Daniel Le Scornet

Bisesero, une si longue résistance

à nos héros

La tradition de résistance des Basesero fera affluer les Tutsi dans les collines de Bisesero dès le début du génocide de 1994, comme en 1959, comme en 1963, comme toujours. Armés de cailloux et de bâtons, les résistants parviendront à protéger plus de 50000 personnes pendant plus d’un mois. À la mi-mai, une intervention à l’arme lourde permettait l’extermination de la plupart des Tutsi abrités sur ces collines. Quelques milliers de rescapés parviendront à échapper aux bourreaux, prolongeant leur résistance jusqu’à la fin juin, et l’arrivée de Turquoise qui, comme on sait, refusera de leur porter secours pendant trois jours, laissant perdurer le massacre que des soldats français regardaient à la jumelle.

Certains ont survécu, mais on attend toujours la reconnaissance de leur héroïsme comme des responsabilités françaises dans leur extermination. Leur plainte pour « complicité de génocide » aura été classée sans suites.

Lorsque avec Christine Illana-Le Scornet, qui les a photographiés, nous avons confectionné un livret d’Hommage « aux Héros de la résistance », à NOS héros [1], ce qui nous importait était de glorifier les Basesero, les résistants Tutsi, la résistance Tutsi.

Car il est paradoxal, voir indécent, surtout pour nous, français, de ne traiter de Bisesero que sous l’angle de l’opération Turquoise, sous notre angle, fut-il atrocement fautif ; que dans la temporalité des trois derniers jours de juin 1994, lors de la (non) intervention française. Car Bisesero ce ne sont pas seulement des victimes.

Bisesero c’est l’équivalent, pour ce qui concerne le génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda, de l’insurrection du Ghetto de Varsovie pour ce qui concerne le génocide des juifs en Europe. Marek Eldeman, seul chef survivant d’une insurrection dont on vient de commémorer le 75°anniversaire, témoigne que le 19 avril 1943 ce sont 220 combattants juifs qui prennent les armes dans le ghetto. Bisesero ce sont plus de 50 000 hommes, femmes et enfants qui résistent pied à pied, jour après jour. Résistants qui n’ont vu venir à leur secours ni les troupes françaises, ni les belges, ni celles de l’ONU non pas durant trois jours, mais durant près de cent jours.

Il est pressant pour l’humanité toute entière de célébrer les héros tutsi de Bisesero comme elle célèbre les héros juifs du ghetto de Varsovie. Car contrairement au stéréotype développé vis-à-vis des Tutsi, stéréotype abondamment développé également vis-à-vis des Juifs, les Tutsi ne se sont pas laissés égorger comme des moutons. Ils ont individuellement et collectivement résisté, et pas qu’à Bisesero. Et ce d’autant plus vivement et précocement que leur histoire, celle d’un « si long génocide » [3], ne leur laissait, à eux, aucune illusion sur le sort qu’on leur réservait. Ni sur le secours qu’ils pouvaient espérer des troupes étrangères, singulièrement de celles de l’armée française.

Mais il est aussi important de les célébrer afin que le génocide des Tutsi au Rwanda soit reconnu, avec son niveau au moins équivalent d’héroïsme, d’importance universelle, qu’on connaît pour les Juifs en Europe. Shoah, symbolisée, pour le monde entier, par les noms d’Auschwitz et par l’insurrection du ghetto de Varsovie. Afin que la bibliothèque des héros de l’humanité ne se fige pas. Qu’elle se renouvelle pour mieux comprendre notre temps. Car, à l’échelle universelle, le génocide des Tutsi est moins le dernier génocide du XX° siècle que le premier du XXI°. Sa proximité temporelle, ses spécificités, si « modernes » (contrairement aux autres « grands » génocides du XX siècle, il a lieu en absence d’une guerre mondiale, fut-elle une « guerre mondiale froide » ; le pays est accessible en continu ; le génocide se déroule en présence de troupes de l’ONU et de grandes puissances démocratiques ; ni la nationalité, ni la race, ni la langue, ni la culture, ne spécifient le groupe humain exterminé, en tant que tel…) constituent un nouvel effondrement de la culture humaine, après la Shoah, après le prétendu « Plus jamais ça ».

La capacité de penser, et de juger, les éventuelles complicités qui l’ont rendu possible, devient alors, du fait de ces spécificités, déterminante quant à la prévention, la résistance et la répression des potentiels génocides à venir.

