de l’est et le camp capitaliste de l’ouest à l’intérieur duquel les USA, responsables de millions de morts au Vietnam quelques années après, vont être le fer de lance.

C’est dans ce contexte de la guerre froide que les « éduqués » tutsi militants de la formation politique indépendantiste de l’UNAR vont être catalogués de procommunistes et donc irrémédiablement réductibles au statut d’ennemis exterminables. A partir d’un retournement total de la position de la tutelle belge qui va contribuer à mettre en route l’engrenage qui aboutit à l’horreur de 1994.

L’Église catholique a bien été le fer de lance des alliances initiées par la tutelle belge dans la période 1918-1940 ; en témoigne la réponse que donne deux abbés, Stanislas Bshyija et Cyprien Basomingela à l’occasion des massacres et de la destruction de la maison des tutsi en 1959 :

« Monseigneur, pourquoi n’arrêtez-vous pas ces actes ignobles ? »

La réponse de l’archevêque suisse présage de l’horreur des massacres qui vont s’échelonner entre 1959 et 1994 dans une totale impunité :

« Nous avons appris que la roi Kigeli est allé au Congo belge à bord de l’avion Ilyoushine des communistes russes. Vous comprenez bien que c’est lui la cause de tous ces malheurs du peuple. »

Tout le monde sait que l’archevêque Perraudin a été le « père spirituel » du premier président du Rwanda après l’indépendance, Kayibanda, dont le régime a commis des massacres de masse en série et provoqué du même coup l’exil de milliers de Tutsi vers les pays voisins.

Un ouvrage de Jean Damascène Bizimana nous informe sérieusement sur le rôle de l’Église catholique dans l’ancrage durable de l’idéologie ethniste et le contrôle des populations. Dans la même direction, il n’est pas inutile de prendre en compte le dossier très fourni de la revue Golias intitulé « L’honneur perdu de l’Eglise catholique » ; on y apprend en particulier qu’un père blanc a traduit des extraits importants de Mein Kampf en kinyarwanda. Ne faut-il pas considérer cette traduction comme l’une des sources possibles des dix commandements de la revue Kangura annonçant la programmation du génocide ? Partant de là, on comprend peut-être mieux les corrélations qui existent entre les thèses d’un Karl Schmitt sur l’ennemi intérieur exterminable et la montée en puissance de la haine ethniste jusqu’au 7 avril 1994.

La pression conjuguée de la tutelle belge et de l’Église catholique s’inscrit bien dans la période historique de la « guerre froide » ; une étude plus complète de cette période concernant l’Afrique nous fera comprendre que d’honnêtes hommes, des militants dévoués des indépendances vraies de la dignité élémentaire et de la solidarité africaine comme le prince Rwagasore au Burundi, Patrice Lumunba au Zaïre et bien d’autres au Cameroun, au Togo, à Madagascar… ont été assassinés ou mis en prison comme plus tard Nelson Mandela et Thomas Sankara, qualifiés de « terroristes » pro-communistes.

Le prince Rwagasore au Burundi, Patrice Lumumba au Zaïre, Fidel… comme aussi plus tard Mandela et Thomas Sankara seront victimes de la même qualification de « terroristes » procommunistes.

Un deuxième rappel historique est nécessaire en vue de mettre en évidence les différences essentielles qui séparent l’idéologie ethniste de l’origine très diverse des tensions conflictuelles dans l’histoire du Rwanda précolonial.

Comme toute communauté humaine, le Rwanda précolonial a connu des périodes de conflits guerriers, de luttes pour le pouvoir. Dans Peuples et Rois de l’Afrique des Lacs, l’historien burundais Emile Mworoha nous donne un aperçu des principales origines des conflits :

« Les causes de conflits peuvent se résumer en trois mots : la razzia du bétail, l’extension territoriale et la défense du pays ».

Ces trois mots peut-être trop courts méritent d’être nuancés par l’évocation de rivalités entre l’autorité royale centrale et d’autres royautés locales dont le prince régnant était parfois Hutu…

Les principales causes des conflits ne relevaient donc pas d’une opposition immémoriale entre deux ethnies réductibles à une étiquette raciale essentialisée ; la population du Rwanda était composée de trois communautés, d’un côté les Tutsi éleveurs-pasteurs, de l’autre, des Hutu majoritairement agriculteurs et enfin une petite minorité les Batwa, chasseurs-cueilleurs et potiers et aussi de grands artistes du chant polyphonique.

Le conditionnement à l’idéologie ethniste a pris dès les années 1930 une tournure officielle puisque la tutelle belge a mis en place dès les années 1930 une carte d’identité ethnique. On peut sérieusement se demander si un tel conditionnement à l’idéologie ethniste ne s’apparente pas aux thèses d’un doctrinaire en droit constitutionnel, inspirateur prudent et distant de la constitution du régime nazi, un certain Carl Schmitt.

