Bruno Gouteux

Colloque négationniste au Sénat

Palais du Luxemboug - le 20 octobre 2007

Entre révisionnisme et minimisation du rôle de la France, le colloque du 20 octobre 2007 au Palais du Luxemboug, aura bien montré combien Paul Quilès a peu profité des abondants travaux de la Mission d’information parlementaire qu’il dirigeait il y a dix ans.

Quant aux institutions de la République, en abritant au Sénat un tel colloque, elles semblent prêtes à s’enfoncer dans un négationnisme d’État.

« Quel rôle a joué la France dans le génocide rwandais ? » À cette question dérangeante, à laquelle nous essayons chaque année d’apporter de nouveaux éléments de réponse, les acteurs politiques et militaires français ont soutenu, en fonction de leur degré d’implication, de l’actualité et des connaissances de l’opinion publique sur le sujet, des réponses parfois fort différentes mais qui toutes s’illustrent par un mépris de la vérité et une falsification de l’Histoire.

Si certains hommes politiques français se sont rapidement illustrés en reprenant, dès 1994, les thèses révisionnistes mettant en avant un « double génocide » au Rwanda (Mitterrand et De Villepin), qu’en est-il de la version défendue aujourd’hui par les officiels français sur le rôle de la France durant ce génocide ?

Les politiques français et le rôle joué par la France dans le génocide

Dix ans après le premier contre-feu allumé en 1998 par la Mitterrandie que fut la Mission d’information parlementaire (MIP) sur le rôle de la France au Rwanda, suivi quelques années plus tard par les écrits de Péan s’appuyant sur le rapport Bruguière et le livre de Ruzibiza [voir à ce sujet l’article de Pierre Jamagne dans ce numéro], l’actuel exécutif français, par la voix du nouveau Ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, qualifiait en janvier dernier l’action française au Rwanda de « faute politique », prétendant ingénument qu’on « ne comprenait pas ce qui se passait ». Kouchner prétendra ainsi laver les militaires français de toute responsabilité. Rappelons également que lors de la campagne des présidentielles françaises, puis par la suite lors du très controversé Discours de Dakar, Nicolas Sarkozy a, à plusieurs reprises, répété que « la France n’avait pas commis de génocide ». On verra dans ce numéro que certains1 s’évertuent à voir dans le duo Sarkozy-Kouchner une rupture dans les relations franco-rwandaises, feignant d’oublier que l’actuel Président français était au gouvernement pendant le génocide, en tant que porte-parole et Ministre du Budget, tandis que l’ancien « french doctor » conduisait à la même époque des missions à Kigali pour le compte de l’Elysée…2

Les propos de Bernard Kouchner ont provoqué de vives réactions de la part du personnel politique français aux commandes en 1994.

Alain Juppé, Ministre des Affaires étrangères pendant le génocide, déclarait ainsi, le 27 janvier 2008 : « On nous dit qu’au Rwanda, la France aurait commis une “faute politique”. C’est trop ou trop peu. »

Trop peu ?

Juppé de conclure : « Nous assistons depuis plusieurs années à une tentative insidieuse de réécriture de l’histoire. Elle vise à transformer la France d’acteur engagé en complice du génocide. » On aura bien évidemment envie de demander à Juppé ce qu’il entend par « acteur engagé » dans ce génocide ?

D’autres, comme Hubert Védrine3, actuel Président de l’Institut François Mitterrand et éternel thuriféraire de la « démocratie raciale », semblent encore partager l’obsession ethnique des génocidaires et continuent d’essayer de justifier le soutien militaire français au régime raciste qui s’engageait, au su de tous les observateurs, dans la voie du génocide. Védrine, prenant la défense de la politique rwandaise de Mitterrand, continue d’ailleurs de considérer que sous la dictature Habyarimana, « l’attitude du pouvoir envers les Tutsis vivant au Rwanda [était] tout à fait correcte »

Ainsi, de Védrine à Balladur, respectivement secrétaire général de l’Élysée et Premier ministre pendant le génocide, tous les protagonistes politiques français impliqués, à différents degrés, dans cette tragédie humaine minimisent le rôle de la France dans le génocide des Tutsi, et plus particulièrement les responsabilités militaires françaises, quand ils ne font pas tout simplement l’apologie de l’action française au Rwanda.

Aux propos des hommes politiques font écho ceux des militaires, fortement mobilisés depuis que des Rwandais ont porté plainte contre l’armée française devant le tribunal aux armées, en février 2005 à Paris et alors que l’on attend les résultats de la Commission d’enquête rwandaise, dont la mise en place a été décidée lors des cérémonies du dixième anniversaire du génocide, et qui a été officialisée le 14 avril 2005, avec pour « mission générale de dégager le rôle qu’a joué l’Etat Français dans la préparation et l’exécution du génocide rwandais de 1994 ». Cette commission, dite « commission Mucyo », du nom de son président, Jean de Dieu Mucyo, a recueilli de très nombreux témoignages, présentés dans ce numéro, qui s’avèrent accablants pour la France et pourraient inquiéter certains responsables français, tant politiques que militaires.

Des militaires qui veulent « sauver l’honneur » de l’armée française

Faisant suite au livre du Colonel Hogard, qui publiait en 2005, chez Hugo & Cie, Les larmes de l’honneur, 60 jours dans la tourmente du Rwanda, une association s’est créée : France Turquoise. Présidée par Jean-Claude Lafourcade, ancien commandant de l’opération Turquoise, elle se donne pour mission de « défendre et promouvoir, par tous les moyens appropriés, la mémoire et l’honneur de l’armée française et des militaires français ayant servi au Rwanda ».

Aux plaintes rwandaises déposées au Tribunal aux Armées et à la Commission sur le rôle de la France au Rwanda a répondu une tournée de promotion du livre du colonel Hogard dans de nombreuses librairies, plusieurs conférences organisées par les anciens militaires de Turquoise et un investissement progressif des médias pour tenter de démentir les accusations de « complicité de génocide ».

