Jean-Luc Galabert

Communisme, anticommunisme et décolonisation de l’Afrique

« le communisme est actif ; Satan existe »

Jean-Luc Galabert

Communisme, anticommunisme et décolonisation de l’Afrique

« le communisme est actif ; Satan existe »

« le communisme est actif ; Satan existe ».
Monseigneur André Perraudin, 21 novembre 1959 [1]

En février 1946, un diplomate américain, George F. Kennan, formula la nécessité pour les « nations démocratiques » de mettre en place une politique de « containment » autrement dit d’endiguement de l’expansionnisme communiste. Ce jeune diplomate alors en poste à Moscou fit parvenir son analyse à Washington dans un long télégramme. Selon lui, l’idéologie communiste intrinsèquement universaliste conduisait inévitablement l’URSS à entreprendre la conquête du monde et il était du devoir des États-Unis, seule puissance capable de le faire, de s’y opposer.

Un an plus tard, en mars 1947, le président Harry Truman repris à son compte l’idée de « containment » qui devint le fil conducteur de la politique étrangère américaine pendant les décennies suivantes.

Dès le début des années cinquante, les rapports des services de renseignement américains qui affirmaient l’inéluctabilité de l’accès à l’indépendance des pays africains, soulignèrent que le risque d’une « contagion communiste » n’accompagne les processus d’émancipation des peuples d’Afrique.

Le 22 décembre 1953, les services de renseignements américains concluaient un rapport sur la situation politique de l’Afrique ainsi :

« Le principal problème en Afrique tropicale est que le mécontentement croissant des Africains et leurs demandes d’autonomie, bien que variant considérablement selon les différentes tutelles coloniales, affaibliront graduellement le contrôle européen et menaceront l’accès occidental aux ressources stratégiques de l’Afrique tropicale. [...]

Malgré la faiblesse actuelle des communistes et les nombreux obstacles à leurs activités, nous croyons que leur influence et leur force numérique augmenteront. Leurs objectifs probables à court terme sont de miner le prestige occidental en Afrique tropicale, d’affaiblir et de subvertir l’autorité européenne locale, et de présenter la Russie soviétique comme le champion des Africains dans la lutte contre la ’discrimination’ et ’l’exploitation’.

Divers groupes africains sont susceptibles d’accueillir de l’aide d’où qu’elle vienne. À long terme, les efforts communistes auront probablement un impact plus important sur les Africains les plus évolués : jeunes intellectuels, militants nationalistes et membres de groupes ouvriers auxquels le communisme pourrait apparaître utile pour affaiblir le contrôle européen. » [2]

En avril 1955, vingt-neuf États d’Asie et d’Afrique se réunirent à Bandoung et créèrent le mouvement des pays afro-asiatiques, invitant les pays encore colonisés à lutter pacifiquement pour leur indépendance ; la Chine, l’Inde et l’Égypte participant à cette rencontre, la perspective de la création d’une coalition qui pouvait naître de ce sommet renforça les craintes « occidentales » d’une expansion du virus communiste.

À la fin des années cinquante, les services de renseignement étasuniens réaffirment leur inquiétude devant l’opportunité qu’offre la prochaine indépendance de nombreux pays africains au bloc communiste :

« Dans les zones colonisées, où le communisme est resté jusqu’ici un facteur négligeable, l’avancée du nationalisme africain va presque certainement offrir des possibilités accrues de pénétration du bloc communiste et sino-soviétique. Si l’aspiration des mouvements indépendantistes africains conduisait à une lutte acharnée et prolongée, le Bloc [socialiste] pourrait être en mesure de fournir un soutien moral et matériel indispensable aux nationalistes. Une fois l’indépendance atteinte, l’instabilité interne et la nécessité d’une aide économique extérieure permettront presque certainement de nouvelles ouvertures. » [3]

L’Église aussi était inquiète du risque de contagion communiste et du possible déclin de son influence en Afrique. Consciente de l’irrépressible aspiration à l’indépendance des peuples africains, sa crainte était alors d’être associée au rejet des puissances coloniales. L’Église ne voulait pas renouveler l’erreur qui avait été la sienne en Europe lorsqu’elle perdit une grande partie de la classe ouvrière au tournant du XIXe et du XXe siècle.

