Jean Mukimberi

Débats et combats sur le champ de bataille de la qualification d’un génocide

Les Mots dans les mots contre les mots

Génocide, génocide, génocide survenu au Rwanda, dis-moi ton nom… Que de discussions ou de joutes, que de combats voire de batailles sur la longue durée d’une génération ! Sur une matière des plus cruciales, sinon la plus crucifiante, de quoi faut-il s’étonner ?

Lisons, sur un tel sujet, plus encore que sur tout autre, le Professeur Georges P. Fletcher, de l’Université de Columbia, aux USA : « The words have become both weapons and battlefield : Les mots sont devenus à la fois armes et champs de bataille. »

Dans Les Mots dans les mots contre les mots, le philosophe Jean-Paul Sartre, qui s’y connaît en sciences du langage, nous apprend que pour avoir découvert le monde à travers le langage, nous prenons le langage pour le monde. Tant et si bien qu’Albert Camus a pu écrire, non sans juste raison, que mal nommer un objet revient à en ajouter au malheur du monde.

Les lignes qui suivent font, très succinctement, état de l’élucidation, progressive, de la problématique de la qualification du génocide en cause.

Venons-en donc à la perspective historique. Disons, dès l’abord, qu’un constat se dégage, d’une manière exemplaire. Le constat consiste dans une sorte de black-out sur l’information. Silence est observé, voire entretenu, à propos du recours au vocable de génocide, alors même que celui-ci bat son plein. Nous sommes aux mois d’avril et de mai 1994. Aussi paradoxal que cela puisse sembler, la pertinence du terme de génocide est rendue par son absence.

Le tout premier texte timidement utile apparaît à travers la Résolution S/RES/929, du 22 juin 1994, émanant du Conseil de sécurité. C’est en vain que l’on y rechercherait la charge de génocide. La qualification du génocide des Tutsi est consacrée par la Commission des droits de l’homme de l’ONU, le 28 juin 1994. Le 8 novembre de la même année, le Conseil de l’ONU institue un Tribunal Pénal International pour le Rwanda, TPIR en sigle. Trois jours bien comptés plus tard, apparaît, dans le même sillage sémantique global, la Résolution S/RES/935, du 1 juillet 1994.

L’année qui suit, le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, M. Boutros Boutros-Ghali, atterrit à Kigali, où il fait une déclaration dans laquelle la qualification du génocide perpétré contre les Tutsi est un acquis qui ne doit plus faire l’objet d’un débat d’identification. Nous sommes le 13 juillet 1995, devant le parlement rwandais. La Déclaration est suivie d’un échange de vues sous forme de questions et de réponses. Une question est posée en arabe. Le S.G. de l’ONU y répond en français :

« On avait parlé de génocide l’an dernier, et, dans la fameuse Résolution 997, on a parlé de crime. Existe-t-il une différence entre les deux ? Je pense que le génocide est un crime, c’est un crime international. Je ne pense pas que le Conseil de sécurité avait une idée quelconque en voulant mentionner crime plutôt que de mentionner génocide. Pourquoi ? Parce qu’une fois que le mot génocide a été prononcé par une résolution du Conseil de sécurité, il est valable pour toutes les autres résolutions. »

On l’aura compris : le droit à une juste qualification du génocide ne ressortit pas aux droits politiques ; il relève des droits inaliénables de la personne. La politique, fût-elle celle de la liberté de la presse, ne doit, en aucun cas, prétendre requalifier l’événement insolite de 1994, ce serait aller contre son objet spécifique. La politique ne peut avoir ni cette prétention, ni ce passe-droit. Mais qu’à cela ne tienne.

En Occident en général, en Europe en particulier et, tout singulièrement, en France, la politique des médias a longtemps toléré une presse qui dénie, aux rescapés tutsi, un droit fondamental et inaliénable : le droit à une juste qualification. Les rescapés du génocide anti-tutsi étaient, ainsi, discriminés, car exclus du droit à la juste qualification du génocide qui les a décimés.

Frustré de son droit à une juste qualification, le rescapé perd le droit inaliénable au langage, ou à un langage inaliénable, mais il perd également son lien social, car c’est le nom, la qualification, qui fonde l’altérité. Le nom permet d’appeler, d’interpeller, d’être appelé, interpellé, bref, de faire la différence, aux sens propre et figuré de l’expression. L’identification par le nom, la spécification qui est rendue, ainsi, possible, constitue, en elle-même, un message.

L’instance qui a donné le nom, en l’espèce l’Organisation des Nations Unies, incarne l’ascendance ; elle se trouve être l’incarnation même de l’autorité investie d’une mission constitutionnelle pour le choix de la qualification. Le nom ainsi conféré devient consubstantiel à son porteur.

En France, le besoin de requalification du génocide anti-tutsi est motivé par la volonté de se disculper. Dans la lutte éperdue contre la charge de sa conscience, le Général Tauzin ne s’en cache pas : « Autant le dire carrément : nous sommes donc des nazis [1] ! » Puis de transformer, en actes de génocide, les massacres de Hutu imputés au FPR, durant les guerres qu’il a, respectivement menées au Rwanda et dans l’ex-Zaïre, actuelle République Démocratique du Congo, ici en droit de poursuite contre les génocidaires exfiltrés par la France, là pendant la guerre de libération.