On verra ainsi, entre autres, le 1er juin 2006, dans Le Figaro un article du capitaine Marin Gillier (« Au Rwanda, l’armée française a honoré la France ») tandis que Valeurs Actuelles (le 1er décembre 2006) ouvre ses colonnes au Général Lafourcade et que l’association France Turquoise multiplie les communiqués et les Tribunes (« L’honneur des soldats de l’opération Turquoise », 5 janvier 2006, Le Monde), etc….

C’est dans ce contexte que, le 20 octobre 2007, l’association Démocraties, présidée par le Général Henri Paris, organisait au Palais du Luxembourg – dans les locaux du Sénat – un colloque intitulé « La France et le drame rwandais : politique, acteurs et enjeux (1990-1994) ». Ce colloque sera initié par un discours de Paul Quilès venu défendre la Mission parlementaire controversée qu’il a dirigée en 19984. Celui qui fut ministre de la défense de 1985 à 1986, remplaçant Hernu, contraint à démissionner suite à l’attentat contre le Rainbow Warrior, puis Ministre de l’Intérieur et de la sécurité publique de Mitterrand entre 1992 et 1993, et enfin président de la commission de la Défense nationale5, nous dit en introduction espérer que ce colloque apporte à la question des responsabilités françaises un éclaircissement « objectif », « loin des jugements sommaires », appelant de ses vœux les participants à « en revenir aux faits » afin « d’y voir plus clair dans les responsabilités ».

Le colloque va se diviser en deux tables rondes.

Trois des militaires français ayant servi au Rwanda seront invités à s’exprimer à la première d’entre elles, dont l’intitulé est clair et précis : « Quel rôle a joué la France ? » :

– Le lieutenant-colonel de gendarmerie Michel Robardey, présent au Rwanda entre 1990 et 1993 et chargé de la réorganisation du Centre de recherche et de documentation criminelle pour le compte du gouvernement rwandais de l’époque ;

– Le général Jean-Claude Lafourcade, ancien commandant de l’opération Turquoise ;

– Jacques Hogard, Commandant du Groupe sud de l’opération Turquoise au Rwanda.

Interviendront également le sénateur Xavier de Villepin (père de Dominique), et l’ambassadeur du Rwanda en France pendant le génocide, Jean-Marie Vianney Ndagijimana.

La seconde table ronde, intitulée « La perception des événements et les leçons à en tirer », verra intervenir Jacques Gérard, du Conseil économique et social, le journaliste Pierre Péan, Victoire Ingabire Umuhoza, Présidente des Forces Démocratiques Unifiées, ainsi que Marc Gentilini, représentant de la Croix Rouge – et du RPR –, et le sociologue Lionel Pourtau.

Négationnisme ?

La première de ces tables rondes se terminera par un débat où l’on verra le président de séance, le journaliste Henri Weil, dénoncer « la propagande et la manipulation » de ceux qui essayaient alors d’alerter l’opinion sur la tenue, au Palais du Luxembourg, sous les ors de la République, de ce « colloque négationniste ».
Sans faire une analyse exhaustive des propos tenus par les participants de ce colloque, nous verrons que certains d’entre eux reprennent en plusieurs points la propagande des génocidaires.

Rappelons qu’un génocide ne peut se planifier et s’accomplir sans s’appuyer sur sa propre négation – ce qu’on appelle le négationnisme. Le négationnisme est un élément central du génocide, de la pensée des génocidaires et bien évidemment, de celle de leurs soutiens. Il est, au même titre que la déshumanisation des victimes, au cœur de la réussite du projet génocidaire. Il a, concernant le génocide des Tutsi du Rwanda, pu prendre plusieurs formes, sur lesquelles nous allons revenir.

La propagande des génocidaires et de leurs alliés se caractérise dans les premiers temps par la négation pure et simple du génocide. On parle alors volontiers de « lutte ethnique » et de « guerre tribale atavique » pour désigner le dernier génocide du XXe siècle. Cette forme de négationnisme s’appuiera également sur la minimisation du nombre de victimes. Cette désinformation sera dans un premier temps efficacement relayée par les hommes politiques, mais également par les médias français6.

Depuis quelques années cependant, seuls les partisans de la frange la plus extrémiste des défenseurs du « Hutu Power » – certains génocidaires l’ayant adopté comme mode de défense devant les tribunaux internationaux – continuent de soutenir une telle absurdité aux yeux de l’Histoire. Par ailleurs, signalons que depuis juin 2006, la chambre d’appel du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) a reconnu que le génocide des Tutsi rwandais n’avait plus besoin d’être prouvé devant ses juges lors de chaque affaire, comme c’était le cas jusque-là.

Mais si les propos négationnistes que l’on rencontre en France ne reprennent généralement pas cette stratégie grossière de négation frontale du génocide des Tutsi, l’occultation de la vérité et le révisionnisme, prennent cependant d’autres voies, tout aussi criminelles. Et ce colloque aura été l’occasion de le constater, ses participants reprenant certaines de ces manœuvres tendant à occulter ou minimiser le génocide des Tutsi : la théorie du « double génocide », la négation de la planification du génocide et l’accusation du FPR comme organisateur du génocide.

Il y aurait eu un « double génocide »

Le négationnisme va très tôt se caractériser en France par une rhétorique, extrêmement efficace pour semer le doute dans l’opinion publique. Pour tenter de minimiser l’implication de l’État et de l’armée française dans le génocide de près d’un million de Tutsi rwandais, elle s’appuie sur la thèse du « double génocide ».

La théorie du « double génocide » repose sur l’axiome suivant : les Hutu auraient été tout autant massacrés, voire plus, que les Tutsi. On parle alors de « génocides rwandais », au pluriel, ou de « double génocide » , tel Henri Weil qui au cours de ce colloque prétendra « affirmer qu’il y a eu un génocide rwandais qui comprend deux génocides » : un génocide des Tutsi, perpétré par « une certaine catégorie de Hutu , extrémistes ou fous », mais également « un génocide des Hutu des zones occupées par le FPR ». Se prévalant de son statut d’« ancien juriste », le président de séance se veut catégorique.