Ainsi peut-on lire, sous la plume du Révérend Père blanc Jean-Baptiste Adriaenssens, en 1960 :

« En Occident, au dix-neuvième siècle, l’Église a perdu les masses ouvrières. C’est la faute au marxisme. Bien sûr. Mais c’est aussi la conséquence de l’attitude de la hiérarchie ecclésiastique qui, en fait, s’était mise du côté des puissants et défendait ’leur’ ordre établi. Au Ruanda, le communisme n’existe pas encore. Ce n’est pas une raison pour rester indifférent et croiser les bras. Les masses populaires, devenues conscientes, reprocheraient à l’Église son attitude neutre pendant les longues années de souffrance. Les pauvres, dont le travail et l’ignorance ont été exploités pendant des siècles, n’ont pas les mêmes raisons pour s’opposer au communisme que les classes privilégiées. Au Rwanda, c’est maintenant, avant qu’il y est (sic), qu’il faut combattre le communisme. Mgr Perraudin l’a compris. Courageusement, il a pris ses responsabilités. » [4]

Depuis le début de l’expansion coloniale, le sabre du colon et le goupillon du missionnaire se sont alliés pour asseoir leur domination respective. Au Rwanda, l’un des rares pays que l’Église a consacré au Christ, la haute hiérarchie catholique a été depuis le début de la période coloniale le conseiller du Prince. Monseigneur Classe en particulier, a joué un rôle essentiel dans la politique coloniale belge, à travers la promotion de l’idée qu’il fallait s’appuyer sur une partie de l’élite du pays, à la fois pour convertir et gouverner le peuple rwandais. Sa conception racialiste des catégories Hutu, Tutsi et Twa, adoptée par les autorités coloniales belges, a largement contribué à façonner la gestion politique du Rwanda et a construire un pays effectivement organisé selon des critères raciaux, en quelque sorte sur le mode d’une prophétie autoréalisatrice.

L’Église du Rwanda ne fut jamais monolithique, mais son organisation hiérarchique fait que les conceptions du premier prélat du pays exerçaient une influence prépondérante.

Après la longue période d’alliance avec les autorités coloniales, l’Église choisit de se démarquer des puissances tutélaires pour ne pas disparaître des empires coloniaux et de mettre en avant d’une manière nouvelle ses préoccupations sociales. Ce processus de distanciation vis-à-vis des pouvoirs temporels établis et de rapprochement vis-à-vis des peuples débuta dès le début des années mille neuf cent cinquante. Pour des raisons de réalisme politique, l’Église choisit, en Afrique notamment, de préempter le rôle de porte-parole des revendications des populations, avant que les communistes ne soient en mesure de le tenir.

Dès lors, discours anticommuniste et discours émancipateur devinrent les deux axes majeurs de la parole publique de l’Église en Afrique. Le Pape décréta qu’il était nécessaire et urgent de former des élites catholiques à même de porter cette parole nouvelle et de jouer des rôles de premier plan dans les processus de transition des pays africains vers l’indépendance.

En juin 1956 le Pape Pie XII se prononça pour l’accession pacifique des peuples colonisés à l’indépendance. En Afrique Belge, sa parole fut transcrite le mois suivant sous forme d’une brochure intitulée « Déclaration des évêques du Congo belge et du Ruanda-Urundi sur l’Église et les problèmes politiques et sociaux », que le clergé local reçut pour mission de propager. Au Ruanda-Urundi, ce fut chose faite en avril 1957 à travers la lecture auprès des paroissiens d’une Lettre pastorale sur la justice [5].