La visée du révisionniste et du négationniste est claire. Il s’agirait d’un génocide généralement stylisé sous l’euphémisme de génocide rwandais, pour couvrir un hypothétique génocide qui aurait été perpétré contre les Hutu. Et le tour est joué, dans le chef des réviseurs et des négateurs. Disant ce qu’il dit de la manière dont il le dit, l’énonciateur du génocide « rwandais » met en œuvre une fonction que l’on appelle, en sciences du langage, la topicalisation [2]. Le producteur d’un tel message y procède par un effet dit « de radar », en jouant sur l’état de connaissance de son interlocuteur.

L’énonciateur de la subtile négation n’ignore pas la somme d’informations préalables à fournir à l’interlocuteur, avant de parler de ce génocide. La spécification préalable exercerait un effet de sélection, dans la masse des informations. Mais dans le chef du négateur, le génocide constitue un de ces cas où le seuil s’impose de renoncer à spécifier. Dans la presse française, depuis 1994, la distribution des formes linguistiques, sur le génocide anti-tutsi, va de l’absence totale de spécification, ou d’une spécification minimale, à une spécification perfectionniste, mais plus rare, celle-là.

Dans la quasi-totalité des éléments du corpus de la presse française que nous lisons, il y a cette perversion du signifié par rapport au signifiant. L’on voit, à l’œuvre, que du point de vue linguistique, pour la recherche d’effets précis, une certaine perversion, une transgression certaine a été observée, de l’ensemble des conventions de la signification. Aussi des vigilances ont-elles été observées, par la toute première instance juridiquement concernée, ou cernée par la problématique de l’élucidation de la qualification du génocide à l’étude.

C’est dans cette dynamique que le vocable de « génocide » est explicitement utilisé dans une des résolutions de l’Assemblée générale de l’ONU, sur inspiration du rapport portant sur les conclusions et sur les recommandations du Groupe international d’éminentes personnalités chargé par l’ex-Organisation de l’Unité Africaine d’enquêter sur le génocide au Rwanda et sur les événements connexes, rapport intitulé Rwanda, le génocide évitable.

En 2006, le 6 avril plus exactement, un texte du constat judiciaire du TPIR établit que le génocide commis contre les Tutsi est « un fait de notoriété publique ».

Par la Résolution 2150, adoptée par le Conseil de sécurité, à sa 7155ème séance, le 16 avril 2014, la qualification de Génocide perpétrée contre les Tutsi est à nouveau consacrée. Par cette Résolution, le Conseil de sécurité entérine la conclusion du TPIR du 6 avril 2006, stipulant, du même coup « qu’il importe de tirer les leçons du génocide perpétré en 1994 contre les Tutsi au Rwanda, au cours duquel des Hutu et d’autres personnes opposées au génocide ont également été tués ».

Pour la petite histoire, il y est stipulé que « des dirigeants et des membres des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) sont au nombre des auteurs du génocide ».

26 janvier 2018 : la résolution A/72/l.31 de l’ONU sur le Rwanda est sans ambages. Vingt-quatre ans après l’irréparable, l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies entérine, quasiment terme pour terme, la Résolution du Conseil de sécurité de 2014. Au 26 janvier 2018 donc, intervient la Résolution qui fait date ou, mieux, qui fait autorité, depuis ce jour et, sans doute, enfin, pour toujours. Il y aura, désormais, un Avant, et un Après…

Le même 26 janvier 2018, l’Assemblée générale des Nations Unies a, du même coup, adopté, à l’unanimité, une résolution par laquelle elle a changé le titre du 7 avril comme « Journée internationale de réflexion sur le génocide de 1994 au Rwanda » (dans l’original, en anglais : « The 1994 Genocide in Rwanda »), établie le 23 décembre 2003 (A/RES/58/234), en « Journée internationale de réflexion sur le génocide de 1994 contre les Tutsi au Rwanda » (A/72/L.31) (dans l’original, en anglais : « The 1994 Genocide against the Tutsi in Rwanda »).

Terminons par un témoignage humain d’une insigne valeur. Si l’on ne peut mettre sur le même plan paradigmatique génocide et massacre, celui-ci fût-il à grande échelle, il reste qu’il faut s’incliner devant les victimes de celui-ci comme de celui-là.

Mais s’il y a, à la limite, à l’extrême limite, indécence à comparer les morts, force est, aussi, d’élucider la problématique des qualifications, puisque c’est là que le bât blesse. Félicitons-nous du fait que l’instance la plus emblématique de la communauté internationale, à savoir l’ONU, ait habilement su nager entre les deux écueils, en rappelant « que, pendant le génocide de 1994 contre les Tutsi, des Hutu et d’autres qui s’y sont opposés ont également été tués. »

Dr Jean Mukimibiri

Mis en ligne par Jean Mukimberi
 4/03/2020
CC by

[1. Général Didier Tauzin, Rwanda. Je demande justice pour la France et ses soldats, Éditions Jacob- Duvernet, Année 2011.

[2M. Hupet, Cours d’Introduction aux sciences du langage, Louvain-la-Neuve, Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education, Année académique 2009-2010, p. 29.

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