Annie Faure intervient alors de la salle, pour rappeler que contrairement à un supposé génocide des Hutu par le FPR, le génocide des Tutsi a été reconnu par le Tribunal Pénal d’Arusha – provoquant des protestations dans la salle… Elle donnera à Jean-Marie Vianney Ndagijimana, ancien ministre des Affaires étrangères du Rwanda et ambassadeur en France du régime Habyarimana puis du Gouvernement Intérimaire Rwandais (GIR), l’occasion de « parler vrai » [sic] et de soutenir à son tour la thèse du « double génocide », les crimes du FPR pouvant selon lui « être assimilés à des actes de génocide, des crimes contre l’humanité, des crimes de guerre ».

Il n’y aurait pas eu de planification des massacres

Dès le 1er août 1994, un rapport de la Commission d’enquête de l’O.N.U conclut que « des actes de génocide ont été commis à l’encontre du groupe tutsi par des éléments hutu agissant de manière planifiée, systématique et méthodique ».

Cependant, dans le sillage des publications de Charles Onana, le négationnisme du génocide des Tutsi s’appuie sur un semblant d’argument juridique : il n’y aurait pas eu de planification du massacre des Tutsi. La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948 et l’article 6 du Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale stipulant que pour que le crime soit qualifié de génocide, il faut fournir la preuve de son « intentionnalité » et donc, dans le cas rwandais, de sa planification par l’État rwandais préalablement à son exécution par le Gouvernement Intérimaire Rwandais (GIR), les forces armées rwandaises (FAR) et les milices. Les organisateurs rwandais du génocide, pour contester le rôle qu’ils y ont joué, s’évertuent donc à en nier la planification. En leur emboîtant le pas, les militaires français, qui supportaient ces organisateurs et qui ont formé les génocidaires, espèrent faire oublier le soutien qu’ils leur ont apporté.

Le colonel Hogard osera ainsi affirmer, le 6 février 2007 lors d’une interview7 pour le « blog patriote » Vox Galliae, « qu’il n’y a pas eu de planification du génocide », ce dernier s’étant développé « de manière empirique » [sic !], les Rwandais étant « une population frustre et la plupart du temps inculte... » Je laisse à chacun le loisir de constater la haute image que se fait ce colonel des Rwandais, et probablement des Africains en général…

Revenant sur la question du « comment cela a pu se produire ? », le général Lafourcade évoquera à son tour « une réaction de peur panique, venant du fond de leur histoire commune et procédant des antagonismes ethniques entre Hutu et Tutsi ». Il ajoutera quand même que ces antagonismes étaient « attisés par les extrémistes Hutu et leurs radios ainsi que par les actions de déstabilisation du FPR ».

Inutile de souligner que lors de cette première table ronde, il ne sera jamais fait mention, autrement que pour leur enlever tout crédit, des innombrables signaux d’avertissements annonçant la préparation et la planification du génocide : rapports des services de renseignements belges, mise en garde du Général Dallaire, messages de l’ambassadeur de France en poste au Rwanda, rapports et messages des ligues des droits de l’Homme, rapport de l’O.U.A, menaces proférées par les radios aux mains des extrémistes (Radio Rwanda et RTLM), découvertes de cache d’armes, livraison, sous couvert d’équipement agricole, de 600 000 machettes, entre janvier 1993 et mars 1994, etc…

Autant d’éléments qui invalident, s’il était encore besoin de le faire, la vision spontanée du génocide défendue par Hogard comme une sorte de vent de folie meurtrière et imprévisible ou s’appuyant, comme le souligne Robardey, sur « le désespoir de la majorité des Rwandais ».

Cependant, comme on pouvjavascript:barre_raccourci(’’,’’,document.formulaire.texte)ait s’y attendre, c’est Pierre Péan qui, lors de son intervention au titre sans équivoque, « la propagande de Kigali relayée par les médias et les ONG », s’attachera lors de la seconde table ronde avec le plus de véhémence à discréditer le travail de ceux qu’il qualifie de « blancs menteurs » relayant « la propagande de Kigali » qui auraient « gagné la guerre de l’information ».

La « magistrale opération de désinformation » selon lui dirigée depuis la Belgique par Gasana Ndoba et relayée en France par Jean Carbonare, la FIDH et Survie, devenue en 1994 « la plate-forme du FPR à Paris » aurait eu pour but de discréditer Habyarimana sur la scène internationale. « Le mot génocide, que le FPR tentait d’imposer sur la scène internationale depuis 1959, était désormais installé. » S’appuyant sur les travaux de Pierre Erny, Péan affirme que les Rwandais, et plus particulièrement les Tutsi, maîtrisent l’art de « l’Ubgenge », la société rwandaise étant « une société où non seulement tout le monde est susceptible de dissimuler la vérité, mais où le mensonge est classé parmi les beaux-arts et les jeux de l’esprit les plus excitants ». Naviguant entre une sorte de théorie du complot et un racisme pour lequel il est d’ailleurs aujourd’hui poursuivi en justice8, Péan reprend là les fantasmes qu’il a développé ad nauseam dans son dernier ouvrage.
Vianney Ndagijimana, qui était jusque pendant le génocide ambassadeur du Rwanda à Paris va, durant le débat, contredire les propos de Robardey et Péan à propos du rapport de la FIDH de 1993.

Intervenant une nouvelle fois pour accuser le FPR de n’avoir pas laissé les observateurs internationaux enquêter dans les zones où il aurait commis des massacres, il affirmera : « J’étais à Paris lorsque ce rapport a été présenté à l’opinion. Il faut savoir que l’essentiel des enquêtes réalisées dans la partie gouvernementale a été confirmé par le gouvernement rwandais. Le Premier Ministre Nsengiyaremye et le Président Habyarimana ont fait un document commun précisant qu’après vérification, des Tutsi avaient été massacrés dans les zones vérifiées par cette commission internationale. »

La propagande du FPR aurait-elle, selon Péan et Robardey, réussi l’exploit d’intoxiquer y compris le Premier Ministre et le Président rwandais ?

Le FPR serait le principal responsable du génocide

La thèse la plus cynique avancée par les négationnistes affirme que le FPR serait le responsable du génocide des Tutsi.