Léon Saur commente ce document en ces termes :

« Après avoir loué les vertus de la justice comme « source de paix et de concorde entre les citoyens […] facteur essentiel de progrès économique et de bonheur familial », et rappelé que l’injustice rendait « les relations humaines insupportables », appelait la tyrannie et provoquait la révolte, les vicaires apostoliques du Ruanda-Urundi soulignaient à quel point Dieu avait fait de la justice « un commandement important et sévère » et soulignaient les exemples édifiants de Tobie (pour les pauvres) et de Zachée (pour les nantis). Commentant plus directement la déclaration des évêques du Congo belge et du Ruanda-Urundi, les ordinaires du Territoire évoquèrent le message de la Noël 1955, dans lequel Pie XII avait dit sa crainte qu’un tiers non désiré (sous-entendu communiste [6]) profite des foyers d’opposition « entre les peuples européens et ceux qui hors d’Europe aspirent à la pleine indépendance politique ».

Les évêques annoncèrent que l’enseignement pontifical s’appliquait particulièrement au Ruanda-Urundi, où les « autochtones réclament de plus en plus, dans la gestion de leurs propres affaires, une part plus considérable ». Ils insistèrent ensuite sur le fait que l’Église ne préconisait nullement « des solutions brusquées à la manière de certains partis désireux de profiter des troubles qui en résulteraient pour imposer leur dictature et réduire la masse à un état voisin de l’esclavage ».

La preuve : « Le Pape, dans son discours, parle d’une liberté juste et progressive ». Selon les ordinaires du Territoire, l’émancipation politique devait être subordonnée à une double condition : « Maturité dans le peuple, compétence et sens de la responsabilité dans ses dirigeants ». Et de citer la déclaration des évêques de juillet 1956 selon laquelle l’autorité n’était pas illimitée et ne pouvait être arbitraire. Sa légitimité reposait sur la recherche du bien commun : « Ses détenteurs doivent les tout premiers pratiquer la justice… ». Pour les évêques, tel n’était pas le cas au Ruanda-Urundi : « Ceux qui détiennent l’autorité ont une tendance néfaste à la faire servir indûment à leur propre avantage et à l’avantage de leurs proches ou de leurs amis ». De plus, « la justice doit aussi régler tout ce qui concerne le travail et la rémunération du travailleur ». Aussi les quatre évêques s’employèrent-ils à « rappeler les principes de la justice sociale dont doivent s’inspirer les dirigeants du pays ainsi que les patrons et les ouvriers dans leurs rapports mutuels », sans pour autant faire la moindre allusion à une quelconque opposition entre « Hutu » et « Tutsi ». [7]

Ian Linden relève par ailleurs que la décision papale de l’élévation d’Aloïs Bigirumwami à la dignité épiscopale d’une part, et celle de la nomination d’André Perraudin à la tête de l’Église du Rwanda, d’autre part, incarnent parfaitement la politique pontificale de cette période.

Et Léon Saur explicite que nommer évêque le premier était tout à la fois «  un moyen d’apaiser les tensions entre missionnaires et clergé autochtone  » et « une façon de distancier de l’Église du pouvoir colonial tout en envoyant un signal positif aux peuples colonisés » [8].

Placer le ressortissant suisse valaisan André Perraudin à la tête du vicariat apostolique de Kabgayi et de l’Église du Rwanda « incarnait l’autre pan de l’approche pontificale : celui d’une Église activement engagée dans la lutte contre les injustices sociales  ». André Perraudin était alors un missionnaire, peu au fait des réalités africaines et n’avait aucune connaissance de la situation rwandaise, mais il était spécialiste de la doctrine sociale de l’Église.

Au sein des écoles, dont l’Église détenait le monopole, les clercs enseignants insufflèrent une peur tout à fait fantasmatique du communisme et des communistes, présentés comme ennemis du christianisme et de la civilisation. Le fantasme de l’ennemi absolu communiste fut également inoculé aux simples paroissiens. Et cet endoctrinement ne sera pas sans effet lorsque quelques années plus tard, les Tutsi seront taxés, sans peur aucune de l’oxymore, de « féodo-communistes », et lorsque la constitution de la première république du Rwanda inscrira en son article 39 que « toute activité et propagande communistes sont interdites » au sein du pays.