Dans Théorie du partisan, ce qu’il appelle « l’ennemi intérieur » dans une situation d’État d’exception ne peut être qu’un ennemi exterminable. Cette thèse de Carl Schmitt représente en réalité la clé de voûte de la DGR (Doctrine de la Guerre Révolutionnaire). La DGR trouve l’une de ses sources dans un ouvrage d’Erik Ludendorff, La Guerre totale.

Les guerres modernes, en particulier la guerre d’inflexion génocidaire, sont bien des guerres totales ; elles mettent en jeu à a fois une « guerre psychologique » de manipulation des consciences, une subordination de l’économie à l’économie de guerre, un contrôle de plus en plus militaro-policier des populations civiles. Pour le cas du Rwanda, ce type de contrôle aboutira à l’établissement de listes de Tutsi à exterminer comme aussi au contrôle de la carte d’identité ethnique sur les barrages routiers.

De très nombreux témoignages nous apprennent que les militaires français ont participé à ce type de contrôle entre 1990 et 1993. Pour ce qui concerne la guerre « psychologique », il ne s’agit de rien d’autre que d’assurer une « cohésion animique » entre les donneurs d’ordre, c’est-à-dire les dirigeants du centre de commandement étatique (le gouvernement intérimaire issu du putsch du 6 avril 1994) et la masse des exécutants, en particulier les milices Interahamwe.

C’est ainsi que la « cohésion animique » quasiment fusionnelle entre les chefs et les « travailleurs » du massacre généralisé va prendre la forme mécanique d’une obéissance aveugle.

La mécanique des causes et des effets très lourdement conditionnée par l’accroissement de l’appui militaire de l’État français (voir en particulier l’intervention militaire Amaryllis et probablement une manœuvre très secrète à l’occasion de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana) s’est accompagnée au niveau de l’effectuation du génocide du retrait des forces de la Minuar comme d’une étrange non-ingérence des États-Unis probablement trop occupés par leur intervention dans la première guerre d’Irak sous la pression des lobbies militaro-industriels et du marché pétrolier.

Pour tenter de mieux comprendre ce type d’enchaînement mécanique, il nous faudra clarifier la relation qui existe entre les conditions préparatoires nécessaires du génocide et l’ultime « raison suffisante », à savoir la décision du gouvernement intérimaire et des CDR de déclencher le génocide. Cette décision se situe dans un contexte où les organisateurs du génocide se savaient assurés d’un appui extérieur et d’une plus que trouble non-ingérence des forces de l’ONU.

La relation entre la cause nécessaire et l’ultime cause suffisante peut être éclairée par une formule de G.W.F Hegel dans La Raison dans l’histoire :

« La contingence est la même chose que la nécessité extérieure ; une nécessité qui se ramène à des causes, qui elles-mêmes ne sont que des circonstances externes ».

Si le déclenchement du génocide des Tutsi du Rwanda en avril 1994 peut offrir l’apparence d’un hasard malheureux, d’une « contingence », ce n’est qu’à partir d’une ignorance des conditions nécessaires, qui ont préparé sa réalisation effective. L’ensemble des conditions nécessaires qui s’est manifestée sous la forme d’une « nécessité extérieure » est interprétée ordinairement comme une fatalité.

Ce fatalisme suspect repose non seulement sur l’ignorance des causes réelles mais aussi dans une moindre mesure sur ce que Gramsci appelle, dans ses Cahiers de prison l’absentéisme politique c’est-à-dire une incapacité des hommes d’infléchir le cours de l’histoire dans le sens d’une prévention du pire à savoir la programmation et l’exécution du génocide des Tutsis au Rwanda.

Mais l’on peut se demander si l’interprétation fataliste du cours des événements n’est pas la conséquence d’un rapport de complicité inavouable entre les forces internes du génocide et un appui extérieur à la fois militaire et diplomatique, celui de l’État français. N’est-ce pas ce rapport de complicité qui a barré la route à une autre histoire compossible, selon l’expression de l’historien Paul Veyne dans Comment on écrit l’histoire ? Nous touchons ici à une idée tragiquement obsédante, la possibilité manquée d’éviter le génocide.

Notre recherche en matière de lourdes et multiples responsabilités politiques et d’inflexion des rapports de force dans le sens du pire, l’extermination des Tutsi de l’intérieur du pays à partir de listes, comme l’assassinat des Hutu soupçonnés de protection des « cafards », les Justes, ne trouve pas sa limite dans quelque chose d’inexplicable ; elle s’efforce plutôt de montrer que la cause suffisante du génocide réside dans la décision d’une programmation dès le mois de janvier 1994.