Il n’est certes pas anodin de voir que les thèmes de propagande et de désinformation9 mis en œuvre au Rwanda entre 1990 et 1994 pour entraîner la population dans le génocide puissent être repris aujourd’hui par les militaires français qui sont intervenus au Rwanda durant cette période.

Ainsi, selon Robardey, le FPR aurait « provoqué » le génocide et organisé l’attentat de l’avion présidentiel, élément central dans sa stratégie de prise de pouvoir. C’est également ce que l’on peut lire sur de nombreux sites et publications négationnistes. C’est aussi l’argument défendu par le juge Bruguière, suite aux élucubrations de Ruzibiza10, et qui est repris par la plupart des participants de ce colloque. C’est cependant Robardey qui défendra cette thèse avec le plus de véhémence dans son intervention au titre sans équivoque : « La stratégie du désastre. »

En effet, « le FPR n’hésitait pas à mettre en danger la vie des Tutsi de l’intérieur dans le seul but de provoquer le chaos à la faveur duquel il lui serait possible de prendre le pouvoir ». Cette stratégie lui serait apparue « dès la fin de 1992 – début 1993 ».

Entreprenant une « véritable campagne d’épuration ethnique » pour « déstabiliser le pouvoir par le terrorisme », les « khmers noirs » de Kagame auraient, selon Robardey, délibérément « provoqué » le génocide, malgré les avertissements du pouvoir alors en place à Kigali. On peut d’ailleurs s’interroger sur la nature de ces « avertissements » évoqués par Robardey : ne serait-il pas plus judicieux de parler de menaces lancées par les extrémistes alors soutenus par Paris ?

Robardey de conclure qu’en « assassinant les deux chefs d’état Hutu de la sous-région, le désespoir de la majorité des rwandais atteindra alors son paroxysme et le Rwanda s’est alors embrasé, comme le souhaitait le FPR »...

Au passage, on apprendra de l’intervention du lieutenant-colonel que le slogan de « khmers noirs » aurait été forgé par la Mission d’Assistance Militaire française pour contrer ce que ce spécialiste de la guerre révolutionnaire appelle une « campagne médiatico-politique du FPR ». Ne reculant devant rien, Robardey n’hésitera pas à affirmer que le FPR et ses « commandos Net Work » auraient été jusqu’à infiltrer et « contrôler certains groupes d’Interahamwe », ces milices paramilitaires, chevilles ouvrières du génocide, qui furent mises en place par le gouvernement d’Habyarimana et les partis extrémistes. Ses délires pourraient presque sembler cocasses si on ne savait pas aujourd’hui que de nombreux miliciens auront été formés et entraînés par la coopération militaire française… dont Robardey faisait alors partie.

Revenons justement un instant sur ce personnage.

Le Colonel Robardey, au Rwanda de 1990 à 1993, a réorganisé le centre de recherche et de documentation criminelle (CRDC) pour le compte du régime qui était en train de préparer le génocide. À ce titre, il s’occupait de la lutte contre « l’ennemi intérieur », c’est-à-dire les partisans du FPR – soit l’ensemble des Tutsi… – qu’il n’hésite pas à qualifier, lors de ce colloque, de « nouvelle génération d’Inienzy ». Que penser d’un homme qui, treize ans après le génocide des Tutsi, ose publiquement, comme le faisaient les génocidaires, qualifier de « cafards » (« Inienzy » en kinyarwanda) les partisans du FPR… Mais comme le font remarquer G. Kapler et J. Morel, à travers ses propos et ses écrits, ce n’est pas la première fois que Michel Robardey tient le même langage que les génocidaires : en 1996, dans le Populaire du Centre11, il affirmait que l’ennemi n’est pas seulement le militant du FPR ou un sympathisant : ce sont « les Tutsis avides de pouvoir » dont « rien ne semble pouvoir réfréner [les] ambitions ».

Robardey, qui a donc participé, voire dirigé, le CRDC s’occupait de renseignements et donc des interrogatoires… Il ne se formalisera d’ailleurs jamais des mœurs de ses alliés, qui massacraient leurs prisonniers, mais il se flatte d’avoir introduit les interrogatoires de prisonniers qui, auparavant, étaient exterminés systématiquement par les FAR. Interrogé par Péan, il ne nie pas avoir pratiqué la torture pour obtenir des renseignements, mais revendique d’avoir maintenu en vie des prisonniers pour pouvoir les interroger…

Michel Robardey s’était par ailleurs attaché, en 1993, à contester le rapport de la Commission internationale d’enquête sur les violences au Rwanda menée par la FIDH. Il continuera, durant ce colloque, à dénoncer cette Commission Internationale d’Enquête sur les Droits de l’Homme au Rwanda comme une « campagne médiatique » du FPR relayée par « des bonnes âmes occidentales qui seront instrumentalisées plus ou moins consciemment »

Péan reprendra la thèse défendue par Robardey12 et affirmera lors de son allocution que « le FPR portait une responsabilité dans les massacres ethniques pour avoir sciemment exacerbé les tensions ethniques par des attentats » et pour avoir mis en œuvre « la stratégie de la tension ». Pour ce dernier, « c’est en effet le FPR qui a réveillé la guerre ethnique par ses massacres d’octobre 1990, janvier 1991, 1992, opérés lors de ses attaques et occupation d’une partie du territoire rwandais ».

Notons également que lorsque le général Jean-Claude Lafourcade affirme dans sa courte intervention « qu’il y a eu un génocide en 1994 », et que « les responsables doivent être punis », il omet de mentionner et les victimes, et les responsables de ce génocide, ce qui, au vu des allocutions des précédents intervenants, peut laisser planer un sacré doute sur son interprétation des événements. Son intervention n’aura de toute façon d’autre but que de dresser un bilan positif de l’opération Turquoise, dont il assurait le commandement : « Elle [la France] est la seule à avoir eu le courage d’intervenir pour mettre fin aux massacres. »

Au final, et comme dans les déclarations des principaux génocidaires jugés à Arusha, il n’est jamais fait mention de l’organisation, de la planification du génocide. Reconnaître la planification du génocide par les autorités militaires et politiques rwandaises soutenues et encadrées par la France irait en effet dans le sens d’une reconnaissance de l’implication française dans le génocide, ce qui est, bien évidemment, à l’opposé des buts recherchés par les organisateurs de ce colloque.