La hantise, tout à fait irréaliste mais bien réelle, d’une partie influente de l’Église rwandaise fut alors que la masse du peuple rwandais soit « contaminée » par les idées communistes.

Le père blanc Guy Mosmans provoqua, en 1956, l’ire des autorités belges en écrivant dans La Revue nouvelle que l’Église devait par nécessité historique se détacher du pouvoir colonial, sous peine d’être considérée comme solidaire et comptable de ses erreurs :

« les aspirations des Noirs provoqueront, tôt ou tard, des frictions avec les autorités établies, car malgré toute la loyauté et la bonne volonté des deux parties, les intérêts sont trop divergents pour s’harmoniser sans heurt. [...] L’Église se doit de rester au-dessus de ces oppositions et des conflits possibles. Or, la formule de collaboration, qui a été suivie fidèlement jusqu’ici, risque de faire apparaître l’Église comme ayant partie liée avec le gouvernement. S’il devait en être ainsi, l’Église serait rendue solidaire des inévitables erreurs de tactique, des lenteurs, des faux-pas, bref de tous ces éléments, souvent impondérables, qui blessent les autochtones au plus intime d’eux-mêmes. On en arriverait à ce que l’Église soit considérée comme ’étrangère’. Actuellement déjà, les mouvements pseudo-religieux se servent de cet argument et prêchent une nouvelle apparition du christ ’revenu spécialement pour apporter un message destiné aux seuls Africains’ ». [9]

Le même Père publia deux ans plus tard un article mettant en garde du danger qu’il y aurait à laisser les « Hutu » succomber à la tentation communiste. Dans le document qu’il transmit au Supérieur général des missionnaires d’Afrique, il affirmait qu’il était urgent de réformer aussi rapidement que possible les institutions rwandaises « pour prendre les communistes de vitesse avant que les masses « hutu » se jettent dans leurs bras » [10] si les revendications de cette masse, portées par leurs leaders catholiques, n’étaient pas entendues.

« 1. Ou bien le gouvernement décidera nettement de déféodaliser et de démocratiser comme bon nombre de Batutsi eux-mêmes le souhaite. Cela veut dire qu’il aura la volonté de mater le Mwami et les irréductibles. En ce cas, nous aurons aisément l’appui des Bahutu et nous assurerons une saine et juste évolution du pays.

2. Ou bien on poursuivra une politique de facilité en continuant à s’appuyer sur le Mwami et en lui faisant confiance pour démocratiser le régime. En ce cas, nous aurons les Bahutu contre nous et nous devons nous attendre à ce qu’ils fassent confiance et se donnent à d’autres meneurs, tout spécialement les communistes. Ce sera le désordre et un malheur pour le pays. »

[…] L’heure n’est plus aux demi-mesures. Il faut une politique audacieuse et nette. Toute hésitation provoquera du trouble dans les esprits et dans les faits. L’Afrique est trop travaillée par les mouvements idéologiques que pour (sic) se contenter de palliatifs. L’exemple donné par le gouvernement de Gaulle est significatif. En ce qui concerne le Ruanda et l’Urundi, ce serait une erreur de se laisser impressionner par l’opposition inévitable des bami et de quelques chefs. Tout ce qui a été exposé prouve suffisamment que la population, dans sa toute grande majorité, aspire à une transformation radicale.

La seule méthode valable est d’agir avec autorité et d’imposer les mesures indispensables au bien général et à l’évolution du pays. Il ne faut pas discuter avec le Mwami, car ce serait s’engager dans un dialogue de sourds qui n’aboutirait à rien. Il faut lui imposer les structures nouvelles […] Pour réaliser une politique aussi révolutionnaire, il faudra mettre aux portes-clés (sic) des gens de valeur. Tout en ayant le sens de l’autorité et la personnalité requise pour s’imposer, ils devront avoir le doigté voulu pour ne pas blesser les susceptibilités et compliquer inutilement la situation. »

La hantise du communisme généra une vision d’un monde divisé entre communistes et anticommunistes. Cette dichotomie recouvrant au Rwanda celle entre partisans et adversaires de l’Église. Selon cette vision sans nuance, la monarchie traditionnellement alliée à l’Église catholique, mais devenue critique à son égard depuis plusieurs années et qui osait notamment remettre en question le monopole de l’enseignement par l’Église, faisait directement ou indirectement le jeu de l’URSS par intérêt nationaliste.