Le dernier mot de cette programmation se résume dans le terme Simusiga, « je ne l’épargne plus ». Ce terme traduit en langage à peine codé la stratégie d’une extermination totale des Tutsi et de leurs protecteurs « humains, trop humains », les Justes Hutu. Une stratégie que l’État français ne pouvait pas ignorer. L’appui aux forces du génocide s’est donc effectué en toute connaissance de cause.

Fatalisme dont nous trouvons les traces suspectes dans des remarques tout à fait « précipitées », d’Edgar Morin dans un bref ouvrage Dialogue sur la nature humaine centré sur la nature humaine à partir d’entretiens avec Cyrulnik, dans la page où il évoque très superficiellement le génocide des Tutsis en 1994 ; il semble répartir la responsabilité de l’horreur aux deux camps, celui des victimes et celui des bourreaux, lourdement appuyé par l’État français.

Il s’agit là d’un négationnisme apparenté aux thèses du double génocide ; mais ce qui nous inquiète au plus haut point, ce n’est rien d’autre que l’attribution de l’horreur génocidaire à une très douteuse interprétation anthropologique de la nature humaine prédestinée à la violence exterminatrice des solutions finales.

Quelques lectures minimales de l’idéologie ethniste initiées principalement au Rwanda par l’Église catholique et les Pères blancs auraient averti notre camarade savant de la « complexité » pour lui apprendre que l’extrême horreur de 1994 ne relève en aucune façon de la génération spontanée d’une humanité prédestinée à l’extermination programmée d’êtres humains pour ce qu’ils sont, carte d’identité ethnique à l’appui. Le négationnisme ne se limite pas au déni de la réalité des faits eux-mêmes, mais bien plus gravement encore, il consiste à brouiller les cartes quant aux causes et aux responsabilités politiques qui les ont rendus possibles.

L’étude des causes et des responsabilités ne peut éviter de prendre en compte l’évolution des rapports de force entre l’automne 1990 et la fin du génocide. C’est par l’intervention de l’armée française sur le terrain que l’avancée des troupes de l’APR-FPR a été brutalement arrêtée ; ce qui va laisser le temps aux FAR et aux milices paramilitaires qui vont progressivement s’organiser et préparer le génocide. Les articles des 24 et 29 juin de Jean Chatain révèlent non seulement le sens de l’opération Turquoise mais aussi celui de l’évolution des rapports de force :

« 2500 militaires, 16 avions gros-porteurs, 650 tonnes de matériel, 7 hélicoptères, 97 véhicules tout-terrain… ».

Qui pourrait nous faire croire que tout ce dispositif était destiné à une intervention purement humanitaire ? En réalité, l’État français, c’est-à-dire son président et l’état-major de l’armée française ont hésité entre deux stratégies : une attaque frontale contre les forces du FPR et une simple protection des forces du génocide qui, dans leur défaite, était réduite à fuir vers le Zaïre. À propos de cette hésitation, Patrick de Saint-Exupéry nous fournit dans L’Inavouable à partir d’une déclaration d’un officier de l’Opération Turquoise, un éclairage décisif quant aux intentions initiales des gouvernants français et de l’État-major militaire :

« L’intervention Turquoise annoncée le 18 juin 1994 par le président Mitterrand se revendique humanitaire. Vous regardez ces hommes, leur armement sophistiqué, et vous ne comprenez plus. Ces hommes sont comme engagés dans une guerre ils sont venus combattre un ennemi ».

L’ennemi, c’était précisément l’Armée Patriotique Rwandaise (APR) qui était en train de mettre en déroute les forces du génocide. Sur la grande colline de Bisesero, une poche de résistance de la population civile tutsi, réfugiée dans cette zone, a fait l’objet d’une trahison par les militaires français de Turquoise.

Mais, comme on peut le constater dans le documentaire de Raphaël Glucksmann, Tuez-les tous, les forces du génocide, en particulier les miliciens interahamwe, ont accueilli les militaires français de Turquoise par des tonnerres d’applaudissements et des cris « Vive l’armée française ! Vive la France ! Inoubliable Mitterrand ! ».

La protection de cette fuite est recouverte par une propagande humanitaire dans le style spectaculaire ; propagande qui ne peut en rien excuser la complicité avec les forces du génocide. L’accueil délirant des militaires de Turquoise par les milices Interahamwe entre autres est attestée par des pancartes telles que : « Vive la coopélation française », « Merci Mitterrand ». La duplicité des autorités des dirigeants de l’État français relève une fois de plus des méthodes conspiratrices de la DGR dont Lacheroy fut le principal « théoricien », à l’époque de la guerre d’Algérie. Alexandre Koyre, dans Réflexions sur le mensonge, résume très clairement le sens de ce type de duplicité :

« Car la conspiration en plein jour, si elle n’est pas une société secrète, est tout de même une société à secrets ».