Oui les Tutsi ont résisté pied à pied. Les Tutsi qui rejoignent les collines de la région de Bisesero les 15, 16, 17 avril 1994 ont déjà derrière eux plus d’une semaine de luttes. Bernard Kayumba, Eric Nzabihimana, comme chaque rescapé qui témoigne aujourd’hui, décrivent les attaques de leurs villages respectifs, des fois dès la nuit du 7 avril. Les premiers jours où, souvent avec leurs voisins Hutu, ils tiennent en respect les milices locales. Où ils ne se séparent et ne refluent que sous les assauts de renforts armés de fusils et de grenades qui rendent vains les combats et les solidarités de voisinage. Où dans les églises encerclées, par exemple dans celle de Muguba du 10 au 15 avril, durant cinq longs jours, sans boire et sans manger, ils sont des milliers qui refusent de s’abandonner, qui ripostent et tiennent leurs assassins à distance avant l’assaut final, le 15. Car le génocide des Tutsi au Rwanda se joue pour l’essentiel durant deux ou trois semaines en Avril. Au 17, au 18 avril l’essentiel des massacres est réalisé dans toute la région de Kibuye !

En tant que collectif, les Tutsi ne sont plus encore vivants que dans deux endroits au Rwanda : à Bisesero, sur les collines où ils refluent et s’organisent et dans la préfecture de Butare où le seul préfet Tutsi du Rwanda a réussi à maintenir le calme. S’appuyant sur la longue tradition nationale de concorde entre les Tutsi et les Hutu, concorde particulièrement prononcée autour de l’ancienne capitale royale du Rwanda. Là il faudra assassiner les autorités de la Préfecture, dépêcher sur place le premier ministre du gouvernement génocidaire, le 17 avril, pour enclencher les tueries, ainsi qu’avec Charles Habonimana nous le décrivons dans le livre « Moi, le dernier Tutsi » [4].

Le déploiement du génocide des Tutsi au Rwanda, les résistances de ceux-ci et leurs échecs ne se comprennent que si l’on considère la longue durée, le «  si long génocide » des Tutsi. Car à Bisesero comme sur le reste du territoire rwandais le génocide des Tutsi n’a pas commencé en avril 1994, ni même en 1990. Dans une publication à paraître [5] Jean-Luc Galabert documente avec précision les années 1961/1964 où le génocide des Tutsi au Rwanda s’affiche déjà sur les unes des journaux internationaux, des campagnes internationales pour l’arrêter, notamment le célèbre appel de Bertrand Russell, prix Nobel de la paix lancé le 5 février 1964 « pour mettre fin au massacre le plus horrible et le plus systématique depuis l’extermination des juifs par les Nazis en Europe  ». Où le Président rwandais Kayibanda formule publiquement la menace d’une « fin totale et précipitée de la race Tutsi  ».

Tous ces éléments, qui se reproduiront, rendent particulièrement dérisoires les « arguments » de ceux qui, pourtant directement informés, alliés et parties prenantes des pouvoirs rwandais successifs, prétendent encore aujourd’hui qu’on ne pouvait pas prévoir le génocide des Tutsi de 1994 et l’arrêter dans l’œuf ! Aucun Tutsi au Rwanda, fut-il dans le village le plus excentré, au-delà même des témoins étrangers sur place durant toute cette période historique, au-delà des nombreux rapports d’institutions internationales, ne peut croire une seconde à cette pathétique fable. Ce qui n’empêche pourtant pas les bourreaux et leurs complices, comme dans tout génocide – qui est par principe négation –, de déployer aujourd’hui encore leur rengaine : Prouvez-le, prouvez-le, où sont les archives indubitables !!