L’éloge de Monseigneur Perraudin par le Père Massion, en 1960, ne laisse aucun doute sur la confusion de l’engagement anti-Unariste et anticommuniste, de l’évêque de Kabgayi :

« Il poussa plus avant la mise en garde contre l’Unar (Union nationale ruandaise), parti politique groupant surtout les autorités coutumières tutsi, qu’il avait déjà signée avec Mgr Bigirumwami, avant les événements de novembre. Il interdit formellement aux prêtres, religieux et religieuses, de favoriser ce parti, de quelque manière que ce soit, pour les motifs suivants :

1) Le caractère laïciste de son programme ;

2) Les attaques de ses chefs contre l’Église ;

3) Ses accointances avec le communisme, manifestées dans les indices ci-après :

a) soutien du parti, à sa fondation, par des Européens procommunistes ;

b) article signé dans le quotidien communiste belge Le Drapeau rouge, par un de ces Européens, Lambert, afin de défendre l’Unar ;

c) saisie de tracts communistes en Uganda sur le secrétaire général de l’Unar, Rwagasana ;

d) demande de visa pour Moscou par les leaders de l’Unar réfugiés à Dar es Salam. » [11]

La peur des conséquences présentées comme funestes qu’aurait la création d’écoles laïques au Rwanda sur la perte d’ascendant moral de l’Église sur la population, sur l’érosion du bénéfice civilisationnel de la colonisation et l’essor funeste de l’idéologie communiste fut instrumentalisé, dès 1954, par les futurs leaders du Parmehutu : Grégoire Kayibanda et Jean-Baptiste Utumabahutu, et du Rader : Prosper Bwanakweri, Étienne Rwigemera, Lazare Ndazaro, qui signèrent au côté d’autres membres du Conseil Supérieur du Pays (CSP) une lettre adressée au ministre du gouvernement belge Buissere [12]. Dans cette lettre, que Léon Saur cite dans sa thèse, ils affirmaient leur allégeance conjointe à l’Église et à la Tutelle. Ils alléguaient ainsi :

« [leur] inquiétude sur l’avenir moral que préparerait pour [leurs] enfants un enseignement d’où la religion serait bannie ou qui ne lui accorderait qu’une place secondaire ou accessoire ». [Le peuple du Rwanda] « à peine sorti des ténèbres et des superstitions barbares [a besoin d’] une base de croyances solides sous peine de tomber dans l’anarchie morale totale, réduisant à néant ce que les efforts de la Belgique auraient péniblement édifié et préparant une génération d’hommes sans foi ni loi dont le seul idéal sera la satisfaction d’intérêts et d’ambitions personnelles, proie facile pour le communisme qui ne manquera pas d’exploiter leurs instincts et leurs appétits. […] Une évolution saine n’est pas concevable sans convictions solides et celles-ci ne peuvent s’acquérir, particulièrement pour les peuples jeunes, que par la formation religieuse des individus. C’est pourquoi, Monsieur le ministre, nous vous conjurons d’écarter l’instauration pour nos enfants d’un enseignement athée. [...] Permettez-nous de vous déclarer, Monsieur le Ministre, que, pour notre pays, nous préférons de loin l’enseignement officiel congréganiste et que nous sommes partisans de l’enseignement libre subsidié à base chrétienne plutôt que d’un enseignement officiel laïc se désintéressant de la formation religieuse des élèves. »

La certitude d’une convergence du parti nationaliste et monarchiste Unar et des communistes, affichée par Monseigneur Perraudin, fut partagée par une partie de l’administration belge. En témoigne la lettre que l’Agent territorial Hubert Bovy, adressa au Résident du Rwanda en septembre 1959 ou il écrivait : « l’intérêt de l’Unar et l’intérêt communiste sont étroitement associés  » [13].