Mais revenons à notre interrogation initiale, c’est-à-dire savoir si nous pouvons parler, à propos de ce colloque, de « colloque négationniste ». Nous avons pu le voir, certains des intervenants (Henri Weil, Vianney Ndagijimana) reprennent les thèses des génocidaires et principalement la théorie du « double génocide » ou la posture visant à désigner le FPR comme principal responsable du génocide (Hogard, Robardey, Péan). Robardey, nous l’avons vu, ira jusqu’à utiliser le langage des génocidaires, parlant clairement de « cafards » pour désigner les militants du FPR.

Si la plupart des participants de ce colloque ne nient pas la réalité du génocide des Tutsi au Rwanda, en 1994, ils peuvent cependant être légitimement accusés de participer à une entreprise négationniste.

Une tentative manifeste de minimiser l’implication française

Le but de ce colloque semble incontestablement d’occulter le rôle de la France dans le génocide des Tutsi. En s’attachant à répondre uniquement aux critiques faites sur la seule opération Turquoise, en n’abordant pas la présence militaire française au Rwanda depuis 1990, et en minimisant les crimes du régime Habyarimana, les intervenants vont dresser un tableau bien peu réaliste de l’implication française dans ce génocide. La question du « rôle de la France dans le drame rwandais », thème de la première table ronde, ne sera au final que très peu abordé, et toujours pour mettre à l’honneur l’intervention militaire française au Rwanda.

L’opération Turquoise

Nous ne reviendrons ici que brièvement sur l’opération Turquoise qui a largement été abordée dans le numéro 1 de La Nuit rwandaise.
« L’opération Turquoise est à l’honneur de la France et des pays africains qui l’ont accompagnée » dira, en conclusion de son intervention, le général Lafourcade. Alors qu’il prétend que le bilan de cette opération a été « unanimement salué à l’époque », rappelons que le rapport de l’O.U.A soulignait que la France a été « blamée aux Nations Unies et à d’autres tribunes pour son refus d’incarcérer les auteurs du génocide – et même pour avoir assuré leur protection » .13

Il reviendra sur « les conditions contraignantes » fixées par l’O.N.U pour l’exécution de cette mission. Évoquant « l’impartialité » que devaient respecter les forces françaises engagées, il ajoutera « qu’il ne fallait pas apporter de soutien aux FAR que nous avions formés et soutenus pendant la période de coopération militaire et qui nous voyaient arriver comme des sauveurs », ni « affronter le FPR ». On sait en effet que les militaires français, au nom de cette exigence de « neutralité », refusèrent d’arrêter les responsables du génocide qui, contrairement à ce qu’en dit Lafourcade, se réfugièrent dans la « zone humanitaire sûre ». C’est ce que va rappeler Jacques Gérard lors de son intervention, parmi d’autres « questions impertinentes à propos du Rwanda ». Aucune réponse ne lui sera bien évidemment apportée.

Le général Lafourcade, qui déclare ici que « le gouvernement intérimaire (…) s’est exilé au Zaïre en passant par Cyangugu » n’aura probablement pas pris connaissance de l’article de Képi Blanc14, mensuel à usage interne de la Légion étrangère, où il est rapporté que « l’état-major tactique (EMT) [de l’opération Turquoise] provoque et organise l’évacuation du gouvernement de transition vers le Zaïre ». Il ne répondra pas plus aux propos de Jacques Gérard citant une note du 11 juillet indiquant que « les milices durcissent leur position dans la ZHS » ou encore, que « leurs armes ne leur ont pas été retirées, dans la mesure où ils n’en faisaient pas usage dans la zone de sécurité… »

Lafourcade ne revient pas non plus sur le fait que les militaires français de l’opération Turquoise n’ont pas procédé à l’arrêt des émissions de la RTLM, la radio du génocide. « Le brouillage des émissions de la radio ou la destruction d’un émetteur » ne faisant, selon le Ministre de la Défense français de l’époque, François Léotard, « pas partie du mandat confié à la France par l’O.N.U. ». Pourtant, « certains relais de cette radio itinérante ont été détruits », s’étonne Jacques Gérard, qui ne comprend pas pourquoi « une opération spéciale pour interdire à ces médias de continuer à émettre » n’a pas été mise en place.

Au final, selon Lafourcade, « la progression meurtrière du FPR » aura provoqué l’exode « d’un million de personnes et du gros des FAR », l’armée du génocide, vers Goma, au Zaïre, où justement « le poste de commandement [de l’opération Turquoise] s’est installé »… Jacques Gérard s’étonnera d’ailleurs, au cours de la seconde table ronde, du fait que « lorsqu’elles sont parvenues à Goma, dans les jours qui ont suivi la chute de Gisenyi, il est avéré que les FAR ont bénéficié d’un traitement privilégié. D’après les informations recueillies par les rapporteur de la Mission [MIP], les officiers de Turquoise ont en effet remis, le 21 juillet 1994, 10 tonnes de nourriture aux FAR dans la région de Goma. » On verra plus loin qu’ils leur ont aussi fourni des armes…

Hogard, qui était le Commandant du Groupe sud de l’opération du 30 juin au 21 août 1994, aura préféré consacrer son intervention à « l’après Turquoise », et ne revient donc malheureusement que très peu sur cette opération. Quand il le fait, c’est uniquement pour rappeler « l’honneur et la fierté » qu’il a eu à y participer. Il s’emploiera par ailleurs à dénoncer « le totalitarisme du régime et le recours systématique aux faux témoins au TPIR ».

