Beni l’abattoir

Luigi Elongui
5/03/2020

Luigi Elongui
La Nuit congolaise

Fin janvier dernier dans le territoire de Beni, à l’est de la République démocratique du Congo (RDC), de nouveaux massacres ont été perpétrés. Le bilan est de quatre-vingt victimes, pour la plupart mutilées et achevées à l’arme blanche.

Comme il est coutume, les médias et les communiqués des autorités accusent les Allied Democratic Forces (ADF), groupuscule qui avait été pourtant défait en avril 2014. Cette version officielle, on le verra, est mise en doute par les populations locales et de nombreux observateurs.

Ainsi, après cinq ans et demi, 3500 morts et de centaines de disparus, les souffrances et la peur des Beniciens augmentent dans l’indifférence.

Les faits sanglants sont désormais couverts par une information froide et routinière, souvent inaccessible aux ondes de la télévision nationale (RTNC).

À Kinshasa, on réitère avec aplomb les promesses de bonnes intentions, de tout mettre en œuvre pour que le carnage cesse…

Quant à la nébuleuse « communauté internationale », si impliquée dans les affaires congolaise et avec une mission onusienne (MONUSCO) coûtant environ un milliard de dollars par an et chargée de protéger les civils, plus de commentaires ou presque.

À Beni, les cercueils s’alignent à rythme régulier. Sur Internet défilent les images des atrocités pendant que ses gens se meurent, outragés par le silence du monde. Seuls, face à l’inavouable des raisons des tueurs et de leur vraie identité, mais pas seuls à les connaître.

Et les rares officiels qui dénoncent s’accordent avec la vulgate du pouvoir, n’osant pas aller au-delà des demi-vérités. Fin décembre, en visite charitable à Beni, où l’on venait de compter le chiffre-record de 236 victimes dans les deux derniers mois, le cardinal Fridolin Ambongo déclarait :

« Les gens de Beni souffrent de la barbarie d’un groupe qui est manipulé par des mains invisibles et dont nous n’arrivons pas à comprendre les finalités. À Beni, il y a un peuple terrorisé par un ennemi invisible, mais pour quelle finalité, on ne sait pas… »

Pourtant, moult sont au courant de la réalité. Commanditaires et exécuteurs ne sont pas si inconnus. Au Conseil de sécurité (CSNU), à l’UE, près des grandes puissances et des pays de la sous-région d’Afrique centrale, on sait que les autorités de Kinshasa, les hautes sphères de l’armée (FARDC) en particulier, sont impliquées dans les carnages.

Nombreux rapports de l’ONU, des Ong des droits humains et de chercheurs indépendants, sans compter les innombrables témoignages des rescapés et des familles des victimes, accusent des militaires liés au « président honoraire » Joseph Kabila d’être à l’origine de cette extermination qui ne dit pas son nom. Envoyés sur place en septembre 2014, ils auraient coopté et encadré des groupes armés pré-existants, liés à des réseaux mafieux, et donné l’ordre de tuer les civils.

Depuis l’aube de ce crime d’État long et monstrueux, un vaste écran de fumée protège la main noire qui a planifié la mort à Beni. Experts, analystes et journalistes « embedded » sont mobilisés pour créditer les thèses les plus fantaisistes. On évoque la piste islamiste d’un lien entre Daesh et les « présumées ADF », ou les desseins morbides des pays voisins, Rwanda en tête. Les médias mainstream diffusent les story-tellings et dans les chancelleries, on s’en accommode sans broncher…

* * *

De surcroît, les nouvelles tueries de fin janvier marquent une phase particulièrement opaque de recrudescence de ces actes innommables.

Hommes, femmes, enfants et vieillards, pour la plupart issus de la communauté Nande, sont éventrés ou déchiquetés à la machette, plus rarement tués par balles : quatre-vingt-un en trois, quatre jours, selon le Centre d’études pour la promotion de la paix, la démocratie et les droits de l’homme (CEPADHO) à partir de la nuit du 28 au 29 janvier. Pour retrouver une effusion de sang si intense et concentrée dans le temps, il faudra remonter à novembre 2014 : cent-vingt personnes avaient été tuées dans les villages de Vemba, Tepiomba et Masulukwede.

L’angoisse s’empare des Beniciens, troublés par le déroulement paradoxal des événements : le 31 octobre, alors qu’une pause des équipées sanglantes à partir de l’été avait donné du répit aux populations, Kinshasa avait annoncé le lancement des « Opérations de grande envergure » pour neutraliser, une fois pour toutes, déclarait-on dans les communiqués des FARDC, les escadrons de la mort. Les manœuvres militaires suivantes sont accompagnées par une propagande faisant quotidiennement état de succès et des « bases rebelles  » tombées. Comment peut-on expliquer alors, dans ce contexte, que les violences, au lieu d’être réduites, prennent une telle ampleur ?

Dans les réseaux sociaux, on ironise sur cette « communication de grande envergure »…

D’autant que, mises à part la MONUSCO et son fer de lance, les trois mille hommes de la fameuse Brigade d’intervention, vingt-deux mille militaires sont mobilisés, encadrés par un « État-major avancé » (aujourd’hui rentré à Kinshasa) avec onze généraux aux manettes. Parmi ceux-ci, un fils du terroir, Évariste Somo Kakule, est chargé une d’une toute nouvelle fonction au sein des FARDC : « la sensibilisation des populations aux opérations militaires », qui n’est pas sans rappeler les cinquièmes bureaux promoteurs de l’action psychologique pendant la guerre d’Algérie.

La MONUSCO ne manque pas d’apporter sa collaboration. Si les « opérations de grande envergure » ont été décidées d’une manière « souveraine et unilatérale », les Casques bleus, aux ordres du commandant français Thierry Lion, peuvent toujours s’occuper de la formation des FARDC.