Le contexte historique des avancées réelles du communisme en Asie généra une série de théories sur les techniques de subversion que ses partisans pourraient mettre en œuvre au Rwanda :

Pour Bovy, décrit Léon Saur, la stratégie des soviétiques consistait à pousser les « féodo-monarchistes » à obtenir l’indépendance aussi rapidement que possible afin « qu’une fois le colonisateur évincé, Moscou n’ait plus qu’à se retourner contre les « féodo-monarchistes » désormais au pouvoir et soutenir contre eux les masses paysannes exploitées pour établir un régime procommuniste. »

Et Léon Saur de commenter :

« Ce raisonnement sur le machiavélisme soviétique peut surprendre, mais, d’une part, il a le mérite de nous faire comprendre le tour de passe-passe intellectuel par lequel les Unaristes pouvaient être en même temps traités de « féodo-monarchistes » et de « communistes ». » [14]

De nombreux autres écrits des années cinquante et soixante du XXe siècle témoignent du climat paranoïaque anticommuniste à cette période.

Léon Saur cite également ceux de René Bourgeois, ancien Agent territorial devenu en 1957 administrateur du Kivu, qui suivait avec assiduité les travaux du Centre International anticommuniste de Genève :

« les moyens pour opérer la conquête d’un pays par les communistes sont systématiques et s’étalent en cinq phases : […]

1. Aide et excitation des mouvements nationalistes pour l’indépendance des colonies ;

2. L’indépendance étant obtenue, éviction des leaders non nationalistes et non communistes par la division interne : lutte des classes, faux bruits, révoltes, revendications, grèves, désordres sociaux, conflits intertribaux ;

3. Les leaders nationalistes non communistes se retirent, il ne reste plus que des communistes dans le gouvernement ;

4. La dictature communiste, dite du prolétariat, s’installe ; le Premier ministre devient le chef unique à qui tous doivent obéissance. Les partis politiques sont remplacés par un parti politique unique, les syndicats par un syndicat unique, les mouvements de jeunesse par un seul, les terres sont nationalisées de même que les écoles, l’athéisme remplace la religion chrétienne. La police surveille tout le monde afin que le nouvel ordre règne sans faille ;

5. Les Russes placent des hommes qui leur sont favorables dans le gouvernement. » [15]

Replacer la situation du Rwanda des années mille neuf cent cinquante dans le contexte géopolitique de guerre froide entre pays dits « communistes » et pays « démocratiques » ou « dictatoriaux » anticommunistes de l’époque, donne un élément de compréhension peu souvent évoqué dans le choix d’une approche ethniste, qu’elle qu’en fussent les conséquences délétères pour contrôler l’avenir d’un Rwanda inéluctablement promis à redevenir indépendant.

La promotion d’un « racisme » déguisé en « ethnisme », clivant irréductiblement la société, et portée par un homme formé au sein de l’Église, assurait celle-ci de maintenir sa prééminence au sein du Rwanda et d’ancrer le pays dans le bloc des nations anticommunistes.

Comme nous l’avons déjà mentionné, l’anticommunisme sera même inscrit dans la constitution du pays.

Nous le documenterons plus loin avec précision, mais nous pouvons déjà affirmer ici que cet ancrage politique permettra à la première république de ne se voir jamais reprochée ses dérives génocidaires par la communauté internationale.

C’est ainsi qu’un rapport d’enquête américain daté de mai 1964, soit juste après les massacres génocidaires de décembre-janvier de la même année, recommandera de soutenir le gouvernement du Rwanda de l’époque qui a prouvé sa loyauté envers le camp occidental et sa capacité à neutraliser les éléments Tutsi exilés qui pourraient développer des liens avec le camp communiste :

« Recommandations :

[…] 13. Compte tenu de l’attitude pro-occidentale positive du gouvernement rwandais et de la situation géographique du Rwanda dans une région où les communistes chinois sont activement engagés dans des activités subversives, aider ce pays à repousser les efforts de subversion tutsi politiquement orientés à gauche servirait les intérêts américains. Cela peut être fait en augmentant les capacités des forces de sécurité intérieure. » [16]