L’implication française au Rwanda depuis 1990

Jean-Marie Vianney Ndagijimana, ancien ambassadeur et ancien ministre des affaires étrangères du Rwanda, adhérent du MDR en 1991, interviendra à son tour. Il s’insurgera contre le fait que « certains veulent faire passer l’idée que la France a aidé l’armée rwandaise de manière à tuer des Tutsi et des Hutu de l’opposition ». Fort de son expérience comme représentant du gouvernement de Kigali en France pendant la préparation et le déroulement du génocide, il témoigne des engagements de François Mitterrand en faveur du processus d’Arusha avant de rendre hommage aux militaires de l’opération Turquoise qui auraient notamment permis de mettre un terme aux massacres de « dizaines de milliers de populations civiles innocentes, toutes ethnies confondues » par les troupes du FPR…

Il aura donc fallu attendre l’intervention de Jean-Marie Vianney Ndagijimana pour que soit enfin abordée l’action de la France au Rwanda entre 1990 et 1994. Mais c’est Xavier de Villepin, père de l’ancien Premier ministre français et ancien président de la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des forces armées du Sénat, qui reviendra le plus longuement sur le rôle de la France au Rwanda durant cette période. En guise d’introduction, il rappellera brièvement que, début 1990, l’action française s’inscrivait « dans les orientations du discours de la Baule » et que la France s’est « efforcée de contribuer à l’élaboration d’une solution négociée avec le FPR et le gouvernement rwandais ». On s’en tient donc au rôle diplomatique de la France en faveur des accords d’Arusha.

On ne peut que regretter que lors du débat qui suivit cette première table ronde sur « le rôle de la France », et en présence de Michel Robardey, n’ait pas été abordée la coopération militaire française avec le régime qui préparait le génocide. Robardey affirmera, en effet, lors du débat, que la « France était absente au moment du génocide en 1994 » avant de concéder « qu’il n’y avait pratiquement plus personne », « l’opération Noroît étant pratiquement terminée ».

Rappelons qu’officiellement l’opération Noroît se termine le 3 décembre 1993…

Robardey ajoute même qu’« il y avait, à ce moment-là [le soir de l’attentat], au Rwanda, une douzaine de militaires français ». Diverses sources nous indiquent en effet que quelques dizaines de militaires français continuèrent d’opérer au Rwanda après décembre 1993. On ne peut donc que regretter que personne n’ait, lors de ce débat, demandé au colonel de préciser ce que faisaient ces militaires français au Rwanda…

Les participants ne parleront à aucun moment de l’intervention française dans le conflit, dès le 4 octobre 1990 (opération Noroît). Les participants s’appliqueront également à ne jamais aborder l’action du détachement d’assistance militaire et d’instruction (DAMI) dénommé « Panda » présent, à la demande des autorités rwandaises, au Rwanda dès le 20 mars 1991. On sait pourtant qu’il a pris en charge l’instruction des Forces Armées Rwandaises (FAR), ainsi que celle de la Garde Présidentielle, fer de lance du génocide. Les militaires français du DAMI auraient même élaboré les plans de bataille quotidien des FAR15.

Nous savons aujourd’hui que, de 1990 à 1993, l’armée française contrôle complètement la répression de l’insurrection du FPR, alors que l’engagement français sur place « dépassait largement le niveau des opérations militaires » (Quilès). Ce soutien inconditionnel apporté à ce « nazisme tropical », dont Paris connaissait les pratiques de violation des Droits de l’Homme, ne sera jamais abordé lors de ce colloque censé faire la lumière sur le rôle de la France au Rwanda.

Enfin, lorsque les intervenants soulignent la déstabilisation de toute la « sous-région » qui suivit le génocide, ce sera uniquement pour en accuser le FPR. Ne sera bien évidemment pas abordé le soutien apporté par l’armée française aux forces génocidaires après la victoire du FPR. Oubliées donc les livraisons d’armes, via Goma16, alors même que l’O.N.U, par la voix de son secrétaire général, Boutros Boutros-Ghali, pouvait dire, le 23 novembre 1994, que tout portait à croire que les forces génocidaires présentes en République Démocratique du Congo « prépar[ai]ent une invasion armée du Rwanda », et alors que se multipliaient les attaques des ex-FAR à partir de la RDC et de l’île d’Ijwi, sur le lac Kivu.

Quand ils ne mettent pas à l’honneur l’engagement français au Rwanda, les participants de ce colloque se contentent de regretter les « erreurs commises ». Des erreurs essentiellement attribuées au fait que la France n’aurait pas pris la mesure des graves dérives d’une dictature raciste, aux abois17, qui préparait la solution finale.

Des erreurs commises…

Lors de son intervention, Jacques Gérard, membre honoraire du Conseil économique et social, posera donc quarante-six « questions impertinentes », concernant aussi bien le rôle de la communauté internationale que celui de la France. Questions bien dérangeantes auxquelles aucune réponse ne leur sera apportée.

Mentionnons-en quelques-unes :

• Pourquoi (…) la demande présentée conjointement par le Gouvernement rwandais et le FPR au secrétaire général de l’O.N.U le 15 septembre 1993 de déployer rapidement une force internationale de 4260 hommes n’a-t-elle connu aucune suite ?

• Pourquoi, quand le secrétaire général de l’O.N.U propose, le 28 avril, un renforcement des troupes de l’O.N.U pour mettre fin aux massacres de civils qui s’élèvent déjà à environ 200 000 personnes, le représentant de la France estime-t-il que le Conseil devrait se concentrer sur l’aide humanitaire ?

• Pourquoi le Rwanda [le GIR], lui-même directement concerné par le conflit, continue-t-il à siéger et à désinformer le Conseil de sécurité lorsqu’il examine les questions le concernant ?

• Qui aurait continué à livrer des armes aux FAR pendant l’opération Turquoise – ce que la France nie avec régularité – tandis que, selon un rapport de l’O.U.A, « le consul de France à Goma justifia ces livraisons en disant qu’il s’agissait de remplir des contrats déjà signés avec le gouvernement du Rwanda ? »

On pourrait ainsi poser de nombreuses autres questions qui nous permettraient d’avoir un éclairage plus adapté sur le soutien militaire, diplomatique et financier apporté par Paris aux génocidaires. Aucune réponse n’a été apportée aux questions de Jacques Gérard, à l’exception de celle de Jean-Marie Vianney Ndagijimana qui lors du débat interviendra pour dire que « pour ce qui [le] concerne, [il] croit que ce ne sont pas des questions très pertinentes ».