Si en avril les Tutsi rejoignent en masse leurs églises, où cette fois-ci ils se feront piéger, si dans la région de Bisesero ils rejoignent en masse les Basesero aux sommets des collines, s’ils ont nul espoir dans l’intervention des troupes étrangères, notamment françaises, pour les sauver, s’ils croient parfois à l’arrêt des massacres annoncés par leurs tueurs et se découvrent, c’est qu’ils ont cette longue expérience. Ils ont cette mémoire du long génocide commencé dès « l’indépendance » du pays en 1959, dès les pogroms des années 60, dès les tris aux barrières, notamment en 1993. Barrières tenues indistinctement par les gendarmes, l’armée rwandaise, les milices et les militaires français qui contrôlent les « identités » Hutu, Tutsi et Twa. Les témoignages de rescapés de Bisesero convergent tous à ce sujet. Bernard, par exemple, a témoigné le 20 avril 2019 lors du colloque des parties civiles à Paris, de comment il avait échappé en 1993 par miracle à une de ces barrières. Contrôlé au pont de la rivière Nyabarongo à l’entrée de Kigali par un militaire français qui ensuite laissait les Tutsi, ainsi identifiés, aux mains des extrémistes rwandais. Il n’a dû son salut qu’au passage à ce moment d’un véhicule du HCR de l’ONU. Le véhicule n’ayant ostensiblement pas quitté le barrage de vue tant que Bernard et ses amis Tutsi n’ont pas recouvré la liberté de leurs mouvements. Samuel Musabyimana, rescapé lui aussi de Bisesero, a donné un témoignage équivalent à Lyon le 28 juin 2019 lors de l’hommage public au cours duquel j’évoquais cette problématique des « expériences » tutsi antérieures à 1994.

En rejoignant les collines de Bisesero, parfois sciemment comme Éric qui a rencontré le 13 avril lors de la fuite de son village le « vieux » Simon Karamanda, soit par hasard comme Bernard qui s’est échappé avec huit autres jeunes de l’église de Muguba avant l’assaut final de celle-ci, le 15 avril, pour essayer de rejoindre le Burundi via la forêt de Nyungwe, les Tutsi se réfèrent aux résistances successives des Basessero des années 60 et 70.

Et comme tous les Tutsi vivants au Rwanda, ils connaissent tous l’attitude des différents protagonistes. Seule celle du clergé catholique Hutu les prend au dépourvu tant, jusqu’à présent, les églises avaient à chaque pogrom servi d’abris sûrs. Le jeune séminariste en vacances début avril qu’est Bernard ne s’attend pas à un tel rejet de son prêtre : « ne me touche pas », « ne me salit pas » ! D’autant moins que si les massacres de la Noël 63, qui prennent une tournure systématique dans la province de Gikongoro, ne débouchent pas à cette date sur une généralisation du génocide à tout le Rwanda, les travaux de Jean-Luc Galabert à paraître tendent à prouver qu’à cette époque cela est largement dû, entre autres causes, aux voix contradictoires qui se sont levées dans les milieux catholiques nationaux et internationaux. À la résistance, alors, devant les églises, parfois jusqu’aux armes à la main, de certains pères blancs ! Mais cette fois…

Les témoins de Bisesero parlent et écrivent de plus en plus nombreux [6] pour témoigner de la résistance des Tutsi, de leur Résistance. Résistance(s) à la fois totalement collective – chacune, chacun avait sa part dans la stratégie et les tactiques définies par les « vieux » Basesero, leur Chef Aminaba Birara qui sera tué le 5 juin, son adjoint Augustin Nzigira, son fils, tué lui lors des grands assauts des 13 et 14 mai, Simon Karamenda aujourd’hui toujours vivant – et, dans son vécu, totalement singulière. Il s’agissait de ne jamais reculer, de se mêler aux assaillants. C’était efficace tant les assaillants craignaient la mort, tant la connaissance du terrain était du côté des résistants. Jusqu’à ce que la répétition des assauts, les armements lourds de tous types, fusils, mitrailleuses, obus, grenades, gaz, le nombre, la faim, le froid, la pluie, les maladies, les blessures, le désespoir enfoncent les lignes. Ne laissent à chacun que la vitesse et l’endurance de sa course pour fuir et se cacher.

Comme lors de l’insurrection du Ghetto de Varsovie il n’y avait aucun espoir de survie. Les combattants ne livraient pas bataille à ce titre. Il n’y avait pas d’alternative à la mort. Simon Karamenda a les mêmes mots que Marek Edelman. « On ne peut pas parler vraiment d’insurrection, il s’agissait seulement de choisir comment on allait mourir » dit Marek. « Nous voulions simplement ne pas mourir comme des mouches » dit Simon. L’idée que quelqu’un allait leur porter secours alors que depuis deux longs mois on les laissait se faire atrocement assassiner du matin au soir n’était pas crédible. Même lorsque j’ai vu les premiers soldats français le 27 juin dit Bernard « je n’avais pas que peu d’espoir » et, quand ils ont rebroussés chemin je leur ai simplement demandé « de nous tuer sur place, plus proprement que les miliciens ».

