Bisesero

Rwanda, le 13 mai 1994

par Serge Farnel

Les résultats de l’enquête que j’ai menée au Rwanda depuis avril 2009 ont été partiellement révélés, en février dernier, à l’occasion d’une pleine page publiée dans le Wall Street Journal.

De nombreux témoignages, aussi bien de rescapés que d’anciens génocidaires, y attestent de la participation directe de ce qui apparaît être des soldats français au génocide de dizaines de milliers de civils tutsis le 13 mai 1994 à Bisesero, dans l’ouest du Rwanda.

Les deux dates des 13 mai et 14 mai 1994 correspondent probablement aux deux plus importantes journées de massacres génocidaires ayant eu lieu dans le pays des mille collines au printemps 1994. On estime que 40 000 civils tutsis auraient été génocidés au cours de ces deux jours à Bisesero, la plus grande partie d’entre eux l’ayant été le 13 mai. Deux jours d’intenses massacres qui ont emboîté le pas à la journée du 12 mai dédiée, elle, à leur préparation.

La connaissance du fait que ces deux jours furent consacrés à de grands massacres génocidaires n’est pas nouvelle en ce que cela avait déjà été consigné dans le rapport de l’ONG londonienne African Rights, avant d’être documenté par nombre de témoignages portés devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Ce qui est nouveau en revanche, et qui résulte de cette enquête menée à l’occasion de deux voyages au Rwanda - l’un en avril 2009 (soixante-dix heures d’interview filmées), le suivant en février 2010 (trente heures de tournage de reconstitutions sur le terrain) -, est le fait que des Français en uniforme militaire, armés de mitraillettes, mortiers et/ou de lance-roquettes y ont non seulement activement participé aux côtés des milices interahamwe, de la population hutu et des gendarmes, policiers et soldats rwandais, mais qu’ils ont également été aux premières loges de son organisation. Voici un résumé de ce que cette enquête permet notamment d’affirmer.

La journée du 12 mai 1994 est consacrée à préparer le massacre génocidaire du lendemain. Il s’agit de venir à bout de ces dizaines de milliers de Tutsis qui sont parvenus, en se réfugiant dans les collines de la région de Bisesero, à échapper à leur génocide perpétré jusque-là au sein des stades et des églises de la préfecture de Kibuye. A cette fin, une reconnaissance est notamment réalisée d’un endroit nommé Mubuga à un autre endroit nommé Mumubuga : une centaine de miliciens et de paysans hutus font le chemin par une piste avec pour ordre de ne pas s’en prendre aux Tutsis, tandis qu’un convoi de véhicules, contenant des Blancs en uniforme, et qui viennent d’être présentés à la foule comme Français, se rend par la route à la rencontre de ces derniers. Il s’agit de rassurer à cette occasion les Tutsis découverts quant au fait qu’il n’y aura plus de massacre et qu’ils bénéficieront au contraire désormais de protection. Dans la soirée, le conseiller municipal de Mubuga, Vincent Rutaganira, fait battre le tambour afin d’inviter la population à venir participer au massacre prévu pour le lendemain à l’encontre des Tutsis qui viennent d’être débusqués.

DES MILLIERS DE TUEURS

Le 13 mai 1994, a lieu, vers 7 heures du matin, un grand rassemblement sur la place de Mubuga : plus de cent personnes sont réunies quand arrive le bourgmestre de Gishyita, Charles Sikubwabo (actuellement en fuite et recherché par le TPIR), accompagné d’une dizaine d’hommes en uniforme militaire qu’il prend alors soin de présenter à la foule comme Français, et dont le visage est cette fois camouflé avec de la suie noire. La réunion dure à peine un quart d’heure. Tout le monde s’en va ensuite en direction de la colline de Mumubuga, la foule de miliciens empruntant une piste tandis que Sikubwabo et les Français regagnent eux leur véhicule avant de prendre la route. Il faut à peu près une heure trente aux premiers miliciens pour rejoindre le point de rendez-vous qu’ils se sont fixé avec les Français. Afin de se différencier des Tutsis qu’ils s’apprêtent à exterminer, ils sont pour nombre d’entre eux recouverts de ces feuilles de bananier dont la région regorge. Des milliers de tueurs sont maintenant présents sur le terrain du génocide : miliciens interahamwe, soldats et policiers rwandais, sans oublier la population hutu rameutée pour l’occasion.

Les grands chefs miliciens saisissent leur mégaphone pour scinder puis diriger les attaquants en plusieurs groupes tandis que les Français ont, eux, déjà fait la jonction avec ceux qu’ils ont laissés un peu plus tôt à Mubuga. Accroupis dans la brousse, seule une dizaine de mètres les sépare de ces miliciens et paysans hutus qui n’attendent désormais plus que leur feu vert aux fins d’investir les collines d’en face. Pour le moment, ils restent couchés dans la brousse, le temps que les Français finissent d’arroser de leurs obus (ou roquettes) les buissons où se cachent les Tutsis. Effrayés, ces derniers se mettent alors à fuir leurs cachettes, après quoi les Français mitraillent une à une ces cibles mouvantes que constituent les civils tutsis sans défense. C’est alors au tour des miliciens et paysans de se mettre au « travail », tachant d’abord de repérer des mouvements dans les collines avant d’aller achever au gourdin ou à la machette les Tutsis qui ne sont que blessés.

Bilan de la journée du 13 mai 1994 : le génocide de quelques dizaines de milliers de civils tutsis.

En mars dernier, le procureur du TPIR a été informé que mes témoins (une cinquantaine, parmi lesquels des rescapés et des anciens génocidaires) se tenaient à sa disposition aux fins de reproduire en justice les témoignages dont ils m’ont fait part.

Serge Farnel est ingénieur, écrivain et journaliste d’investigation.

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Mis en ligne par Serge Farnel
 13/05/2010

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