C’est au final Paul Quilès que se montrera le plus critique sur le soutien inconditionnel apporté par l’armée et la diplomatie française aux forces génocidaires. Dans une phrase qui prend des allures de plan de communication, il affirmera : « on est plus crédible en disant qu’il y a eu des erreurs de commises ».

« Il y a eu des erreurs dans la façon dont l’armée française s’est engagée au côté des Rwandais » ajoute-t-il, précisant même, que «  l’aide militaire apportée aux forces gouvernementales est allée jusqu’aux limites de l’engagement direct ». « On est peut-être allé trop loin », conclura-t-il.

Cependant, au cours du débat qui suivit la seconde table ronde, Quilès assénera une contre-vérité : « les objectifs de l’intervention française » découlaient selon lui « de la tradition », du « souci que nous avions d’empêcher qu’un gouvernement, auquel nous étions liés par un accord de coopération militaire, soit renversé par la force avec le soutien d’un pays voisin ». Rappelons qu’il n’y a jamais eu d’accord de défense entre la France et le Rwanda comme ceux qui lient la France à d’autres dictatures africaines.

Un accord de coopération avait bien été signé le 18 juillet 1975 sous Giscard d’Estaing ; il est resté secret jusqu’en 1998. Il ne concernait que la gendarmerie rwandaise, créée par des conseillers français. Il y était d’ailleurs bien précisé que ces personnels français ne pouvaient intervenir pour des opérations de maintien de l’ordre ou de guerre.

Une modification élargissant ces accords à l’armée rwandaise (seule la gendarmerie était jusque-là concernée) a bien été signée, mais en 1992, soit près de deux ans après l’intervention française au Rwanda annoncée par un communiqué du ministère des Affaires étrangères, le 4 octobre 1990, alors que l’envoi des militaires de l’opération Noroît avait déjà été effectué. Cette modification rétroactive permettait notamment de transformer des militaires de l’opération Noroît en coopérants, et donc de perpétuer leur présence en dépit des accords de paix d’Arusha qui stipulaient le départ des militaires français présents au Rwanda...

On peut également se demander comment Robardey justifie la coopération militaire française avec un régime dont tous savaient pertinemment à l’époque qu’il préparait un génocide. Il dira d’ailleurs lui même, en introduction de son intervention, que « dès le 15 octobre 1990, l’Ambassadeur de France à Kigali n’hésite pas à envisager, dans un télégramme diplomatique, la perpétuation d’un génocide comme une éventualité à craindre ».

Une tentative de réhabilitation du régime Habyarimana

Pour qualifier le régime Habyarimana, Robardey parle de « Pax Habyarimana ». On peut comprendre qu’il est difficile de justifier sa collaboration avec ce que beaucoup ont décrit comme un « nazisme tropical ». Annie Faure, décidément bien peu épaulée lors de ce colloque, revenant sur les discriminations, la politique des quotas ethniques, l’impossibilité d’accéder à certaines fonctions pour les Tutsi dans l’administration ou l’armée, se verra répondre que le Rwanda n’était pas « un pays de lait et de miel » et que les discriminations à l’encontre des Tutsi ne les « empêchaient pas de prospérer, en particulier dans le monde économique et en particulier dans le monde des affaires »

Pour Robardey, « de 1974 à 1990, le Rwanda est un pays où il n’y avait pas d’exécutions extra-judiciaires, il n’y avait pas de massacres ». Il aurait même été appelé au Rwanda par Habyarimana pour « construire un système de police judiciaire (…) qui soit conforme aux Droits de l’Homme et aux droits de la défense ».

Péan affirme quant à lui qu’Habyarimana aurait « grosso modo ramené la paix civile » au Rwanda et que c’est « la propagande [qui] en a fait rapidement le chef des méchants, un nazi tropical, son régime, une dictature cléricale ». Pour preuve de la mansuétude d’Habyarimana : selon Péan, après l’attaque du FPR, le 5 octobre 1990, le régime aurait « réagi en rassemblant de nombreux Tutsi dans le stade de Kigali » mais, contrairement à ce qu’ont dit les médias belges, Péan affirme qu’« il n’y aura pas eu de morts au stade de Kigali ». À supposer que ce qu’affirme Péan soit vrai, n’est-on pas en droit de qualifier de régime raciste une dictature qui rafle, sur une base ethnique, près de 10 000 personnes pour les regrouper dans un stade ?

Rappelons, pour ne mentionner que quelques-uns des massacres à caractère génocidaire initiés par le régime Habyarimana, que, le 8 octobre 1990, des massacres ont lieu, à l’appel des autorités, sur la population Bahima (Mutara), puis du 11 au 13 octobre de la même année, dans la commune de Kibilira, qu’en 1991, le bourgmestre de Kinigi et le préfet de Ruhengeri organisent le massacre d’au moins 2000 Tutsi Bagogwe, que d’autres massacres ont lieu fin août 1992, dans la région de Kibuye, etc…

Mais Jean-Marie Vianney Ndagijimana ira encore plus loin que Péan, affirmant que sous la dictature d’Habyarimana « les discriminations n’étaient pas systématiques et légalisées ». Il affirmera même que la politique raciste des quotas à l’œuvre durant ces vingt années de règne ne serait qu’une sorte de « discrimination positive »

Quilès, qui ne peut faire totalement l’impasse sur les travaux de la Mission d’information parlementaire (et plus particulièrement sur ses annexes), ramènera un semblant de vérité sur la réalité du régime d’Habyarimana : « la diplomatie française considérait en effet le Président Habyarimana comme un moindre mal, ce qui la conduisait à réagir mollement devant les violations graves et répétées des droits de l’Homme frappant en particulier la minorité Tutsi. La France n’a pas porté un regard suffisamment critique sur la dérive raciste du régime (…) alors que se développaient au sein de la quasi-totalité des organisations politiques, des tendances extrémistes qui prônaient de plus en plus ouvertement la solution finale. »

Pour conclure

Naviguant entre l’apologie du rôle joué par la France au Rwanda et la reconnaissance de certaines « erreurs » ou « fautes » commises dans « la gestion du dossier rwandais », les hommes politiques français s’évertuent à camoufler la réalité de l’engagement français dans le génocide des Tutsi. Cet engagement militaire, diplomatique et financier aux côtés des génocidaires ne saurait, malgré les tentatives de falsification de l’Histoire, résister aux preuves et aux témoignages, chaque année plus abondants, qui retracent la réalité de l’implication française dans cette entreprise d’extermination.