Après un si long génocide, alors que plus de 80 % des assassinés le sont avant le 25 avril dans tout le Rwanda, après plus de deux mois de traque systématique à Bisesero, l’allocution à la télévision française de François Mitterrand pour déclarer le 15 juin « Au Rwanda il n’y a plus un jour à perdre » résonne pathétiquement ! Ainsi lorsqu’on tente de cerner les responsabilités liées à la non intervention de Turquoise ces trois derniers jours de juin à Bisesero ce n’est pas seulement à partir de ces dates que l’incrimination doit courir !

Quand bien même on porterait une once de crédit à la fable de l’incompréhension française avant le 7 avril, de son incapacité à prévoir le génocide des Tutsi, comment définir sa non intervention lorsque celui-ci est avéré ?

Lorsque les soldats français sont de nouveau, lourdement armés, dans les rues de Kigali dès le 8 avril et qu’ils doivent rouler sur les corps des Tutsi pour aller chercher les seuls ressortissants européens ? Lorsque le gouvernement génocidaire est formé, durant trois jours, dans les locaux de l’Ambassade de France ? Et puis lorsque le Ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, se flatte, aujourd’hui, d’avoir été le premier homme politique occidental à dénoncer publiquement, le 16 mai, que se déroulait un génocide au Rwanda.

Ce sont des raisons fortes qui plaident pour une recontextualisation large de Bisesero, comme l’a demandé Maître Rafaëlle Maison en conclusion du colloque de Paris de Juin 2019 consacré à la longue instruction de la plainte déposée en 2005 par Éric et Bernard pour complicité de génocide envers quatre militaires français.

Certes les éléments sont aujourd’hui surabondants pour témoigner que l’armée avait, à Bisesero, dès même les 25, 26 juin, les moyens suffisants en nombre, expérience et armements, positionnés sur place, pour intervenir, arrêter la chasse et le massacre des civils, des Tutsi. N’est-ce d’ailleurs pas le premier groupement COS sur place, celui commandé par Marin Gillier, alerté par des journalistes britannique et américain dès le 25 juin, qui, le 30 juin, par sa seule présence, arrêtera sans coup férir et sans besoin d’autres moyens, le « travail » des génocidaires sur les collines de Bisesero ?

Que la hiérarchie militaire avait, au moins le 27 juin au soir, par un télex du général Lafourcade à l’Etat-Major des Armées (amiral Lanxade) – archive connue et contestée par personne –, connaissance parfaite de ce qui se déroulait sur les collines de Bisesero. Le commandant de Turquoise, mettant en doute qu’il y aurait des infiltrés du FPR à Bisesero, concluait son télex en ces termes : « ne rien faire », feu vert « à ce que des massacres se déroulent dans notre dos ».

Que penser, maintenant, de l’improbable scénario mettant en scène une commission d’historiens voulue par le Président de la République qui, dans deux ans, doit formuler un état des lieux incontestable – si tant est que cela ait un sens en Histoire – concernant les responsabilités françaises en général tout en classant judiciairement avant, sans suite, la plainte pour complicité de génocide à Bisesero ?

Classement sans volonté d’instruction supplémentaire alors même que la justice n’a pas accès… à des archives qui seront, pourtant, exceptionnellement ouvertes pour la seule commission historienne officielle voulue par le Président de la République ! Nous voilà embarqués, une fois de plus, dans une drôle de lecture des institutions et de la séparation des pouvoirs.

Le « tribunal de l’histoire » au-dessus des tribunaux ? Pourtant avec un génocide, et avec ses complicités, nous sommes face à un événement « autour duquel, par principe, il n’y a pas de consensus et qui ne peut donc pas être un fait » [7]. L’essence même du génocide, et de ses complicités, est la dénégation. « Il n’y a pas de génocide sans l’intervention du Droit ». Comment demander à des historiens, quels que soient par ailleurs les critères – en l’espèce surréalistes puisque les principaux chercheurs travaillant sur le Rwanda et l’Afrique en sont évincés par principe – du choix de ceux-ci, de rendre compte d’« un monde fondé sur la destruction de ce qui fait leur propre essence, et pas seulement leur profession, l’archive »  ?

Nul doute que par ces confusions, l’État, la diplomatie et l’armée françaises tentent de s’en sortir les moins étrillés possibles, avec le moins de condamnations pénales personnelles possibles, voir aucune.