Le colonel Logiest, catholique bigot et anticommuniste notoire, qui jouera un rôle essentiel dans la mise en place de cette république raciste, le dit sans détour : l’unique option à ses yeux souhaitable pour le Rwanda était de se doter d’un gouvernement autoritaire, sous l’égide d’un parti unique, hutu, catholique et anticommuniste, seul capable de diriger un peuple doté selon lui d’une mentalité de serf, et d’éviter que celui-ci ne cède aux sirènes du communisme.

« Le contexte historique [du Rwanda] est une structure féodale comprenant une masse d’esclaves et une caste de seigneurs. Cette masse ne peut du jour au lendemain se débarrasser de sa mentalité d’esclave. La Révolution française a duré quinze ans et il a fallu un Napoléon pour la terminer. […] De toute façon, on va vers des régimes autoritaires. Des peuples pauvres et sous-développés ne peuvent autrement que tomber dans le communisme. [...] le Rwanda est un des pays les plus catholiques, il n’y a pas plus anticommunistes que les Hutu, ailleurs il n’y a que des poussières de parti, et à chaque parti il faut donner des places, alors qu’au Rwanda il n’y a pas de tribalisme, mais un seul parti » [17]

Pour conclure ce chapitre, j’avancerai l’hypothèse suivante :

L’anticommunisme radical de l’Église fut l’une des premières matrices du processus de déshumanisation des Rwandais désignés comme Tutsi. Lorsque Mgr Perraudin écrit : « le communisme est actif ; Satan existe », il fait des communistes des êtres diaboliques.

En entretenant la confusion entre « critiques de l’Église », « laïciste », « communistes » ou « procommunistes », et « Unaristes », il stigmatise les nationalistes rwandais et ce stigmate s’étendra à l’ensemble de Tutsi supposés être ataviquement pro-Unariste.

Il n’est certes jamais dit que les Tutsi sont des êtres diaboliques, mais c’est la conclusion que suggèrent de manière implicite la juxtaposition des discours du tournant des années cinquante et soixante. Ce qui est en jeu ici est la réduction de la multiplicité des positionnements politiques potentiels à une alternative binaire « ami-ennemi » ou l’ennemi, étant ainsi diabolisé, voit son élimination ne plus vraiment soulèver d’objection morale.

Jean-Luc Galabert

Mis en ligne par Jean-Luc Galabert
 5/03/2020
CC by

[1A. Perraudin, « L’heure de la Charité. Kabgayi : 21 novembre 1959 », in Vérité, Justice, Charité. Lettres pastorales et autres déclarations des évêques catholiques du Rwanda. 1956-1962, Waterloo : Linguyeneza Editeur, 2001, pp. 165-168.

[2INR–NIE files, National Intelligence Estimate [Washington,] 22 December 1953. secret NIE–83 “Conditions And Trends In Tropical Africa” p. 72-80.

[3National Intelligence Estimate, October 20, 1959. NIE 76–59, “The Outlook In East, Central, And South Africa”, pp. 67-68.

[4RP. Jean-Baptiste Adriaenssens, « La Situation politique et sociale du Ruanda ». Bruxelles : 30 mai 1960, p. 30 », (cité par Léon Saur, Catholiques belges et Rwanda : 1950-1964 – les pièges de l’évidence, thèse de doctorat, 2012, p. 700)

[5« Lettre pastorale des Ordinaires du Ruanda-Urundi sur la justice », in Trait d’union, avril 1957. Rééd. in Vérité, Justice, Charité. Lettres pastorales et autres déclarations des évêques catholiques du Rwanda. 1956-1962, Textes recueillis et présentés par V. Lingueneza, Waterloo : Linguyeneza Editeur, 2001, pp. 37-46.

[6Note personnelle.

[7Léon Saur, 2012, op. cit, p. 622-623.

[8Idem p. 474.

