Michel Sitbon

Cinquante ans, ça suffit !

Pour la dissolution de la Vème République

Le cinquantième anniversaire de la Vème République se célèbre dans une discrétion remarquable.

Un demi-siècle de honte au pays de Montesquieu.

L’équilibre des pouvoirs, moqué, le parlementarisme écrasé par le régime du plébiscite présidentiel – la monarchie républicaine bel et bien instaurée.

Napoléon III avait tenu moins longtemps…

Au sortir de la Grande guerre de 14-18, l’idéal monarchiste – qu’exprimaient avec force Charles Maurras et son Action française – trouvait le renfort des masses d’anciens combattants, formés à la discipline et à la pensée autoritaire par quatre années de barbarie militaire. Les mêmes anciens combattants des divers fronts de la Ière guerre mondiale parviendront à installer le fascisme en Italie, dès 1922, et le nazisme en Allemagne, en 1933. En France, il leur faudra attendre la défaite de 1940, pour imposer la « Révolution nationale » du maréchal Pétain, jusqu’à la Libération apportée par les armées anglo-américaines en 1944.

De 1944 à 1958, les partisans d’un régime autoritaire devront ronger leur frein. Dès le début des années cinquante néanmoins, les tensions de la Guerre froide et la vogue du combat anti-communiste permettront de remettre en selle l’essentiel des troupes pétainistes – dont une bonne part avait déjà échappé à l’Épuration de 44.

Parmi les militaires qui, dans les années trente, avaient espéré l’avènement d’un régime autoritaire, un certain Charles de Gaulle. Leur ambition était partagée par des jeunes gens pressés, parmi lesquels François Mitterrand. Tous deux monarchistes, maurrassiens, très proches de l’extrême-droite activiste qu’on appellera la Cagoule, c’est à eux que l’on doit l’exceptionnelle longévité de la Vème République.

Depuis la Révolution française, tout le problème était de savoir comment juguler la démocratie. Il apparaîtra avec les échecs successifs des « restaurations » monarchiques comme des tentatives impériales, qu’un tel objectif devait s’accommoder des formes républicaines, la tradition de 89 demeurant trop vivace au cœur des parisiens.

Au contraire de ce qu’ils auraient voulu, Pétain comme de Gaulle renonceront à rétablir la royauté, sachant bien que le drapeau blanc ferait office de chiffon rouge – et que, sans vouloir faire de mauvais jeux de mots, celui-ci risquait fort de se métamorphoser en drapeau rouge du communisme triomphant. Pétain renoncera à rédiger une constitution – et de Gaulle fit la Vème République. Sur le modèle de la République plébiscitaire qui donna naissance au Deuxième empire, on institua la République gaulienne.

Faut-il rappeler ici la quantité de malversations qui auront permis ce holp-up constitutionnel ? Les partisans de l’Algérie française, qui apportaient au coup d’État la totalité de sa base politique, se sentiront légitimement escroqués à l’heure des accords d’Evian. Non moins « roulés », les partisans de l’indépendance algérienne. Après quatre années de guerre sanglante, ils hériteront d’un État vassalisé au plus profond de ses structures, au point où l’armée française pourra tranquilement continuer son programme d’essais nucléaires dans le désert du Sahara, pendant que la compagnie française des pétroles – l’ancêtre de Total – continuait imperturbablement à exploiter les ressources du même désert.

Mais c’est l’ensemble du projet de la Vème République qui s’imposera, de la même façon, par étapes, pour mieux faire « passer la pilule ». On a oublié, par exemple, qu’au départ, si la Constitution de 1958 était bel et bien ultra-présidentielle dans ses dispositions, de Gaulle n’avait pas osé proposer d’emblée l’élection du Président de la République au suffrage universel – ce qui est, aujourd’hui, sa principale caractéristique. Il craignait que le souvenir de « Napoléon le petit » puisse nuire à « l’immense mouvement d’adhésion nationale » qu’il souhaitait susciter pour l’adoption de sa constitution par référendum.

Ainsi, la disposition principale, instituant la monarchie républicaine, ne sera-t-elle incorporée que trois ans plus tard, fin 1961, après avoir abondamment bénéficié de la propagande terroriste de l’OAS, comme de la tentative de putsch du « quarteron de généraux ».