L’actuel chef d’État-major, récemment promu à ce poste par le Président de la République, le Général Lecointre, son adjoint le général De Saint Quentin, le nouveau membre du Conseil Constitutionnel Alain Juppé, sont à des postes de très haute responsabilité ; Hubert Védrine continue à recevoir des missions spéciales du chef de l’État. Ils ont tous été des acteurs éminents du désastre français au Rwanda.

Un si long engagement français au Rwanda n’a pas concerné qu’une poignée d’hommes comme de façon curieuse, même les plus lucides, semblent vouloir le confiner. Du côté politique, militaire, diplomatique – songeons aux ambassadeurs français au Rwanda durant ce si long génocide ! –, nombre de personnes ont nécessairement eu à connaître et à décider des principales pratiques mises en œuvre, en toute ou partie de connaissance de cause. Certes, les ordres venaient du plus haut, du président de la République, de François Mitterrand, de son entourage, de sa « cour », civile et militaire.

Mais leurs préparations et leurs mises en œuvre nécessitaient l’engagement de beaucoup de responsables sans que soit exclu – notre histoire étatique, diplomatique et militaire en témoigne – l’enfumage et l’instrumentalisation des uns par les autres.

Sur une si longue période, avec de telles conséquences humaines, incroyablement dévastatrices, désastreuses, surtout après le serment du Plus jamais ça, bien peu de responsables publics, c’est le moins que l’on puisse dire, se sont levés pour alerter, saisir l’opinion, refuser, durant les périodes où les faits ont eu cours. Lorsque leurs actions auraient pu contribuer à arrêter le génocide, ce qui était tout à fait possible, ce que les lois internationales les plus hautes exigent de toute personne humaine, quel que soit son grade et son état, au titre de la convention internationale pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948. C’est un ample désastre français. Seuls des journalistes, des humanitaires, des associatifs, parfois de simples citoyens, peu nombreux là aussi, ont eu ce courage, cette humanité ; gloire à eux.

Et peu de personnages publics et politiques sont aujourd’hui encore mobilisés. L’opinion publique elle-même, ayant pourtant désormais accès à nombre d’informations et d’œuvres de qualité, reste largement apathique. L’image toujours idéalisée de la grandeur de la France, la profonde blessure narcissique que représente l’incrimination de complicité de génocide font barrage, dans tous les milieux, à cette vérité traumatique. Nombreux sont les personnes plus ou moins impliquées qui continuent encore au nom de la raison d’État, de leurs fidélités partisanes, de leurs a priori idéologiques, si ce n’est « ethniques », à vouloir embrouiller cette tragédie, à la travestir, à se réfugier derrière les « Prouvez le, Prouvez le », à se cacher derrière le « mal d’archive » dont parlait Derrida.

Pourtant le monde entier à déjà depuis de nombreuses années fait la part des responsabilités de chacun. Tous les États qui ont été directement impliqués dans ce nouvel effondrement de la culture ont confessé leurs parts de responsabilités et ont décidé de s’en excuser publiquement auprès du peuple rwandais. Belgique, États-Unis, ONU, Vatican… Excepté l’État français !

Quoi qu’on laisse entendre par ce fameux appel à l’« ouverture des archives », l’essentiel est déjà parfaitement connu et documenté. Il faudra bien pour l’État français faire la part du feu. Mais justement quelle part ? Qu’est-on prêt à sacrifier pour sauver l’essentiel ? En quoi un discours historique « officiel » permettra-t-il d’objecter aux politiques constantes de « puissance » et de « grandeur » françaises qui sont au cœur des politiques ayant permis la
catastrophe au Rwanda (multitudes d’interventions militaires en Afrique tels que – c’est un des nombreux exemples possibles – les bombardements, il y a quelques semaines des opposants à Idriss Deby au Tchad l’attestent à nouveau, siège de la France au Conseil de Sécurité de l’ONU, séparation des pouvoirs, indépendance de la justice, contrôle des armées, etc.) ? En quoi permettra-t-il de regarder au-delà des « erreurs » venues du haut, de l’Élysée, de Mitterrand, à cette époque ?

On ne peut pas ne pas voir dans la conjoncture actuelle l’importance de l’effort réalisé par l’armée française afin de construire un récit qui l’exonère de ses propres responsabilités en servant de paravent à l’État… comme de chantage vis-à-vis de lui.