[9Extrait de Guy Mosmans, « Les Impératifs de l’action missionnaire en Afrique », in La Revue nouvelle, XXIV(7-8), juillet-août 1956, pp. 3-21. (Cité par Léon Saur, 2012, op. cit, p. 95)

[10Guy Mosmans. « L’Avenir politique du Ruanda-Urundi. Notes de voyages et suggestions, fruits d’une enquête sur ce thème en août et septembre 1958 ». Bruxelles : 21 septembre 1958 », in ArchAMBAE/AA A15bis AI/RU (4370)15. (cité par Léon. Saur, 2012)

[11André Massion. Note sur la situation de l’Eglise au Ruanda. Sl : mai 1960 », in ArchSMA(PB)/GEN720 Rwanda-Burundi 1 Coreb (1960-1961) n°720303. cité par Léon Saur, op. cit. p. 704

[12« Lettre au ministre. Nyanza : 25 octobre 1954 », in Léon ArchAMBAE/AA A61 MF/RU n°4.193.2 et « Épargnez au Ruanda-Urundi le fléau des luttes scolaires », in La Cité, mardi 7 décembre 1954. Lire aussi F. RUDAKEMWA, L’Evangélisation du Rwanda (1900-1959), Paris : L’Harmattan, 2005, pp. 272-276. Les autres signataires étaient : l’indépendant Jean Népomucène Seruvumba, les abbés Bushayija et Musoni, les futurs unaristes Claver Bagirishya, Alphonse Ndamage et Evariste Rutayisire.

[13AT Hubert Bovy. « Lettre au résident du Ruanda ». Astrida : 19 septembre 1959 », in ArchAMBAE/AA A61 MF/RU n°16.130.4. (cité par Léon. Saur, 2012, p. 748).

[14Léon Saur, 2012, p. 749.

[15Ndlr : ce texte révèle d’une accusation en miroir, car à partir de 1959, c’est exactement ce qui va se passer, mais avec le Parmehutu de Kayibanda et le soutien des belges et de l’Église.

[16Texte original : “ Recommendations : 13. In view of the positive pro-Western attitude of the Government of Rwanda and its location in an area where Chinese Communists are actively engaged in subversive activities, it would serve U. S. interests to assist this country in fending off the leftist oriented Tutsi subversion efforts. This can be done by increasing the capabilities of the internal security forces.” Police Survey Mission to the Republic of Rwanda,” May 1964, IPS, box 11, folder Rwanda ;

[17Papiers L.-E Vanderstraeten, compte-rendu d’une réunion du 29 septembre 1960 a Kigali.


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« Ce n’est pas seulement pour vivre ensemble, mais pour bien vivre ensemble, que l’on crée un État. » Aristote La solidarité (du latin solidaritas, de solidus, « consistant ») est, sans aucun doute, une des valeurs universelles cardinales. Mais l’universalité n’est pas synonyme d’unicité : (...)

Isaïe Nzeyimana

Si l’on pose la question de savoir quelle est la fonction de l’histoire, sans hésiter, chacun répondrait : la connaissance de ce qui s’est passé. Comment connaître le passé dans la diversité déroutante de son objet ? A son étendue temporelle, puisqu’il faut que l’esprit de l’historien aille coïncider avec (...)

Philibert Muzima

Lettres de guerre d’Hendrik Witbooi, capitaine du Grand Namaqualand. Ceux qui ont lu Les révoltés de l’Amstrad de Marcus Rediker ou Racines d’Alex Haley ont compris que l’esclavagisme ne s’est pas fait sans la résistance des africains. De l’histoire dramatique de Kounta Kinté dans les plantations en (...)

LNR

A Paris, le 30 octobre dernier, Ezéchiel Nibigira, Ministre des affaires étrangères du Burundi avait « un entretien franc et sincère » avec Franck Paris, conseiller Afrique du Président Macron, et Emmanuel Bonne, le directeur de cabinet du Ministre des affaires étrangères français, Jean-Yves Le Drian. (...)

 La Nuit rwandaise | 2000 · 2020