Conspiration en plein jour : le dispositif guerrier massif.

Secret à peine dissimulé : l’alibi humanitaire.

Pour qu’une telle duplicité devienne pleinement intelligible encore faut-il que le journalisme d’information se garde de prendre la tournure d’une désinformation élaborée à partir de sources telles que celles des services. La continuité historique de la préparation et de l’exécution du génocide nous oblige à étudier la relation qui existe entre le dispositif militaire démesuré de Turquoise et la subordination de l’économie globale rwandaise à l’économie de guerre, telle qu’elle s’est manifestée au Rwanda entre 1990 et 1994.

L’enquête de Gabriel Pérès et de David Servenay, dans Une guerre noire, n’hésite pas à évoquer « une mise au pas de l’économie à l’économie de guerre » ; une « mise au pas » qui se traduit en particulier par un « détournement des aides fournies par les bailleurs de fond, dans le cadre du plan FMI/Banque Mondiale ». Au lieu d’une aide au développement d’une économie de subsistance, le détournement va contribuer au financement des miliciens et des factions radicales des partis politiques de tendance Hutu-power comme des CDR... Un financement à travers en particulier l’achat prévisionnel de 500.000 machettes et l’approvisionnement en bière de tueurs pendant l’exécution du « travail ».

Dans cette chaîne de relations causales aboutissant au déchaînement du 7 avril 1994, un détonateur à souligner, un appel insistant à une mobilisation totale diffusée par la RTLM : il ne s’agit de rien d’autre que « de la petite chose annoncée » pour les premiers jours d’avril 1994. Petite chose qui prendra quasi instantanément la forme d’un coup d’état déclencheur du génocide.

Lorsque Simone Veil esquive la question posée par une rescapée, Esther Mujawayo, dans un livre intitulé Survivantes  :

« Ça s’est passé en Afrique il y a dix ans. Qu’est-ce qu’on pouvait faire ? Est-ce qu’on aurait pu agir ? On ne refait pas l’histoire, mais je pense qu’on aurait pu intervenir au moins pour tenter de faire quelque chose »

On ne peut certes pas l’accuser de refaire l’histoire, mais à tout le moins de passer bien rapidement sur son appartenance personnelle au gouvernement de l’État français qui a appuyé les forces du génocide…

La société française de l’époque a été massivement imprégnée par le négationnisme pour diverses raisons : l’ignorance de l’histoire de l’Afrique, l’indifférence politique entremêlée souvent d’une complaisance complice envers le pouvoir d’état ; il faut reconnaître que tout ceci est lourdement conditionné par le fait que la population française est démise de tout pouvoir d’intervention et de décision quant à la politique étrangère de l’État français…

Yves Cossic


Jean

Jean, pour te dire au revoir, je partirai d’un proverbe Breton :
Poatrall, poatrstart, poatrkalet

Qui signifie
camarade, autre,
tu es,
aussi difficile que dur en fraternité.

Tu es,
restes et tu resteras dans nos mémoires.

Dur en fraternité, sur fond de lucidité critique et aussi d’une exigence
de vérité quand il s’agit de résister au pire,
en particulier une complicité de l’État français dans le dernier génocide
du vingtième siècle, celui des Tutsi du Rwanda, en 1994.

Résister aussi contre bien d’autres mensonges
concernant ces interventions militaires françaises,
au Cameroun
et dans tant d’autres pays d’Afrique et d’ailleurs,
comme dans la nouvelle Calédonie des Kanaks.

Jean, nous nous étions rencontrés à la Fête de L’Humanité,
il y a quelques années.

Nous devions nous rencontrer très bientôt
pour fêter avec Jacques Morel la parution de ton dernier livre,
Nuit et brouillard au Rwanda, aux éditions Izuba.

Dur en fraternité, mais d’une chaleur humaine retenue
qui donnait à ta franchise cette rudesse
celle des paysans laborieux,
paysans qui ont su et savent encore
que pour vivre ensemble,
il faut être solidaires
et soucieux de la plus inflexible justice.

Yves Cossic

Mis en ligne par Yves Cossic
 4/03/2020
CC by

N°11 • Vol1

La Nuit rwandaise 11 - Volume 1 - 2020 ISBN : 979-10-93440-32-3 EAN : 9791093440323 10 euros LE TARTUFFE OU L’IMPOSTEUR / ARCHIVES & TÉMOIGNAGES / LES FAITS SONT TÊTUS / DOCUMENTS / NEGATIONNISME ET EGLISE
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