Alors que, jusqu’ici, chaque cadre militaire concerné disait un peu la sienne, le chef d’État-Major le général Lecointre a pris les choses en mains. Il a décidé lui-même de commémorer le 25e anniversaire… de l’opération Turquoise. Ceci, lors d’un colloque entre camarades, en présence de la Ministre des armées, afin de rétablir la vérité sur cette opération, loin des « polémiques ». Puisque quelques courageux militaires parlent vingt ans après (Thierry Prugnaud, Guillaume Ancel) pour témoigner du caractère offensif de Turquoise à l’encontre du FPR durant juin, la parole d’autres soldats et d’officiers du rang était mise en scène.

Pourquoi ne pas croire la sincérité de leurs témoignages, à eux aussi ? L’idée est de faire accroire que du simple bidasse, du simple officier aux commandants, et à l’État-major lui-même, tout le monde pataugeait dans la choucroute, en ces jours de juin. Que personne ne pouvait savoir qui tuait qui. Que la situation était « très complexe ». Que « personne ne pouvait avoir une vue exhaustive ». Que « ça massacrait des deux côtés ». Qu’il fallait du temps pour s’y retrouver et « ne pas perdre le sens de la mission ».

Même l’Etat-Major ! Même le donneur d’ordre élyséen !

Même ceux qui, depuis octobre 1990 jusqu’à la fin d’année 1993 – et, comme le général de Saint-Quentin, qui sont restés jusqu’à avril 1994 « experts » militaires auprès du gouvernement rwandais ! – formaient, armaient, et parfois commandaient directement [8] leurs frères d’armes en charge de la chasse à « l’ennemi intérieur » et extérieur : le Tutsi, quel que soit son sexe et son âge.

Et le général Lecointre de finir ainsi son discours de «  fierté  » d’en avoir été : « il n’y avait pas de bons et de méchants ». On imagine ce que pourrait valoir de tels propos s’ils étaient tenus dans le cadre du génocide des juifs en Europe par les Nazis !! On constate là, en effet, avec les lois françaises contre le négationnisme que «  seul le Droit peut couper court aux opinions contradictoires des historiens » [9] ou de ceux qui se prétendent tels !

Il y a là une véritable contre-offensive parfaitement synchrone avec la nomination de la commission historienne, comme avec l’opportunité de voir prononcer par la justice un non-lieu sur les plaintes pour complicité de génocide déposées par des rescapés de Bisesero.

Raisons de plus pour recontextualiser pleinement Bisesero. Pour ne pas en faire l’unique et paradigmatique exemple de la complicité de génocide de l’armée, de la diplomatie et de l’État français. Car, quel que soit le lest que l’État français sera bien obligé in fine de lâcher il est une incrimination qu’il veut à tout prix éviter : une si longue complicité dans le génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda. Un non-lieu concernant Bisesero serait, sinon, paradigmatique… pour permettre à l’État Français de tenter de généraliser ce non-lieu judiciaire obtenu à toute la responsabilité française pour une partie de ce désastre.

Raison de plus pour donner toute son ampleur humaniste, tragique, héroïque, universaliste à la connaissance et à la reconnaissance que nous devons aux dizaines de milliers de résistants Tutsi de Bisesero, à NOS héros.

Daniel Le Scornet

Mis en ligne par Daniel Le Scornet
 4/03/2020
CC by

[1Bisesero, Christine Illana-Le Scornet et Daniel Le Scornet « Les Héros de la résistance »

[2Bisesero, Christine Illana-Le Scornet et Daniel Le Scornet « Les Héros de la résistance »

[3idem

[4« Moi, le dernier Tutsi » Charles Habonimana avec Daniel Le Scornet, Éditions Plon, 2019.

[5« Rwanda 1961-1964, Genèse d’une politique génocidaire », Jean-Luc Galabert.

[6Oscar Gasana, Les collines se souviennent, Éditions Izuba 2019.

[7« La perversion historiographique, une réflexion arménienne » Marc Nichanian

[8Mission d’Information Parlementaire française de 1998.

[9« La perversion historiographique ».


N°11 • Vol1

La Nuit rwandaise 11 - Volume 1 - 2020 ISBN : 979-10-93440-32-3 EAN : 9791093440323 10 euros LE TARTUFFE OU L’IMPOSTEUR / ARCHIVES & TÉMOIGNAGES / LES FAITS SONT TÊTUS / DOCUMENTS / NEGATIONNISME ET EGLISE
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