Un demi-siècle plus tard, l’histoire n’a toujours pas été faite de ce « coup d’État permanent », par lequel de Gaulle parviendra à réduire la démocratie à sa plus simple expression au pays de la Grande révolution. S’il fallait ici esquisser une piste pour les chercheurs de l’avenir, on suggérerait d’explorer à quel point il s’est agi d’une République terroriste, fondée sur la prise en otage de la conscience nationale par les moyens les plus pervers de la terreur.
Dès le premier jour, le fameux 13 mai 1958, dans la plus grande confusion, c’est l’armée qui sera le premier instrument de ce terrorisme institutionnel.

Pendant deux semaines, les militaires feront toutes sortes de manœuvres menaçantes pour faire comprendre qu’ils pourraient intervenir et imposer de Gaulle au pouvoir. C’est l’histoire de « l’opération Résurrection » dont il semble que le but essentiel était en fait d’éviter d’intervenir – pour que de Gaulle puisse prendre le pouvoir avec un minimum de légitimité. Pour atteindre cet objectif, il fallait faire peur.

Pour ce cinquantième anniversaire, il serait peut-être temps de rendre hommage au colonel Trinquier, dont les parachutistes seront les premiers à permettre, le fameux 13 mai, la prise du Palais du Gouvernement Général, place du Forum, à Alger – point de départ de ces semaines de chantage que les parachutistes feront subir aux institutions jusqu’à l’intronisation du général de Gaulle par le président Coty, le 29 mai, et le vote des pleins pouvoirs par l’Assemblée, le 3 juin.

Trinquier raconte lui-même comment il envoie ses hommes place du Forum, au milieu de la foule en ébullition, avec instruction de « se laisser enfoncer ». En fait, un des six camions qu’il envoyait ainsi se chargera d’enfoncer les grilles du portail du Gouvernement général, permettant à la foule de l’envahir. Quelques minutes plus tard, il proclamait, avec Massu, le Comité de Salut public qui appelait à la formation d’un « gouvernement de salut public » présidé par le général de Gaulle.

Et Trinquier d’expliquer benoîtement la logique de ce coup d’État : De Gaulle « était parfaitement d’accord pour qu’une force, la plus importante possible, soit rassemblée en Algérie, prête à marcher sur Paris, en liaison avec des éléments de l’armée métropolitaine et des forces de police ». Ce qu’on appellera donc « l’opération Résurrection ». « Mais », précise Trinquier, de Gaulle « estimait préférable de ne pas s’en servir. La menace seule devait suffire. »

– Je ne veux pas, dit-il, prendre le pouvoir à la suite d’un coup de force. Mon régime serait toujours entâché d’illégalité, en particulier vis-à-vis de l’opinion internationale.

« De Gaulle estimait qu’une menace précise suffirait pour qu’il obtienne légalement l’investiture. Ensuite, dit-il, tout sera facile :

« Je formerai mon gouvernement. »

« Je me ferai donner les pleins pouvoirs. »

« Je ferai disparaître le système. »

Pour calmer ses hommes, qui crevaient d’envie de prendre l’Assemblée nationale, Trinquier reprenait à son compte le raisonnement du Général :

– Un débarquement à Paris ne se passerait certes pas sans incident. Si par hasard nous tuions quelqu’un, il se trouverait toujours un plumitif hargneux pour nous le reprocher éternellement.

Et le colonel de rappeler Victor Hugo à Guernesey...

En fait, « il fallait à tout prix empêcher les parachutistes de venir à Paris ».
Le théoricien de la “guerre révolutionnaire” décrit alors le type de raisonnement que de Gaulle pouvait exposer aux « parlementaires effrayés » :

– Je suis le seul homme à pouvoir empêcher les parachutistes de venir à Paris. Mais je ne pourrais plus longtemps les retenir. Le choix est donc entre vos mains : vous me donnez l’investiture et les parachutistes restent à Alger ou vous la refusez et ils viennent » – pour lui donner le pouvoir, aurait-il pu ajouter.

« Ainsi le coup était joué. Le complot gaulliste avait réussi. »

Le FLN et l’OAS joueront également, au long des quatre années d’installation du nouveau régime, de tous les moyens de la terreur – tels que les théorisaient les colonels Lacheroy et Trinquier, les doctrinaires de la « guerre révolutionnaire ». Et pour passer à l’acte – et « violer » la Constitution, comme le craignait Paul Reynaud –, de Gaulle aura besoin de frôler la mort lui-même, lors du fameux attentat du Petit Clamart, dont on comprend rétrospectivement qu’il pourrait bien avoir été mis en scène, pour permettre le parachèvement des institutions anti-démocratiques, en proposant par Référendum l’élection du Président au suffrage universel.