Le principal souci des hommes politiques français semble d’occulter la participation militaire de la France à ce génocide : c’est en effet l’aspect le plus criminel de la politique française menée au Rwanda, et notamment celui sur lequel la justice pourra être le plus efficacement saisie.

Quilès conclura son intervention à ce colloque, et nous ne pouvons qu’aller dans son sens, en disant qu’il « n’est pas normal dans une démocratie que ce domaine réservé [les relations franco-africaines] soit traité par un Président, aussi puissant et démocratique soit-il ». Nous aurons l’occasion de revenir dans ce numéro sur le coup d’État fondateur de la Ve République, dont nous allons célébrer le 13 mai le cinquantième anniversaire18 et sur ce « domaine réservé de l’Elysée », outil indispensable au maintien des relations coloniales.

Quilès ajoute, comme l’a fait Kouchner, que « l’armée française avait ses ordres » que « ce n’est pas de sa faute ».

Alors, de qui est-ce la faute ?

Nous ne nous contenterons pas, comme le fait Quilès, de dénoncer « des erreurs et des maladresses de la France » alors que tous les éléments portent à croire qu’à sa tête, des hommes et des femmes, diplomates, politiques et militaires, ont bel et bien soutenu l’organisation du génocide des Tutsi, en 1994, au Rwanda.

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Faut-il condamner les propos négationnistes ?

En 1998, l’Assemblée nationale a adopté la proposition de loi dont la teneur suit : « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915 » (Délibéré en séance publique, à Paris, le 29 mai 1998).

Le 10 octobre 2006, l’association Ibuka demandait aux députés français que cette loi soit élargie au génocide des Tutsi. Rappelant que « nier un crime contre l’humanité est une manière de le perpétuer » l’association voulait que soient punis en France les propos des négationnistes du génocide des Tutsi rwandais.

À défaut de judiciariser la bataille pour la vérité et de punir par la loi des propos qui, comme ceux tenus lors de ce colloque, ne peuvent que heurter les rescapés et bafouer la mémoire des trop nombreuses victimes du génocide des Tutsi et du massacre de tous les Rwandais s’y étant opposé, nous devons travailler à l’établissement de la vérité et tenter de faire toute la lumière sur la participation de l’État français au dernier génocide du XXe siècle.

C’est ce que nous essayons de faire, chaque année, dans cette revue.

Notes

1 Controverses n°6, voir la « Note de lecture » de Michel Sitbon, dans ce numéro.

2 Dans le précédent numéro de la revue, nous revenions sur les missions de Kouchner conduites au Rwanda en 1994 pour le compte de l’Élysée : « Concordances humanitaires et génocidaires : Bernard Kouchner au Rwanda ».

3 Voir l’article Védrine, gardien de l’inavouable, de Jacques Morel et Georges Kapler dans ce numéro.

4 Voir le “dossier Lefort” dans ce numéro.

5 C’est la fonction qu’occupe Quilès lorsqu’il propose à Lionel Jospin, alors Premier ministre, la création de la Mission d’information parlementaire.

6 Notamment par Le Monde, comme l’aura montré Jean-Paul Gouteux dans Le Monde, un contre pouvoir ?

7 La vidéo de cette interview est disponible sur http://voxgalliae.blogspot.com/2007/02/genocide-rwandais-le-temoignage-dun.html

8 L’association SOS Racisme a attaqué en justice Pierre Péan, le 5 octobre 2006, pour « complicité de diffamation raciale » et « complicité de provocation à la haine raciale » à la suite de la parution de son ouvrage Noires fureurs, blancs menteurs.

9 J-P Chrétien, J-F Dupaquier, M. Kabanda et J. Ngarambe, Rwanda, les médias du génocide, Katharla, 1995.

10 Voir l’article de Pierre Jamagne dans ce numéro.

11 « Le lieutenant-colonel Michel Robardey décrypte le conflit rwandais », Le Populaire du Centre, 30 novembre 1996.

12 Robardey est, il est vrai, l’un des principaux informateurs de Péan lorsque ce dernier « enquêtera » pour écrire son livre.

13 Annexes de la Mission d’Information Parlementaire, tome II, page 454.

14 Képi Blanc, octobre 1994.

15 Le Monde, supplément « La France et le Rwanda », 17 décembre 1998.

16 « Réarmement dans l’impunité : soutien international aux auteurs du génocide rwandais », Human Right Watch, 29 mai 1995.

17 Le 8 janvier 1992, ce n’est pas moins de 100 000 personnes qui manifestent à Kigali, mais également à Gitarama et Butare contre la dictature d’Habyarimana.

18 Voir “50 ans, ça suffit !”, dans ce numéro.

Mis en ligne par Bruno Gouteux
 1er/05/2008
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N°2 • 2008

La Nuit rwandaise n° 2 • 7 avril 2008 10 euros • 416 pages ISBN : 2-84405-230-4
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Pour le quatorzième anniversaire du génocide des Tutsi du Rwanda, la revue Médias, dans sa livraison du Printemps 2008, consacre trois pages à la défense de Pierre Péan, journaliste réputé, auteur de Noires fureurs, blancs menteurs, paru en 2005 aux Mille-et-une-nuits (...)

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Notre vie risque de toucher à sa fin si nous nous taisons alors que le courage du cœur exige de parler. - Martin Luther King La dernière horreur du XXe siècle “progressiste” fut bien le génocide des Tutsi du Rwanda en 1994. Que le négationnisme devienne dans le pays des Droits de l’homme la chose la (...)

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