Serge Farnel

Dits et non dits du téléfilm Opération Turquoise

Le téléfilm Opération Turquoise, qu’a diffusé en novembre 2007 la chaîne télévisée française Canal plus, et que projette de diffuser la chaîne publique France 2, tire son nom de l’intervention à vocation humanitaire que la France conduisit sous mandat onusien à partir du 22 juin 1994 au Rwanda.

Le téléfilm est centré sur les événements qui prévalurent sur les collines rwandaises de Bisesero aux premiers jours de cette intervention : le 27 juin 1994, le convoi du lieutenant-colonel français Jean-Rémy Duval (alias Harrège dans le film) y découvre des centaines de Tutsi sans défense tentant d’échapper aux tueries orchestrées à leur encontre par les autorités locales.

Sans toutefois laisser un seul de ses hommes sur place afin de dissuader les assaillants de poursuivre leur entreprise d’extermination, le convoi repart, Duval promettant aux rescapés de revenir les secourir au plus vite. Près d’un millier d’entre eux périssent dès lors dans des attaques d’une intensité encore inégalée, les assauts ne prenant fin que le 30 juin, date à laquelle les militaires français leur portent enfin secours.

Que s’est-il passé pour que l’armée française manque ainsi à son devoir de protection ? C’est notamment ce à quoi tente de répondre le téléfilm d’Alain Tasma.

Deux versions s’opposent. D’un côté, l’armée française fait valoir une mauvaise communication de Duval vers sa hiérarchie. De l’autre, elle est accusée d’avoir laissé à ses anciens alliés le temps de finir le « travail ».

Le téléfilm ne fournit malheureusement pas au téléspectateur l’ensemble des éléments lui permettant de se forger un avis définitif sur ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler la « polémique de Bisesero ».

Trois pièces essentielles manquent en effet au puzzle.

Première pièce manquante. Le capitaine de frégate Marin Gillier (alias Cormery dans le film), à la tête du détachement de Turquoise dans le secteur duquel se trouve Bisesero, écrira, dans une lettre adressée quatre ans après les événements à la Mission d’Information Parlementaire pour le Rwanda, n’avoir été confronté à la tragédie rwandaise qu’à partir du 30 juin. C’est à cette version que semble souscrire le film en omettant de présenter la scène dans laquelle cet officier est informé, quatre jours avant de porter secours aux rescapés tutsi, des massacres qui ont lieu dans la région de Bisesero.

C’est le journaliste Sam Kiley du Times de Londres qui le lui indique, carte à l’appui, devant les caméras de CNN ! Aussi la version officielle de l’armée française consistant à accabler Duval pour n’avoir pas correctement fait part de sa découverte du 27 juin résiste-t-elle mal au fait que Marin Gillier, en avait, quant à lui, été informé la veille par une autre source. Par ailleurs, conformément aux révélations faites par le gendarme du GIGN, Thierry Prungnaud, sur France Culture le 22 avril 2005, le sauvetage du 30 juin n’aurait résulté que de sa désobéissance aux ordres de Marin Gillier, acte qui lui permit, en se rendant à Bisesero, de découvrir, parmi les Tutsi rencontrés trois jours plus tôt par Duval, ceux qui survécurent aux assauts des génocidaires.

Deuxième pièce manquante. Le convoi en route vers Bisesero est guidé par un instituteur hutu parlant français que Duval vient de rencontrer dans le village de Mubuga. Le téléfilm montre bien les rescapés tutsi qu’ils découvrent à Bisesero dénoncer, à l’attention de l’officier français, son guide comme étant un chef milicien. Si le téléfilm montre également le convoi de Duval les abandonner sans protection, il fait toutefois l’impasse sur le fait que l’officier français raccompagne puis libère aussitôt son guide dont il vient pourtant d’apprendre sa qualité de génocidaire.

C’est ce qu’a expliqué ce dernier à l’occasion des auditions de la Commission rwandaise qui, le 16 novembre 2007, a remis son rapport au président Paul Kagamé. L’auteur de cet article a assisté, en décembre 2006 à Kigali, à l’ensemble des auditions relatives aux témoins de fait. Le guide de Duval expliqua, à cette occasion, avoir été celui qui fut chargé par le bourgmestre de Gishyita, un des organisateurs des massacres de Bisesero, de transmettre ses ordres aux différents chefs miliciens de la région.

Près de quatre mille génocidaires furent dès lors convoyés à partir de régions avoisinantes pour être ensuite rassemblés sur la place centrale de sa commune en vue d’un assaut de grande ampleur à l’encontre des Tutsi que le guide milicien avait découvert en même temps que Duval. Le film ne montre pas cet envers du décor.

Troisième pièce manquante. À l’occasion du déplacement de la Commission rwandaise à Gishyita ainsi que sur les collines de Bisesero, l’auteur du présent article a pu entendre le guide de Duval expliquer que des centaines de miliciens se sont rassemblés sur la place principale de Gishyita, à deux cent mètres à peine du campement du détachement de Marin Gillier. Ce dernier ignorait-il vraiment, depuis les révélations qu’on lui avaient faites le 26 juin, que ces groupes n’allaient pas se battre contre de soi-disant infiltrés du FPR (Front patriotique rwandais constitué en grande partie des Tutsi exilés depuis les pogroms de 1959) mais bien massacrer des civils tutsi sans défense ? La question mérite d’être posée.

Toujours selon les témoins entendus sur site, des militaires français auraient participé à des réunions en compagnie de chefs interahamwe (milice génocidaire) dans le bar de Mika Muhimana – aujourd’hui condamné à vie pour génocide par le Tribunal international pour le Rwanda (TPIR), tandis que sur la place sur laquelle donne ce bar, se rassemblaient les miliciens auxquels Mika donnait les derniers conseils avant qu’ils ne se rendent à Bisesero pour y tuer les civils tutsi.

Selon de nombreux témoignages concordants, des soldats français postés à une barrière de Gishyita, l’auraient alors ouverte à de nombreuses reprises afin de laisser les convois de génocidaires armés de fusils et de gourdins se rendre à Bisesero y massacrer les survivants tutsi.

L’image que donne à voir le puzzle ainsi reconstitué fait de la « polémique de Bisesero » un événement d’une gravité exceptionnelle pour certains officiers de l’armée française.

Le film, outre le fait qu’il la réouvre, a l’immense mérite d’avoir rappelé, par le biais de l’acteur qui incarne le journaliste s’étant le premier interrogé sur cette affaire, Patrick de Saint-Exupéry, que les soldats français furent, quelques années plus tôt, aux barrières du génocide lorsque les Rwandais dont la carte d’identité mentionnait « Tutsi » y étaient arrêtés pour être aussitôt exécutés.

Le téléfilm participe également, par l’intermédiaire de propos tenus par le colonel français Tauzin (alias Rambert dans le film), à faire savoir que les forces de Turquoise exfiltrèrent les génocidaires rwandais vers le Zaïre (aujourd’hui République démocratique du Congo, RDC) afin de les réarmer en vue de la reconquête du Rwanda.

L’Est de la RDC fait aujourd’hui les frais de cette exfiltration, des milliers d’anciens génocidaires, regroupés au sein des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), terrorisant, à ce jour encore, la population tutsi congolaise.

Mis en ligne par Serge Farnel
 21/10/2008

N°2 • 2008

La Nuit rwandaise n° 2 • 7 avril 2008 10 euros • 416 pages ISBN : 2-84405-230-4
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