Dans l’esprit de celui qu’on appelait le Général, cette disposition était surtout indispensable pour garantir sa succession. Le costume que la Vème République avait taillé pour son maître était fait sur mesure pour l’homme du 18 juin. Il fallait la force de son mythe pour que cette fonction présidentielle puisse être pleinement assumée. Sans le suffrage universel, ses successeurs auraient immédiatement repris la place assignée depuis la IIIème République aux Présidents – pas si négligeable, comme Poincaré avait pu en faire la preuve en 1914, ou Coty en 1958. Pour garantir la pérennité de la monarchie républicaine, il fallait le suffrage universel, par lequel le premier zigoto venu est aussitôt divinisé.

S’il était si important d’installer à la tête de l’État une telle concentration de puissance, c’est entre autre parce que la grande affaire de l’époque n’était pas seulement celle de l’autodétermination algérienne, mais bien plus largement le destin de l’Empire colonial. Depuis le discours de Brazzaville, en 1944, de Gaulle n’avait qu’une pensée : sauver ce qui pouvait l’être de cet empire promis à une rapide disparition. Dans le texte de la Constitution de 1958, cela s’appelait la « Communauté ». Ce joli concept n’aura pas l’ombre d’une réalité, mais restera inscrit dans le texte constitutionnel jusqu’en… 1994.

En lieu et place de la « Communauté » prévue s’installera la Françafrique, le royaume des barbouzes de Jacques Foccart. On mesure cinquante ans plus tard combien ce système, fait de combines et de délinquance, a conservé de son ressort lorsqu’on voit un secrétaire d’État chargé de la Coopération, Jean-Marie Bockel, perdre son poste d’une seconde à l’autre pour avoir osé dire qu’il était là « pour prononcer l’acte de décès de la Françafrique ».

C’était assurément présomptueux. Les observateurs auront eu raison de remarquer à cette occasion qu’il n’est pas sûr que cette unique déclaration, pure rodomontade, ait été le déclencheur de son éviction. La déclaration suivante de Bockel, suggérant que l’argent du pétrole pourrait être mieux employé – au bénéfice des peuples plutôt que de la corruption généralisée –, touchait de façon beaucoup moins symbolique à ce qui peut s’appeler le « cœur du système ».

Car c’était bien le véritable but de la Vème République. De la Compagnie des pétroles à Total en passant par Elf, « la pompe à fric » aura fonctionné sans grandes perturbations depuis un demi-siècle. Elle était la différence essentielle entre les décolonisations de l’Indochine, de la Tunisie, du Maroc – et celle de l’Algérie. Sans les pétroles algériens, la France devenait une puissance de seconde zone. De Gaulle prolongera de quatre ans l’horrible « guerre révolutionnaire » pour s’assurer de remettre le pouvoir en Algérie entre des mains fiables. Pas un instant le pétrole ne cessera de couler. Et, comme le confessait Pierre Guillaumat avant de mourir, tout au long de la guerre le FLN sera subventionné.

Aujourd’hui encore, au Tchad, l’armée française est capable de prouesses, appliquant toujours les recettes de Trinquier, allant jusqu’à soummettre opposants et gouvernants à la même terreur, pour garantir la perpétuation de contrôle total – au bénéfice de Total.

Dans ce tableau d’ensemble, le génocide des Tutsi du Rwanda semble hors de propos : il n’y a pas l’ombre d’une goutte de pétrole au pays des Mille collines. Oui, mais il y a des hommes. Et le théorème de la « guerre révolutionnaire », c’est que, pour contrôler les choses aussi bien que les territoires, le premier enjeu, c’est le contrôle des esprits. De ce point de vue, le génocide mis en œuvre par François Mitterrand aura été un succès total. On le mesure au nombre de participants aux rituels sommets franco-africains : avant le génocide, se présentaient la moitié des États de l’Afrique « indépendante » à la cour du monarque républicain français ; aujourd’hui, ils viennent tous – sauf, certaines années, le Rwanda…

Au prix d’un « petit » million de morts, l’Empire se sera payé une cure de rajeunissement – et de nouvelles perspectives –, à l’heure où tout le monde l’aurait imaginé en fin de course.