Ces dernières annoncent, début février, que quatre officiers et 173 militaires congolais ont reçu le brevet de Commandos de renseignement et d’action en profondeur (CRAP), sur le modèle du fleuron des forces spéciales de Paris, qui avait vécu ses heures de gloire pendant le génocide rwandais en faisant le coup de feu avec les troupes du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame.

Une initiative adéquate, disproportionné ou avec quel but, si l’in considère que, selon les estimations récentes, les « ADF » ne compteraient pas plus de 80 combattants, qui souvent se rendent sur les lieux de leurs forfaits avec femmes et enfants ?

Dans cette atmosphère de contre-insurrection où les porte-parole des FARDC prônent « le mariage entre l’armée et la population », comment réagit-elle cette dernière ? Partagés entre soutien fidéiste aux opérations, peur ou scepticisme, les Beniciens pour la plupart manifestent leur indignation. Et pour cause : pendant qu’au nord-ouest, sur la RN4 Beni-Eringeti en direction de l’Ituri, le rythme des massacres s’accélère, au sud-est se dérouleraient des hauts faits d’armes, dont personne ne voit pas les effets en termes d’ « ADF » capturées ou de témoignages de combats. Selon des sources sur place, les militaires qui y sont concentrés s’occuperaient avec leurs épouses d’exproprier les agriculteurs des fèves de cacao, dont la saison des récoltes bat son plein…

Le trouble habite les esprits et l’idée d’une liaison apparemment contre-nature entre FARDC et « présumées ADF » fait son chemin. D’une source onusienne, l’Agence d’information.com reçoit, fin novembre, l’information, ensuite vérifiée, d’une rencontre qui aurait eu lieu à Beni le 30 août, un mois avant le lancement des opérations. Y sont présents les généraux FARDC Delphin Kahimbi, tout puissant chef des renseignements militaires, et Peter Chirimwami Nuba, qui sera affecté commandant opérationnel de l’offensive à venir contre les tueurs des « présumées ADF ». Dont deux membres importants, Benjamin Kisokeranio et Amisi Kasada sont également de cette réunion au goût de briefing…

* * *

À Beni, et dans la ville située plus à nord d’Oïcha, la colère monte, en particulier contre la mission des Nations Unies (MONUSCO), dont les casernes sont attaquées et les patrouilles caillassées. La police congolaise et celle de l’ONU tirent à balles réelles sur les manifestants et font nombreuses victimes.

Les dirigeants des collectifs citoyens qui protestent contre les tueries sont embastillés, les attroupements interdits, la presse muselée, la « société civile » enrôlée dans les actions de propagande. Comme celle de mi-janvier annonçant l’heure de la fin des ADF et la capture imminente de leur fantomatique chef Musa Baluku. Sauf qu’une dizaine de jours après, les égorgeurs sont à nouveau à l’œuvre et le sang est versé à flots.

Depuis le lancement de cette étrange campagne militaire ressemblant davantage à une guerre fictive, on compte 350 victimes tuées par les « ADF » qui, elles, auraient eu une vingtaine de pertes, dont personne n’a jamais vu les corps.

On se demande : des « opérations de grande envergure » contre quel ennemi ? Contre les « ADF », téléguidées par les mêmes FARDC disant vouloir les anéantir, ou contre les civils, véritable cible de cette cabale infernale visant le contrôle total des populations par l’exercice de la terreur ?

« L’arme lourde utilisée dans ce plan machiavélique ourdi par l’ancien président Kabila c’est le mensonge Et celui qui pose la question de savoir qui est-ce qui tue est accusé d’être un extrémiste et mis aux arrêts », dit un notable de Beni, désemparé.

Au début de l’opération française Noroît, en octobre 1990, les forces spéciales envoyées par l’Élysée avaient mis en scène une offensive des rebelles sur la capitale et fait gronder leurs armes. On avait connu « la fausse bataille de Kigali », expérimentation audacieuse d’une action psychologique portant sur la mobilisation des populations contre l’ennemi FPR.

Aujourd’hui, dans le territoire de Beni, on assiste à une guerre fictive avec reportages télévisuels et armes des « ADF » alignées au sol, contre un ennemi qui n’en est pas un, des bandes tribales manipulées, dont on tire les ficelles dans un dessein abominable d’extermination. Et avec le feu vert de la communauté internationale.

Beni l’abattoir n’est pas le lieu
d’une barbarie tropicale
ailleurs révolue

Il est le laboratoire ultra-moderne de l’expérimentation de la terreur à fin de contrôle des populations, un centre avancé de programmation de la mort. Le renseignement – qui traite l’information afin de désinformer et fabrique la narration officielle – y est érigé à pièce maîtresse, élément préalable du dispositif.

Ses concepteurs à la tête des FARDC, tels les généraux Kumba Amisi, dit « Tango Four », Akilimali Muhindo Mundos et Delphin Kahimbi, ont certainement fait leurs classes d’apprentissage au Collège d’hautes études de stratégie et défense (CHESD) à Kinshasa, école de guerre montée à l’époque de la présidence Kabila par la société française Themiis.

Le général Jean Baillaud, ancien chef militaire du département des opérations de maintien de la paix des Nations Unies (DPKO, selon l’acronyme anglais) et de la MONUSCO, y a officié.

Les élèves auraient-ils dépassé les maîtres dans l’ingéniosité et la sophistication d’un plan terriblement efficace, un puzzle de pièces innombrables et bien enchevêtrées au besoin, dont on devra bientôt mettre en lumière mécanique et méthodologie ?



Luigi Elongui