Car faut-il rappeler pour conclure de combien de cadavres s’est nourrie cette politique ? Pour asseoir le trône de ses monarques, la France aura dû abreuver la terre africaine de tant de sang, de tant de larmes, de tant d’horreurs, que l’on résiste à leur énumération.

On dit que la guerre d’Algérie aussi, aurait fait un million de morts – ou plus. On n’a aucune idée par contre du nombre de victimes de la longue guerre du Cameroun – tout au long des années soixante –, mais on sait que c’est par centaines de milliers qu’il faut compter. Au Biafra, l’acharnement du général de Gaulle à entretenir une guerre de sécession sans espoir aurait fait, en trois ans, de 1967 à 1971, un à deux millions de morts, également mal comptés – pour un crime trop rarement dénoncé.

Plus récemment, dans les années 90, au Libéria, au Sierra Leone, dans ces tout petits pays, les services français réussiront à instrumentaliser la plus effrayante des guerres, pour un peu de diamants et du bois – qui profite à monsieur Bolloré –, au prix de centaines de milliers de victimes, sans compter les innombrables amputés de cette barbarie de l’âge du Rwanda.

Il faudrait rappeler ici aussi les vingt-cinq ans de la guerre angolaise – où il s’agissait, là aussi, un peu de diamants, mais surtout de pétrole. Un demi-million de morts est une estimation prudente pour cette dernière. Mais cette comptabilité macabre est non seulement très incomplète, mais un peu trop monotone pour être à la mesure de ce dont elle prétend rendre compte. Elle est de plus simplement fausse puisqu’elle escamote, par exemple, les millions de mines anti-personnels qui joncheront longtemps la terre angolaise, longtemps après la mort de Jonas Savimbi.

Il faut rappeler ici l’épisode méconnu des aventures africaines d’un écrivain-éditeur parisien aujourd’hui presqu’oublié, Dominique de Roux. On lui doit la redécouverte de Céline, dans les années soixante, mais aussi d’assez jolies choses comme les éditions 10/18 ou les Cahiers de l’Herne. Au début des années 70, de Roux se trouvait soudain en disponibilité, et c’est son maître, un autre écrivain méconnu, Raymond Abellio qui lui proposera de se rendre utile dans les services gaullistes, en explorant les terres inconnues de l’Afrique portugaise. C’est ainsi que de Roux rencontrait Jonas Savimbi – et scellait avec ce dernier un accord qui durera bien longtemps après la mort de de Roux, jusqu’à celle de Savimbi un quart de siècle plus tard.

De Roux s’était enthousiasmé pour Savimbi parce que celui-ci proposait la guerre des races chère à Céline, là celle des noirs contre les métis. Mais l’on comprend, maintenant que l’on a loisir d’observer un demi-siècle de fonctionnement de cette horrible mécanique impériale, que même la question du racisme, pourtant essentielle à la pensée impériale, est en fait secondaire. Plus important que le racisme de Savimbi, le pétrole de Dos Santos. Mais il fallait l’un pour contrôler l’autre. C’est bien parce que l’Angola a été soumis à la plus longue des guerres civiles que Elf a pu y régner sans partage.

Et si Jean-Christophe Mitterrand faisait la fête à Kigali avec le fils Habyarimana, c’est à Luanda qu’il faisait des affaires à coups de super-tankers. Et quelques années plus tard, les soldats de l’armée génocidaire en déroute, après avoir semé la terreur au Congo, arriveront en Angola – comme en République centrafricaine.

Mais plus encore que les tueurs embauchés par l’empire, c’est la peur dont ils étaient les messagers qui aura tant compté pour le « rayonnement » de la Françafrique – depuis quatorze ans maintenant.

Et pour le cinquantième anniversaire du 13 mai, faudra-t-il supplier, au nom de tous les morts du génocide des Tutsi du Rwanda, ce comble des combles, pour que le peuple de France se ressaisisse – et mette un terme à ce régime criminel ?

Mis en ligne par Michel Sitbon
 1er/05/2008

N°2 • 2008

La Nuit rwandaise n° 2 • 7 avril 2008 10 euros • 416 pages ISBN : 2-84405-230-4
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